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Hidalgo rase… mais pas gratis!

Quand le laid se pare des atours du festivisme "inclusif"

Hidalgo rase… mais pas gratis!
Réaménagement de la place de la République, Paris, printemps 2013. © FRANCOIS GUILLOT

Lancée par la maire, la rénovation des grandes places parisiennes promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse de l’urbanisme haussmannien. Quand le laid se pare des atours du festivisme “inclusif”.


Après l’échec de l’urbanisme sur dalle inspiré du fonctionnalisme de Le Corbusier, qui a défiguré de ses tours massives le 13e arrondissement et le front de Seine du quai de Grenelle dans les années 1970, on pensait Paris durablement revenu à de plus sages fondamentaux en matière d’aménagement des espaces publics. C’était compter sans la frétillance politique de la gauche parisienne arrivée au pouvoir au tournant du millénaire ; sous les pavés des berges, on allait imposer la plage, et reconquérir patiemment chaque centimètre de bitume sur des voitures vouées aux gémonies. La « vélorution » folâtre voulue par Bertrand Delanoë était lancée et rien ne devait pouvoir l’arrêter.

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Lorsque Anne Hidalgo décide d’initier d’ouvrir, en juin 2015, une concertation préalable au réaménagement de sept grandes places parisiennes – Nation, Madeleine, Bastille, Fêtes, Gambetta, Panthéon et Italie –, elle s’inscrit dans la droite ligne du projet de son prédécesseur à l’Hôtel de Ville. En bon épigone, madame le maire ne promet rien de moins que de « libérer [ces places] pour les piétons » et de repenser la ville en « co-élaboration […] afin de construire de nouveaux espaces de convivialité innovants, durables et sobres ».

Le bûcher du baron Haussmann

Trois ans plus tard, on « expérimente » encore. Ici, quelques tables en bois de récupération et bancs en pierre brute, là des modules sportifs légers désespérément superfétatoires et non loin, une poignée d’étudiants-en-socio-à-Nanterre assis en tailleur dans un container maritime participant à un atelier exploratoire sur les potentialités disruptives de l’espace inclusif. Aux pieds des colonnes corinthiennes de la Madeleine ou du Panthéon, c’est une cour des Miracles d’un nouveau genre que l’on établit ainsi : au simulacre de la misère, on substitue celui de la festivité organisée.

Les grands travaux de transformation de la capitale entrepris sous Napoléon III par le baron Haussmann ont marqué les Parisiens d’antan par leur ampleur considérable et par les désagréments nombreux qu’ils ont causés. Mais il s’agissait de réaliser le projet grandiose d’assainir et d’ennoblir une ville dont la configuration témoignait alors encore de l’héritage archaïque du Moyen Âge. On doit à cette insigne ambition nombre des marqueurs architecturaux et urbanistiques qui fondent l’identité glorieuse et romantique de Paris : ses fontaines Wallace, ses colonnes Morris, beaucoup de ses grands axes, squares et jardins. Après avoir réussi à totalement dénaturer l’esprit des kiosques à journaux iconiques de l’architecte Davioud, Anne Hidalgo persiste en se lançant dans la rénovation des grandes places parisiennes. Que l’organisation actuelle du mobilier urbain relève d’une cohérence subtile lui importe peu : on fera du neuf avec du recyclé et du brut, à « bas coût », et sans vision d’ensemble.

La trahison des post-postmodernes

Il faut croire que le Paris haussmannien n’est que coercition des corps et anéantissement des sociabilités, tant le discours de l’équipe municipale est hanté – depuis deux décennies – par le spectre d’un espace d’oppression et de contraintes qu’il faudrait libérer pour le bien des individus. Il s’agira donc de se réapproprier la ville, pour l’ancrer dans un futur artificiel souhaitable, non plus verdoyant, mais « végétalisé », non plus minéral et métallique, mais éminemment organique. Quelques jardinières posées sur le bitume de la place de la Nation, entretenues par des « personnes en situation de rue » sur le chemin d’une réinsertion éco-responsable feront l’affaire, pourvu que les bons sentiments abondent et que les automobilistes s’évaporent docilement.

Soucieuse d’explorer les « nouvelles possibilités d’être dans la ville » (en d’autres termes, manger, boire et s’asseoir par terre), la mairie de Paris promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse d’un classicisme jugé trop peu inclusif. Ce faisant, la gauche réactualise à moindres frais la proposition ironique d’Alphonse Allais qui aurait consister à installer Paris à la campagne, l’air y étant tellement plus pur.

L’alignement des banlieues

Mais à l’image de la place de la République rénovée, c’est une triste campagne que l’on transpose. Au milieu des kyrielles de voitures à l’arrêt – ronronnantes et klaxonnantes – environnées d’enseignes bas de gamme, on a aménagé un espace surdimensionné où les piétons transitent, stagnent parfois, mais ne semblent jamais trouver de raison légitime d’être là. Il ne suffit pas de désigner un lieu comme « pacifié et multi-usages » pour qu’il le soit ; c’est ce que deux millénaires d’urbanisme nous ont pourtant enseigné. À l’image des agoras de nos villes nouvelles, pensées après 1968 comme des espaces idéaux de rencontre et de vie, et devenues pour la plupart des lieux de déperdition et de fixation de la misère sociale, ces places que l’on redessine risquent fort de n’être pas les havres de paix promis.

Surendettée, la mairie de Paris a conçu un projet de réaménagement « sobre ». Or, il ne peut y avoir aisément de sobriété heureuse en milieu urbain. Le retour au bois et à la pierre n’est pas un retour à la terre. À force de reporter le réel et ses complexités à une date ultérieure, en espérant à chaque fois qu’il finira par s’adapter au discours, la gauche municipale et ses dogmes fracturent toujours un peu plus le corps social. Ce ne sont ni les familles, ni les personnes âgées, ni ceux qui travaillent beaucoup ou loin – autrement dit les « contraints » – qui fréquentent ces nouveaux lieux de vie artificiels que sont les places réaménagées, mais des tribus d’individus réunis selon les circonstances : des étudiants pendant les cours auxquels ils n’assistent pas, des factions insoumises en camping urbain durant Nuit debout, des associatifs réunis au cours des journées du quart-mondisme, des migrations de refuge ou encore de l’oppression de genre.

« De tous les criminels qui œuvrent officiellement dans l’innocence, les Verts sont sans doute les mieux organisés et les plus glaçants », observait Philippe Murray. Il faut croire qu’en matière d’urbanisme, ceux qu’ils conseillent dépassent leurs plus diaboliques espérances.

Ete 2018 - Causeur #59

Article extrait du Magazine Causeur


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