Depuis quelques jours, une (nouvelle) polémique autour du harcèlement sexuel a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Des youtubeurs vedettes de la Toile hexagonale voient leurs noms jetés en pâture dans de sombres histoires de « détournement de mineurs ». Si les médias échaudés par l’affaire Weinstein s’emballent, les réseaux sociaux en plaisantent. Peut-être parce que le dossier semble vide. 


 

Autour du hashtag #BalanceTonYoutubeur (réminiscence raffinée de #BalanceTonPorc), c’est aujourd’hui sur les professionnels des vidéos sur Internet qu’on braque les projecteurs. Les hostilités numériques ont été ouvertes le lundi 6 août par un tweet de Squeezie, l’un des youtubeurs français les plus populaires, qui avait pour but de dénoncer les agissements compromettants de certains de ses confrères qui « profitent de la vulnérabilité psychologique de jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels ».

A partir de là, les internautes ont rapidement réagi sur Twitter : le tweet de Squeezie a, à cette heure, été liké 116 000 fois et retweeté 46 000 fois. 112 000 tweets relaient par ailleurs le hashtag #BalanceTonYoutubeur ; et on peut y ajouter les 45 000 tweets relayant le hashtag #BalanceTonYoutuber (l’orthographe des néologismes anglicisants est en effet quelque peu fluctuante).

Une polémique pour rien

C’est ainsi que plusieurs vidéastes ont été « balancés » depuis lundi à coups de témoignages, appuyés la plupart du temps par des captures d’écran de conversations entre ceux-ci et leurs « victimes ». Devant cet emballement de Twitter, les médias traditionnels, comme toujours, essaient de donner le change ; et des Inrocks à Paris Match, de Valeurs actuelles à Europe 1, en passant par Elle, beaucoup ont produit des articles, au contenu à peu près identique, pour faire connaître cette information au citoyen non connecté. La palme du titre sensationnel revient à Public, qui annonce fiévreusement : « Youtube : Squeezie balance un énorme scandale sexuel ! ».

Mais de scandale sexuel, il est clair qu’il n’y a pas, ou du moins, pas encore. Les dénonciations sont plus que douteuses ; Squeezie lui-même n’a donné aucune information, et devant l’emportement de ses abonnés, il a publié un deuxième tweet semblant plus ou moins vouloir tempérer les dénonciations hasardeuses. Le contenu de cette affaire n’est que vide intersidéral.

Internet ne condamne pas ses propres enfants

D’ailleurs, les internautes eux-mêmes ne s’y sont globalement pas trompés : quand on parcourt le fil #BalanceTonYoutubeur sur le réseau social, on est frappé de voir que l’atmosphère est plus au photomontage humoristique mettant en évidence le caractère suspect des dénonciations, qu’à la colère contre les agissements dégoûtants des exécrables youtubeurs.

Si la crédulité est évidemment de mise pour les associations féministes, ou plus largement chez ceux prompts à se ranger du côté des « dominés », le bon sens suspicieux semble alors prévaloir. #metoo, et le climat depuis la fin de l’année 2017 ne nous avaient pourtant pas habitués à une telle retenue ; pourquoi alors aujourd’hui ?

Il est évident que les vagues successives de dénonciations ont érodé la capacité à s’indigner, d’autant plus que la matière est ici particulièrement faible. De plus, les youtubeurs, célébrités jeunes et amusantes, suscitent plus de sympathie que des personnages physiquement assez peu ragoûtants, correspondant à la figure du « porc » (cf. Harvey Weinstein). Mais il est aussi très probable que les réseaux sociaux soient moins enclins à condamner ceux qu’ils ont enfantés. L’extrême dépendance des stars du web vis-à-vis de leurs abonnés les en rapproche immanquablement, ce qui n’est pas le cas des stars adulées de loin, ou des simples inconnus.

Surenchère médiatique

Cette relative réserve des réseaux sociaux, paradoxalement, contraste avec l’attitude des médias traditionnels. Leurs réactions apparaissent, à quelques exceptions près, beaucoup moins sceptiques et contrastées que celles du fil #BalanceTonYoutubeur. C’est ainsi que le Parisien a presque immédiatement produit une « enquête » auprès de jeunes filles repérées sur les réseaux sociaux, qui accusaient tel ou tel youtubeur de leur avoir fait des « propositions douteuses » ; initiative poursuivie par une cohorte de journaux et de radios se proposant de décrypter l’affaire, n’hésitant pas à donner les noms des incriminés et à fouiller dans leur passé Internet. Cette surenchère a pour origine la volonté louable de rendre compte d’un phénomène sur les réseaux sociaux, acteurs désormais incontournables de l’information ; mais elle unifie ici sans discernement l’étalage anarchique de réactions individuelles, qui constitue l’essence même des réseaux sociaux comme Twitter.

On a en fait l’impression que, par peur de se retrouver distancée par les réseaux sociaux, la sphère médiatique traditionnelle en rajoute, et s’abîme dans la tentative de faire le buzz en désignant les coupables. Ou donne du crédit aux accusations pour ne pas, au contraire, être victime d’un bad buzz : c’est le cas de Touche pas à mon poste, qui vient d’écarter de l’émission un des youtubeurs touchés par la polémique.

Confusion morale et juridique

Si la prudence reste quand même globalement de mise quant à la véracité des accusations, on note que les faits en eux-mêmes ne sont absolument pas questionnés. Autrement dit, qu’un youtubeur de 25 ans fasse des avances à une fille de 16 ans est, sans débat, condamné comme inacceptable. Car ce qu’on reproche aux youtubeurs n’est rien d’autre que cela : des avances, parfois lourdes, parfois pathétiques, mais absolument rien qui ait trait à des agressions sexuelles. La qualification de « harcèlement » est (pour ce qui est sorti à cette heure) elle aussi inadaptée, puisque les « victimes » poursuivaient les conversations sur le mode de la drague et n’opposaient pas de refus aux youtubeurs, et d’après ce qui est dit, dans les cas où elles l’avaient fait, ceux-ci s’arrêtaient immédiatement. Il est facile de dire, au moment où un scandale éclate : « sur le moment j’ai rien dit mais j’étais super choquée ».

Alors, sur le plan légal, la seule chose qu’on puisse éventuellement reprocher aux youtubeurs, pour une toute petite partie des dénonciations, c’est « le fait, pour un majeur, de faire des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans1 ou à une personne se présentant comme telle en utilisant un moyen de communication électronique », puni par l’article 227-22-1 du Code pénal.

Rien à voir avec le « détournement de mineurs » évoqué par certains articles comme celui du Figaro, qui fait une erreur juridique grossière : le détournement de mineurs désigne « le fait de soustraire, sans fraude ni violence, un enfant mineur des mains de ceux qui exercent l’autorité parentale », et n’a pas de rapport avec les relations sexuelles.

La saga ratée de l’été

Dans cette affaire, comme dans toutes celles qui se sont déclenchées depuis fin 2017, c’est donc toujours la confusion qui règne. L’implication, réelle ou supposée, de mineurs suscite une réaction épidermique, alors même que la situation réelle n’est pas susceptible d’une condamnation pénale ; et la presse, entre hypocrisie et indignation sincère, fait de nouveau campagne pour le redressement des mœurs.

Mais n’accablons pas trop les médias. Fort dépourvus depuis que l’affaire Benalla s’est dégonflée comme un soufflé, ils n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent, en dehors de feux de forêt en Grèce ou en Californie. Or, selon la bonne vieille loi du kilomètre, ces drames exotiques ne passionnent pas les foules hexagonales. Les youtubeurs français ont fait les frais de ce désert estival.

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