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La Tête, la Main et le Cœur

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Après Les Deux Clans, le nouveau livre de l’intellectuel britannique David Goodhart, La Tête, la Main et le Cœur[tooltips content= »Les Arènes, 2020″](1)[/tooltips], dresse un bilan implacable de notre système méritocratique qui, mis en place pour servir les besoins de la mondialisation, survalorise le travail intellectuel aux dépens des ouvriers et des soignants.


Ce Britannique de 64 ans, ancien journaliste du Financial Times, membre de think tanks et auteur de best-sellers internationaux, a le don de nous expliquer les grands chamboulements de notre époque. Abordant les événements, non pas par leur apparence superficielle, mais sur le plan tectonique, il met à nu les mutations à long terme, les tensions couvant entre les différents groupes sociaux, ainsi que les conséquences imprévues et, pour cela, souvent négatives des politiques phares des gouvernements successifs. Il a le don de créer un vocabulaire simple, mettant en œuvre des concepts, certes approximatifs, mais toujours robustes, capables de transformer le bruit chaotique des actualités en un son intelligible. Son livre précédent, Les Deux Clans: la nouvelle fracture mondiale[tooltips content= »Les Arènes, 2019″](2)[/tooltips] a éclairé le vote en faveur du Brexit, l’élection de Donald Trump et – par anticipation – les Gilets jaunes. Sa distinction entre les « quelque part » (somewheres) et les « partout » (anywheres) a permis de définir une nouvelle lutte des classes, non pas celle qui oppose les patrons et les ouvriers, mais celle qui dresse les perdants de la mondialisation contre les gagnants.

Son dernier livre apporte un nouvel éclairage en cherchant les causes partielles de cette situation dans nos principes méritocratiques. Si en France, on a tendance à croire que la méritocratie est le fondement de l’ascenseur social, elle constitue aujourd’hui le système des incitations et la hiérarchie des récompenses censés réglementer le « meilleur des mondes » des globalistes. Cette fois, Goodhart a recours à une trilogie lexicale pour résumer les différentes catégories d’aptitudes humaines dont le développement est plus ou moins encouragé par l’éducation et qui donnent droit – ou pas – aux meilleurs postes, aux salaires les plus élevés, au statut social le plus exalté. La « tête » représente les aptitudes cognitives, intellectuelles qui nécessitent une formation universitaire et sont essentielles au travail des fantassins de la mondialisation, ces managers, informaticiens, financiers ou juristes qu’on trouve partout. La « main » désigne les compétences des ouvriers, qualifiés ou non, dont le travail a trop souvent été délocalisé dans des pays dits « en développement ». Enfin, le « cœur » indique les capacités requises par toute personne qui s’occupe directement des autres, comme les infirmiers ou les aides-soignants. 

A lire aussi, du même auteur: Le trumpisme avait tout de même du bon

Notre problème actuel est double : nous surrécompensons les travailleurs de la tête aux dépens des autres ; et nous encourageons les jeunes à suivre des parcours universitaires conduisant à des postes « cognitifs » sans pouvoir créer assez de ces emplois pour caser tous les postulants. Le résultat en est deux groupes insatisfaits : les ouvriers et les soignants qui sont sous-payés et sous-évalués ; et les diplômés qui ne trouvent aucun débouché à la hauteur de leurs attentes. Ce n’est guère étonnant si autant d’étudiants – quelle que soit leur couleur – adhèrent aux idéologies progressistes : beaucoup savent déjà qu’ils sont les perdants du monde que nous avons créé. Mais définir le problème permet d’envisager la solution. Pour Goodhart, il est urgent de rééquilibrer notre méritocratie, en distribuant mieux les récompenses entre la tête, la main et le cœur. Selon lui, la pandémie et l’arrivée de l’intelligence artificielle vont nous obliger à conduire de telles réformes.

Francophile, David Goodhart aurait été incité par des amis français à lire le Retour à Reims de Didier Eribon. Pourtant, l’autobiographie du spleenétique intello d’extrême gauche ne lui a pas plu, surtout à cause de sa « méchanceté ». Car Goodhart, qui est le fils d’un député conservateur, a découvert et compris la détresse des classes ouvrières par l’empathie. Il se sent plus proche de Christophe Guilluy, dont – comme beaucoup d’Anglais – il a du mal à prononcer le nom. Goodhart et Guilluy, qui vient de publier lui aussi un livre sur le sort des « petites gens »[tooltips content= »Le Temps des gens ordinaires, Flammarion, 2020″](3)[/tooltips], sont tous les deux orwelliens, au sens où, comme l’auteur de La Ferme des animaux, ils se préoccupent des « gens ordinaires » et de la « décence ordinaire », cette forme de solidarité spontanée qui, traditionnellement, assure la cohésion sociale entre citoyens de toutes les classes. Leurs partis pris leur ont attiré la foudre de la gauche bien-pensante qui refuse de voir en eux des membres de la famille (la Gauche). 

Quittant le Financial Times dans les années 1990 pour fonder une nouvelle revue, Prospect, Goodhart se positionne d’abord au centre gauche, dans la mouvance du New Labour de Tony Blair. C’est en 2004 qu’il jette un pavé dans la mare en publiant un essai, « Trop divers ? » (« Too Diverse ? »), qui met en doute la politique globaliste du gouvernement travailliste. À la différence de beaucoup d’autres à gauche, Goodhart comprend l’anxiété des classes ouvrières britanniques devant l’immigration. Selon lui, l’arrivée quasi incontrôlée de nouveaux immigrants ne peut que saper cette cohésion sociale des gens ordinaires, qui leur permet de faire face aux épreuves de la vie. Bien après le départ de Tony Blair, il continue à militer pour un travaillisme plus sensible aux vraies préoccupations des classes ouvrières, mais reste consterné par la tendance de la gauche à aliéner son électorat traditionnel.

Aujourd’hui, il se dit ouvert à un conservatisme sans majuscule. Par une ironie du sort, « la tête, la main et le cœur » est la devise d’une école privée anglaise, ultra huppée mais expérimentale, Bedales, fréquentée par certains des enfants de Boris Johnson. Que l’on vote à droite ou à gauche, une certaine hauteur de vue doit imposer d’accorder moins d’importance aux clivages politiques qu’aux intérêts des gens ordinaires.

La Tête, la main et le coeur

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Vous venez de lire un article issu du numéro 84 du magazine, disponible chez votre marchand de journaux. Vous aimez Causeur? Procurez-vous notre magazine pour nous soutenir. Vous y trouverez un entretien avec David Goodhart sur six pages.

De Gaulle memories

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Je me souviens d’un petit garçon au cours préparatoire. Il rentre chez lui tout seul. L’école  Germaine Coty n’est pas loin de son domicile et, dans ces années du monde d’avant, les enfants peuvent encore se promener seuls. C’est en novembre 1970. Deux hommes discutent gravement près d’une voiture (une Simca Aronde ? Des pneus bicolores, en tout cas…), garée sur le parking, en face de chez lui. 

« Alors, comme ça, Il est mort ? »

Le petit garçon ne comprend pas de qui il s’agit au juste mais il a l’impression bizarre d’entendre une majuscule mise au pronom personnel. Il me semble bien que le petit garçon, c’était moi.

De Gaulle, roman

Je me souviens d’avoir eu longtemps envie d’écrire un De Gaulle, roman sur le modèle du Henri Matisse, roman d’Aragon ou du Bref été de l’anarchie de Hans Magnus Enzensberger sur Durutti : documents divers, souvenirs épars, confrontations des sources, rêveries dans les blancs, lyrisme d’un dossier qui ne serait jamais complet. Mais aussi d’écrire un De Gaulle dada comme le Lénine dada de Dominique Noguez. Tant il est vrai qu’il y a de l’anarchiste, du chef de bande et de l’artiste qui veut changer la face du monde chez De Gaulle. 

Pour l’anarchiste: rupture avec sa tradition politique, rupture avec la caste militaire, rupture avec Pétain et le pouvoir légal, rupture avec « le régime des partis » dès 46.  

Pour le chef de bande: la manière très léniniste dont il reprend la main en 58, un coup d’État à blanc, des pions placés de longue date, un fruit mûr. 

Pour l’artiste: l’écriture, le discours sur soi et sur la France, – c’est vite la même chose chez de Gaulle. En fait, il faut lire les Mémoires de Guerre comme on lit une autofiction aujourd’hui: on comprend mieux cette identification, cette mise en scène de soi-même et d’un pays dans la tourmente de la même manière que l’autofiction aujourd’hui identifie son auteur à toute une classe sociale et pense parfois même contre cette classe sociale. Les Mémoires de Guerre racontent ainsi comment aimer la France, c’est penser contre elle. Dada fait la même chose avec l’art. La boucle est bouclée.

Je me souviens d’un exemple d’une déclaration dadaïste de De Gaulle en 1967: «Vive le Québec libre!». Elle n’était pas vraiment prévue dans le discours initial et tient de l’ivresse rhétorique. De Gaulle met en fureur les Américains, les Canadiens, la gauche, la droite. Titre de l’éditorial du Monde le lendemain : « L’excès en tout. » Et ce n’était pas un compliment pour le quotidien du soir. On aurait la possibilité, alors, de penser le gaullisme comme un excès, un désir de « dépense » tel que la définit Bataille qui reprend l’idée du potlatch: « Il exclut tout marchandage et, en général, est constitué par un don considérable de richesses offertes ostensiblement dans le but d’humilier, de défier et d’obliger un rival. » Le contraire de la politique d’aujourd’hui vécue sur le mode comptable de la rétention, de la restriction budgétaire et du contrôle permanent d’une parole aseptisée par les communicants.

Je me souviens que mes profs d’histoire en classe prépa n’aimaient pas De Gaulle. Pas spécialement pour des raisons politiques, plutôt pour des raisons méthodologiques. De Gaulle entre en contradiction flagrante avec une vision structuraliste de l’Histoire. De Gaulle restaure le sujet. Pire, il restaure l’idée de miracle. «Que cet homme isolé en terre étrangère ait dû, seul de tous les chefs européens en exil, se dresser à la fois contre l’Allemand et contre le pouvoir légal de son pays, qu’il ait eu non seulement la vocation mais la capacité; dans son exil, de relever et de rallier la nation défaite, – qui ne le connaissait que par sa voix— afin de la hisser avec lui au rang des pays vainqueurs, tient en effet du prodige» écrit dans son Histoire de la France Libre, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, jeune juif pacifiste et chef du service de diffusion clandestine à Londres. 

De Gaulle 40, De Gaulle 58

Je me souviens de mon père communiste qui me disait : «Le de Gaulle de 40 tant que tu veux, celui de 58 jamais.» Il avait voté non au référendum de 58. C’était même la première fois qu’il votait. Cette vieille dent des communistes contre la Cinquième République et l’élection du président au suffrage universel. Je n’ai jamais osé lui dire que ce suffrage universel, c’était peut-être nous qui en profiterions un de ces jours. Ça s’était vu au Chili en 1971. Bon, ça s’était mal terminé deux ans plus tard, mais qui a dit que l’Histoire n’était pas tragique ? Pas de Gaulle en tout cas.

Je me souviens de La Boisserie, du champagne Drappier, des DS noires et je me souviens que De Gaulle à l’Élysée payait ses timbres de sa poche quand il envoyait ses vœux à ses proches. Une anecdote ? Non: de Gaulle est le dernier à avoir compris la séparation des deux corps du roi. Il y a un corps public et un corps privé. On ne fait pas de jogging ou on ne fait pas trempette devant les photographes, quitte à exiger ensuite le respect de la fonction. Il faut choisir.

Je me souviens qu’en 1967, la France avait quitté l’OTAN depuis un an, s’apprêtait à rejoindre les non-alignés et que le général Ailleret était l’inspirateur de la doctrine «tous azimuts» qui consistait à pointer les missiles de notre dissuasion nucléaire vers l’Est ET vers l’Ouest. Je me souviens que le général Ailleret est mort dans un mystérieux accident d’avion à Tahiti en mars 68. Je me souviens quelques semaines plus tard sont arrivés en mai des événements qui ont arrangé tout le monde: les Américains, la droite affairiste pompidolienne qui ne voulait pas de la Participation, les gauchistes qui voulaient la peau du PCF, les socialistes qui espéraient ramasser la mise.

Les jours heureux

Je me souviens du meeting lillois de la campagne de Chevènement en 2002, quand en première partie se sont succédé un député communiste du Pas-de-Calais et Pierre Lefranc, l’aide de camp du général de Gaulle. Le vieux cyrard et le prolo, ensemble contre l’Europe libérale. C’est à partir de la disparition définitive du gaullisme comme référence que le souverainisme est devenu un nom gentil pour désigner l’extrême-droite alors qu’en 2002, il était encore le désir de retrouver le programme du Conseil National de la Résistance en 1944, élaboré essentiellement par des communistes et des gaullistes, un programme qui porte le plus joli nom qu’un programme politique ait jamais porté : Les Jours Heureux.

Je me souviens que j’ai toujours un petit coup au cœur quand je parcours la rubrique nécrologique des journaux et que je vois qu’un Compagnon de la Libération a encore tiré sa révérence. Et qu’il a donc eu le temps de lire la prose de Kessler. Il en reste deux, dont Daniel Cordier qui a cent ans, après la mort de Pierre Simonnet il y a trois jours.

Je me souviens que les gens qui n’aiment pas de Gaulle ont comme seul argument qu’il a fait croire que toute la France était résistante. Quand bien même ce serait une fiction,  comme on n’a pas terminé comme prévu par Roosevelt sous administration américaine, c’est donc une fiction qui a réussi. Ce qui est une bonne définition de la politique. Et de la littérature aussi d’ailleurs.

Je me souviens d’avoir été tout de même un petit peu énervé quand j’ai vu et entendu les sauts de cabris et cris d’orfraie de certains de mes ex-collègues professeurs de lettres ayant appris que Les Mémoires de Guerre étaient au programme du bac de français. Ne pas voir qu’un incipit comme : «Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France» n’a rien à envier à «Longtemps je me suis couché de bonne heure» ou à «Aujourd’hui, maman est morte», c’est dommage.

Je me souviens que si je n’avais pas été communiste, j’aurais été gaulliste.

Mémoires de guerre - L'appel : 1940-1942

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Julien Green, catholique et… eugéniste

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Le billet du vaurien



Comme mon ami Jean-Louis Kuffer que les ennuis de santé liés à l’âge n’épargnent pas – cancer, embolie pulmonaire et j’en passe…- je suis fasciné par le journal – non expurgé – de Julien Green, écrivain visionnaire et sans doute l’un des plus grands du siècle passé.
Pendant la Première Guerre mondiale, il s’était engagé comme brancardier. Dans son journal – en date du 9 avril 1922 -, Il regrette le fait que ce « merveilleux carnage » n’ait pas extirpé de nos sociétés la laideur des vieillards. 

A lire aussi: Julien Green, esthète des pissotières

Que faire, se demande-t-il, posément ? « Le mieux serait de hâter la fin de notre race, de prêcher le suicide de tous ceux qui ne sont pas beaux pour laisser le champ libre à de meilleurs éléments. »

Le coronavirus réussira-t-il là où la guerre a échoué ?

Green et Cioran, même combat

Julien Green ne voit aucune raison de respecter les vieux. « Est-ce donc, demande-t-il, que le nombre d’années comporte en soi quelque chose de méritoire et d’admirable ? Est-ce que la vieillesse ajoute quelque chose à la beauté de la physionomie humaine ? Hélas, quoi de plus attristant qu’un homme devenu gâteux, chauve, édenté, tremblotant ? » Il n’hésite pas à pousser le bouchon un peu plus loin encore : « Le mieux serait de fixer un terme à la vie humaine au-delà duquel il ne serait permis à personne de s’aventurer, sauf aux êtres d’élite…»

Cioran pensait de même, mort à quatre-vingt-quatre ans après cinq années d’Alzheimer, et Julien Green à quatre-vingt-dix-huit ans, obsédé par le cul et le catholicisme. Ce fut une des plus mémorables rencontres de ma vie tant était intense l’admiration que je lui portais.

Quant à son eugénisme, il suffit que je me regarde dans un miroir pour l’approuver…

Journal intégral - Tome 1: 1919-1940 (1)

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Le film de Jean-Pierre Melville « Le Cercle rouge » ressort en salle


Le Cercle rouge, de Jean-Pierre Melville ressort en salles. Il met en scène un casting très masculin (Delon, Bourvil, Montand, Volonté) loin des standards de notre époque.


« Le thème du Cercle rouge, c’est la solitude: quatre loups solitaires qui se rejoignent et qui convergent l’un vers l’autre. » Ce résumé du film de Jean-Pierre Melville, on le doit à l’un des « quatre loups » en question, Alain Delon. Les trois autres étant incarnés par Montand, Bourvil et Volonté. Soit trois malfrats et un flic qui convergent en effet vers un même but. Ce que Melville le blagueur indique dès le générique de début par une citation absolument inventée du Bouddha : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Ce sera donc une tragédie non pas grecque, mais asiatique. Et, comme disait l’autre, force restera à la loi, à l’ordre, à la loi collective contre l’ordre individuel : le flic superbement joué par André Bourvil (c’est l’unique fois de sa carrière où il est ainsi nommé au générique) gagne la partie. Y compris hors champ et sur le mode de la dérision : lors d’une prise de la scène finale, Melville a laissé tourner sa caméra quand ledit Bourvil, répondant à son adjoint, entonne pour rire sa célèbre pochade La Tactique du gendarme. En 53 secondes, l’acteur et le cinéaste complice prouvent que l’on peut faire l’un des plus beaux polars crépusculaires du cinéma français et ne perdre ni le sens de l’humour ni la distance nécessaire. Ce « bonus » constitue un merveilleux pas de côté, alors même que Bourvil, qui mourra un mois plus tard sans avoir vu le film, rompait avec son personnage habituel et sympathique d’abruti du bocage pour composer un policier implacable et tranchant.

Un film d’hommes qui ne plairait pas à Alice Coffin

Assurément et comme on dit ou presque dans Les Tontons flingueurs, c’est un film d’hommes et assumé comme tel qui devrait ainsi déclencher les foudres d’Iris Brey et d’Alice Coffin. Horreur, il n’y a qu’une seule scène avec une femme, nue, derrière une porte, aucune autre scène ne met en avant un personnage féminin, quel qu’il soit. Hors et dans le cercle rouge, il n’y a pas de place pour l’amour. Seule l’amitié entre hommes existe, une fraternité stricto sensu. Pour son avant-dernier film, tourné en 1970, deux ans avant Un flic, Melville épure sans cesse son propos et son univers. « Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas, et ils finissent tous coupables », cet autre mantra est peut-être le seul propos réellement universaliste du film ! Tout le reste donne à voir des personnages masculins qui incarnent chacun un modèle, voire un modèle moral. Chacun entre en conflit avec l’honnêteté ou la conscience de soi et la malhonnêteté.

Cependant, on ne saurait oublier qu’avant d’atteindre le fameux cercle rouge, ces hommes ont commis l’un des casses les plus célèbres de l’histoire du cinéma français, place Vendôme, chez un grand bijoutier, avec une seule balle de fusil qui doit anéantir le système de sécurité. C’est du quitte ou double durant vingt-cinq minutes sur les cent quarante que dure le film, s’il vous plaît. Soit l’exacte durée du casse dans Du rififi chez les hommes, de Dassin, mais qui, étiré artificiellement, semble lui durer des heures et ennuie le spectateur. Melville filme dans la continuité, sans ellipse. Chez lui, cette scène parvient à un sommet d’efficacité, de suspense et de nervosité. Avec un maximum d’artifices cinématographiques combinés paradoxalement à une obsession du détail concret, le cinéaste se fait virtuose. Les protagonistes ne sont plus que des silhouettes masquées dont seuls les yeux sont visibles et qui se déplacent dans la bijouterie selon une géométrie et une géographie déterminées. Tout est affaire de codes et de rituels. Que le cinéaste soit maître de l’espace, c’est une évidence, mais qu’il s’affirme comme le maître du temps ne va pas de soi. C’est ce que fait exactement Melville avec ce casse en temps « réel », ce qui ne signifie pas réaliste.

À lire aussi, Pierre Cretin: Que vaut le biopic sur De Gaulle de France 2?

Il n’y a que dans une salle de cinéma plongée dans le noir et face à un grand écran que l’on peut apprécier pleinement l’art de Melville. Il est bon de le rappeler à l’heure où l’injonction télévisuelle semble vouloir réduire littéralement les œuvres cinématographiques au petit format. Laissons cette pratique aux Jivaros du goût.

Clubland, un pays très fermé

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Un album du vicomte de Noüé consacré aux clubs européens, derniers refuges de l’aristocratie.


Le regretté George Steiner disait naguère que dresser la carte des cafés, de Prague à Trieste, permettait de comprendre l’esprit de la Vieille Europe. Il en va de même avec la carte des cercles traditionnels, si l’on en croit Siméon de Bulgarie, qui préface le bel album du vicomte de Noüe consacré aux clubs d’Europe. 

Interdiction du « smartfaune »

Les cercles sont en effet, pour chaque ville, le « miroir de ses talents » ; ils illustrent et maintiennent l’âme du Vieux Continent, jusqu’au-delà des mers, de Santiago de Chili à Hong Kong. Après une relative éclipse, ils renaissent et attirent des membres plus jeunes, désireux de placer leurs pas dans ceux de leurs aïeux, réels ou imaginés – car le cercle, lieu de pouvoir comme de plaisir, peut aussi se révéler refuge pour la rêverie. 

La couverture de l'ouvrage / Editions du Palais.
La couverture de l’ouvrage / Editions du Palais.

Le mot d’ordre de tout cercle qui se respecte est bien entendu l’indiscutable « we are as we are ». Ses interdits tacites, de Constantinople à Saint-Pétersbourg : dégoiser dans son smartfaune, parler d’affaires avec ostentation, ronfler au salon de lecture après le déjeuner, inviter un raseur. En un mot comme en cent, il convient d’incarner la figure du gentleman qui retrouve ses pairs pour deviser en toute liberté, affranchi des pesanteurs du dehors.

Clichés originaux

Charles-Louis de Noüe a voulu faire un choix, par essence cornélien, et présenter vingt-et-un cercles européens parmi les plus exclusifs. Pour chacun d’eux, leur histoire, de grandes figures et les caractéristiques du cercle sont synthétisées, le tout illustré de clichés originaux qui sont autant de coups d’œil furtifs lancés dans ces lieux qui jouent avec brio sur le principe de fermeture tout en étant capables, pour les meilleurs, de s’ouvrir au monde extérieur. 

Le lecteur est donc convié au Jockey et au Travellers de Paris, au Cercle de l’Union de Naples, à Helsinki et à Vienne. Très belles pages sur les cercles de Lisbonne et de Madrid.

Tout choix est subjectif, certes, et donc défendable… mais je m’interroge sur l’absence de plusieurs cercles londoniens (seulement deux sur vingt-et-un, alors que the London Clubland est, non pas La Mecque, mais bien la Roma Aeterna des clubs), comme sur celle du sublime Nuovo Circolo degli Scacchi de Rome en son merveilleux palais du Corso. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir, car après tout nous disposons déjà du magnifique livre d’Anthony Lejeune, The Gentlemen’s Clubs of London.

Le Gaulois, cercle universitaire et méritocratique

Deux cercles belges ont été retenus : le très-hermétique Cercle Royal du Parc (réservé aux membres de la noblesse, de père en fils) et, le plus vénérable et en fait le plus prestigieux, le Cercle Royal Gaulois Artistique et Littéraire, dont les origines remontent à 1847 et qui accueillit en ses salons néo-classiques Cortot et Mallarmé, Churchill et les Habsbourg, tant d’autres. 

Cercle universitaire, clairement méritocratique, le Gaulois rassemble l’élite active du royaume, toutes disciplines rassemblées ; il accueille aussi les diplomates en poste à Bruxelles et nombre de membres étrangers. Déplorons pour finir quelques menues broutilles & coquilles (le roi Baudouin, « père de l’actuel souverain » !) et souhaitons grand succès à ce beau livre bientôt classique.

Gleizes et Charles-Louis de Noüe, Clubs & cercles en Europe, Editions du Palais

Clubs et cercles d'Europe

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Binet/Benneteau, double gagnant!

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L’écrivain et l’ex-joueur signent un Dictionnaire amoureux du tennis qui claque comme une volée


Certains croient encore à cette légende urbaine que le tennis se pratiquerait entre gentlemen, un verre de Pimm’s à la main au club house, le polo blanc immaculé de rigueur sur un gazon verdoyant, fairplay et beaux gestes sur le court central, mièvreries et contes pour enfants. Le tennis est un sport de combat, saignant et frustrant, solitaire et épuisant pour les nerfs où le joueur-architecte avance comme aux échecs, point après point, dans une politique de la terre brûlée. Il faut miner son adversaire, le faire douter, vaciller, l’humilier parfois pour l’abattre psychologiquement. 

Antoine Benneteau / Photo: Twitter

Deux amoureux du tennis, taquins et malins

La victoire n’est jamais propre. Cette guerre sur tapis vert ou terre ocre demande des qualités sportives et intellectuelles, techniques et artistiques que le néophyte ignore trop souvent devant son poste. Car le tennis nécessite un long apprentissage, c’est une école de patience où l’amertume du match perdu ne doit jamais l’emporter. Peu de sportifs professionnels sont soumis au syndrome de la défaite durant toute leur carrière. On doit vivre avec elle, presque quotidiennement, elle est comme une seconde peau. Je me suis toujours méfié des animateurs télé et des humoristes qui dénigrent notamment nos joueurs et joueuses de tennis pour leur manque de résultat. 

Ce qui est faux statistiquement et injuste quand on sait l’extrême difficulté de parvenir au meilleur niveau mondial. L’homme qui entre un jour au classement de l’ATP a derrière lui des années de galère, de doute, d’emprunts parfois, de blessures et de tensions avec sa fédération car le tennis coûte cher à tous les niveaux. L’homme seul et misérable s’y révèle dans sa nudité totale. Aucun autre sport ne met autant son pratiquant à l’épreuve. Il fallait donc deux amoureux taquins et malins, l’écrivain-professeur Laurent Binet (Grand Prix de l’Académie française) et Antoine Benneteau, ex-joueur professionnel et documentariste pour nous parler du tennis sans les poncifs et les approximations du genre « les Français perdent tout le temps surtout à Roland ». 

Smasher les idées préconçues

Leur dictionnaire paru chez Plon dans la collection fondée par Jean-Claude Simoën est l’un des plus réussis, il ne tire pas à la ligne, il smashe les idées préconçues, il est terriblement vivant et rageur, la méchanceté est un gage de sincérité dans un monde trop ouaté pour être honnête. Enfin, des auteurs qui prennent partie, qui amusent et n’hésitent pas à dézinguer les idoles passées ou actuelles, c’est un vrai plaisir de lecture. Le pari était compliqué car tous les amateurs de tennis ont leurs propres mythologies, ils n’aiment pas qu’on touche à leur nostalgie. 

A lire aussi: Céline, Neuhoff, Blondin et Henri Guybet

Je regrette seulement l’absence d’une entrée sur la raquette Prince Boron, graal de ma jeunesse disparue et du phénoménal lanceur pop-lob qui aurait toute sa place au MOMA de New-York pour son design déstructuré. Sinon, tout y est : l’habileté de Mansour, la science de Dominguez, la patte gauche de Riton, les poèmes de Vilas, la prégnance des marques Fila et Tacchini, les Australiens et les Tchèques, les Suédois et les Roumains, Martina et Chris, Borg et les autres, l’oiseau de nuit Gerulaitis et la caméra de Gil de Kermadec. Et puis, l’indépassable Yannick. Il y a aussi beaucoup de coups de griffe qui donnent tout le sel à ce livre. 

L’inoubliable Catherine Tanvier

D’abord, un constat partagé par tous les joueurs des années 1980 concernant le Quick, surface délétère et meurtrière pour les articulations : « Je suis pour son extinction pure et simple » avoue l’un des auteurs expliquant les raisons de cette détestation commune : « Cette surface nivelle. Elle empêche les créatifs de s’exprimer et les médiocres de progresser ». C’est dit ! Djoko en prend pour son grade, il peut repartir au vestiaire, la tête basse : « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font la légende et ceux qui bouchent les trous. Le rôle historique de Djokovic aura été de combler les trous du palmarès laissés par Nadal et Federer. Il y a fort à parier qu’une fois ces deux-là partis, lui aussi rejoigne très vite le cimetière des champions, avec la vie devant soi et la tête sur son magot ». Une exécution en règle, soignée et argumentée comme celle de Nick Bollettieri : « un vieux bronzé qui vit à Miami ». Au détour de cet alphabet, on est souvent ému, on se dit ils y ont pensé, comme cette entrée sur l’inoubliable Catherine Tanvier ou celle-ci sur le revers à une main, leçon de style et de décontraction.

Dictionnaire amoureux du tennis – Laurent Binet et Antoine Benneteau – Plon.

Dictionnaire amoureux du tennis

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Pourquoi il faut regarder le documentaire «Hold-up»

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À l’exception du journaliste André Bercoff et de l’actrice Sophie Marceau, le documentaire de Pierre Barnérias fait l’unanimité contre lui. Causeur l’a donc regardé. S’il présente des contre-vérités et défend la thèse d’un complot, il pose aussi des questions cruciales sur la crise sanitaire.


Soyons honnêtes, mieux vaut ne pas être sujet à l’hypocondrie pour visionner deux heures quarante consacrées au Covid-19 alors que les médias nous rabâchent depuis près d’un an ce nom que l’on aimerait tant oublier. 

Des camps de confinement au grand air canadien? 

Dès le début le ton est donné. « On ne dit pas la vérité », assène Michael Yeadon, ancien directeur de recherche du laboratoire de recherche Pfizer. Après une furtive échappée dans des montagnes parsemées de neige où un ancien médecin chercheur a désormais trouvé la sérénité en compagnie de dame Nature, un dénommé Silvano Trotta, présenté comme « lanceur d’alerte », paraît confiné dans un bureau. Le youtubeur professionnel s’enflamme, invoque le professeur Raoult avant de tonner: « En France, l’ARS ne communique pas sur le nombre de cycles […] on fait des boulettes, écoutez jusqu’où monte la France ! » Sur fond d’orchestre de violons synthétiques potentiellement anxiogène pour le spectateur confiné, la voix-off nous met au parfum du scoop: « alors que toutes les courbes en Europe sont plutôt rassurantes, ce virus va jusqu’à faire construire des camps d’internement au Canada ». En réalité, il s’agissait d’une question du député canadien Randy Hillier posée en forme de provocation au gouvernement de Justin Trudeau – lequel, malgré tous ses défauts, n’a pas fait construire de camps de confinement (!) pour malades au pays du sirop d’érable… Première boulette de « Hold-up ». 

On nous ment!

Le jeune médecin Martin Blachier, gourmand de plateaux télé en ces temps de pandémie est alors mis à l’index par le narrateur, qui l’accuse de semer la panique. « Qui sont les charlatans ?», demande rhétoriquement notre voix-off. Après une séquence émotion consacrée aux lésions cutanées chez des porteurs de masque à l’épiderme sensible, appuyée par une dermatologue en blouse blanche qui montre d’affreuses photos de joues enflammées sur son smartphone, des intervenants se succèdent dans une salle noire tapissée de deux affiches du documentaire « Hold-up » en forme d’autopromotion. « Comme par hasard, on n’a pas de grippe cette année », dénonce l’endocrinologue Violaine Guérin avant que la voix-off nous révèle que « le Covid a fait flamber les prix de la consultation », puis qu’il nous livre enfin la révélation: « la pandémie était attendue, pire, elle était même souhaitée ! » Il y a du « X-Files » sanitaire dans l’air.

Brave gens qui croyez encore en la parole des médecins chercheurs, sortez de votre torpeur: « ce que l’immense majorité de la population ignore, c’est que depuis quinze ans, la plupart de ce qui est publié est faux », assure l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel, se référant à l’étude du magazine The Lancet qui a tenté de clouer au pilori la chloroquine – avant de reculer suite aux levées de boucliers. 

Ce qui permet au frétillant Philippe Douste-Blazy, adepte des plateaux télé s’étant refait une santé, on peut le dire, grâce au coronavirus, de renchérir: « Qui a payé cette étude ? Qui est derrière ?». Puis de déclarer, « c’est un scandale monstrueux » – avec un changement de plan de la part du cameraman entre le nom et l’adjectif épithète. 

Et pourtant… 

Philippe Douste Blazy gagnerait en loyauté et en crédibilité s’il assumait sa participation à « Hold-up » plutôt que de se dégonfler comme un trouillard sur les ondes de RTL pour garder ses entrées à la télé. Car tout n’est pas à jeter dans « Hold-up », loin s’en faut. « Un million d’amendes pour non-respect du (premier) confinement ont été distribuées », rappelle l’avocat Régis de Castelnau, nous mettant en garde sur le risque bien réel que le pays s’habitue à cet arbitraire. À l’heure où nombre de lycées passent en enseignement semi-distanciel, faisant passer le souhait du risque zéro contamination avant la transmission du savoir – jusqu’au printemps? -, difficile de ne pas voir dans le cas présenté d’un lycée ayant enjoint à ses 1500 élèves de se faire tester en raison d’un cas de Covid-19 détecté chez une élève absente depuis dix jours, une soumission au virus de la peur chez l’Occidental contemporain qui a de quoi inquiéter, d’autant plus eu égard aux défis du terrorisme et de la censure islamiste qui conquiert nos esprits. 

Tandis que nos commerçants coulent, Amazon voit son chiffre d’affaires vertigineusement augmenter. Que penser du paiement « sans-contact » devenant la norme dans un monde sans contact physique au nom du Bien? Que dire du fait – évoqué par l’ingénieur David Pliquet – que la start-up Neuralink ait implanté une puce électronique dans un cochon à titre expérimental en l’attente de fabriquer la version pour humains? Il y a là de quoi effrayer plus d’un d’entre nous, et pas seulement ceux pétris de morale chrétienne. Si le monde d’après nous destine à télétravailler sans contact physique avec une puce dans le cerveau pour commander nos plateaux repas livrés à domicile, il serait grand temps de réagir. Malgré ses défauts, l’intérêt du documentaire « Hold-up » est de soulever ces questions cruciales.

« Le monde d’après sera le même, en un peu pire », a écrit Michel Houellebecq avec lucidité. Reste à veiller à ce qu’il ne devienne pas considérablement pire. 

Pour la Russie, le blasphème est l’affaire de tous

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Alors que la planète s’islamise dangereusement et que des zones entières sont gangrénées par le terrorisme (singulièrement la France), Vladimir Poutine adopte un discours original. Lors de la journée de l’unité nationale, il a échangé avec les quatre grandes religions et appelé au calme et au respect . Analyse


Le 4 novembre dernier, lors de la journée de l’unité nationale, Vladimir Poutine, la Bible, le Coran, la Torah et le Kangyour posés sur son bureau, s’est entretenu, comme chaque année avec les représentants des quatre grandes religions reconnues comme traditionnelles que compte la Russie (orthodoxie, Islam, judaïsme et bouddhisme). Cette année, l’entretien avec lieu en visioconférence.

Antagonismes religieux

À un moment où l’Europe, en proie au terrorisme islamique et à la montée des communautarismes, est à nouveau endeuillée par de récents attentats, et que la France plus particulièrement est sous le feu des projecteurs, le président russe a souligné l’importance du dialogue interreligieux en rappelant que “les conflits religieux peuvent couver sous la cendre pendant des années, des dizaines d’années”, engendrant ainsi des antagonismes dont la complexité et la violence ne peuvent qu’aller croissants. 

A lire aussi: «Il y a un peuple indigène en France et sa capacité d’accueil est dépassée, largement!»

C’est placer le religieux, dès lors qu’il a à voir avec l’ordre public, “sous la vigilance constante de tous les organes du pouvoir, de la société civile et des médias et implicitement appeler à sortir d’une supposée neutralité bienveillante qui reléguerait toutes les questions religieuses à la seule sphère privée, au risque de renforcer le communautarisme. 

Poutine pas Charlie

Surtout que, d’après ce que l’on voit, dans un certain nombre de pays, la situation est complexe, a ajouté Poutine. Nous voyons également à quoi mènent des actes commis par des provocateurs de toutes sortes qui se servent du droit à la liberté d’expression pour offenser les sentiments religieux, qui l’utilisent comme prétexte pour justifier la violence et l’intolérance”.

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Difficile de ne pas y lire, compte tenu du contexte, une référence aux caricatures de Mahomet et des controverses qu’elles suscitent non seulement en France mais plus largement au niveau international: appels au boycott des produits français par les pays musulmans, menaces terroristes, soutien très prudent voire inexistant de la part des pays occidentaux qui, prudemment, rompent avec un libéralisme affiché – Justin Trudeau le caméléon de l’identité en tête –  pour, timidement, indiquer qu’il ne faudrait peut-être pas que la France pousse trop loin le bouchon de la liberté d’expression…

Chez Poutine, on ne peut pas “blasphémer”

On tourne autour du pot, on se prend les pieds dans le tapis de la laïcité et on en finit par lâcher le mot : blasphème. 

C’est un concept qui ne devrait appartenir qu’au domaine des religions, seules habilitées à en définir les contours pour leur propre obédience, mais qui est donc évoqué sans complexe en Russie, Etat pourtant laïc. La Russie a adopté en 2017 une loi sanctionnant toutes personnes « menant une action publique qui témoigne d’un évident manque de respect envers la société dans le but d’offenser les sentiments religieux des croyants ». Prise à la suite des manifestations des Pussy Riots dans l’église du Christ Sauveur, cette règle s’applique à des actes intentionnels et répond à des profanations à la mesure de la grandeur du pays : imposantes quant à leur effet spectaculaire et leur volonté d’outrager, loin de quelques dessins dans un journal satirique (il en faut un peu plus aux Russes, toutes confessions confondues, pour être choqués).

Toutefois cette position, dans un Etat qui se revendique non confessionnel, semble incompréhensible sous nos cieux. L’incompréhension est partagée: de l’autre côté de l’Oural, on a peine à y comprendre comment les Français, quels que soient leurs origines ou leurs croyances, en soient venus à voir dans un magazine aux caricatures grossières – et assumé comme telles – une bible de la liberté d’expression et une ligne de partage entre les terroristes et les citoyens qui les condamnent.

Moscou se voit comme une troisième Rome

En Russie, l’identité nationale est presque consubstantielle à la religion, du moins à la spiritualité. Cet attachement a été l’un des facteurs de résistance des Russes face au joug du système soviétique. Une politique antireligieuse virulente – qui peut expliquer l’actuelle prudence russe sur la question de la laïcité – n’a pu anéantir l’esprit de la vieille et sainte Russie. Après l’effondrement de l’URSS, elle a su retrouver une âme comme préservée d’un certain progressisme par la « mise sous cloche » bolchevique. Cet attachement aux racines témoigne – outre peut-être d’une singularité propre à chaque pays – de la continuité d’un enseignement classique de la littérature et de l’histoire jamais abandonné par le régime soviétique – fût-ce à des fins de propagande – mais aussi d’une volonté politique de faire de la Russie un exemple pour l’Europe dans un Occident qui perd peu à peu ses repères et sa culture. Vladimir Poutine avait mis en avant son rôle de défenseur des valeurs chrétiennes lors de la conférence de Valdaï en 2013, fustigeant en pleine crise du Moyen-Orient les pays européens éloignés de leurs racines, appelant la Russie à renouer plus que jamais avec son histoire et sa spiritualité, donnant l’exemple en portant son aide aux chrétiens d’Orient. Un discours en cohérence avec la tradition de l’empire des tsars qui voit en Moscou une troisième Rome, héritière de l’empire byzantin et refuge de la civilisation gréco-latine.

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Attaché à l’orthodoxie, le pays a cependant une solide expérience en ce qui concerne la coexistence religieuse et le monde musulman. Depuis les Tatars du moyen-âge (à présent intégrés à la fédération de Russie) jusqu’aux volontés expansionnistes de l’empire ottoman, le pouvoir russe a appris à composer pour garantir la paix sociale sans perdre son âme. Les tsars, et surtout la tsarine Catherine II, ont respecté – principalement dans un but tactique –  les minorités religieuses en les assimilant dans l’empire.

Poutine s’inscrit dans cette continuité et rappelle que « la paix entre les confessions et les ethnies est la clé de voûte de l’union nationale », proposant un équilibre qui permet à la fois de garantir la liberté religieuse tout en tenant compte de l’importance démographique de chaque religion, sans compromettre l’identité culturelle de la Russie. Dans le plus grand pays du monde, pont entre l’Europe et l’Asie, l’Islam (15% de la population) est la seconde religion après l’orthodoxie (80%) et concentre principalement ses fidèles dans les régions de la Volga et du Caucase du Nord, où l’on compte les Tchétchènes dont les volontés intégristes et indépendantistes ont récemment montré que la guerre contre le terrorisme n’était pas qu’une formule rhétorique dans la bouche de Vladimir Poutine.

Ce pacte entre les confessions et l’État a été accepté et encouragé par les dirigeants religieux qui ont vu ainsi confirmé leur rôle de directeurs spirituels au service du bien commun. Le patriarche de Moscou y occupe une place de taille et les autorités musulmanes de la fédération de Russie y ont adhéré d’autant plus aisément que la plupart de leurs fidèles, en dépit de leur diversité, sont implantés séculairement sur le territoire de la fédération et qu’ils communiquent, y compris dans les mosquées et en plus de l’arabe littéraire, en Russe, n’hésitant pas à afficher leur patriotisme.

L’expérience multiethnique russe peut surprendre tant on est peu habitué à considérer ce pays sous cet angle, y voyant encore « le bloc de l’Est ». Pourtant, Vladimir Poutine est prompt à le proposer comme modèle de réflexion pour notre vieille Europe de l’Ouest, qui n’en demande certainement pas tant.

N’invoquons pas le « risque pénal » des politiques à tout bout de champ!

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Après la perquisition chez Edouard Philippe dans le cadre de l’enquête sur la gestion de la crise sanitaire, beaucoup ont reproché à la justice de se mêler de ce qui ne la regarde pas. Terrorisés à l’idée d’éventuelles poursuites judiciaires, nos gouvernants se réfréneraient quand il faut agir. Philippe Bilger n’entonne pas cet air connu. Et analyse cet abus de l’invocation du risque pénal.


J’ai connu un temps où on reprochait à la justice d’être une justice de classe. Puis, pour compenser, de ne plus s’en prendre qu’aux puissants et aux privilégiés. Avec, de surcroît, ces dernières années, le reproche d’une politisation hémiplégique s’attachant plus à la gauche qu’à la droite ou inversement.

Aujourd’hui, et depuis l’irruption calamiteuse de la Covid-19 dans notre espace, sans omettre les dysfonctionnements antérieurs et l’état préoccupant du monde hospitalier, la mode est de focaliser sur le risque pénal qui pèserait « immanquablement, en matière sanitaire, sur tous ceux qui pour aller plus vite ne respecteraient pas une norme écrite… »

Cette argumentation a beaucoup plu et a été développée par Edouard Philippe lors de son audition, le 21 octobre, par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur « l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de Covid-19 »

Il serait absurde de nier la possible incidence de cette crainte pénale sur les comportements, actions et/ou abstentions des décideurs publics, sur les choix et les orientations des échelons administratifs et politiques durant cette période si singulière et dangereuse. Mais je m’étonne de l’obsession sur ce risque pénal, relative précisément à ces mois cruciaux de 2020, comme si le pouvoir et les autorités n’invoquaient ce péril que parce qu’ils avaient la pleine conscience de ce qu’on pouvait à tort ou à raison leur imputer. Le risque pénal donc, comme pour excuser par avance telle ou telle impéritie?

Ce n’est pas à dire que cette judiciarisation, dont on va relever les effets procéduraux, n’aurait pas dû attendre qu’on soit sorti de cette épouvantable nasse sanitaire mais il était impossible de brider le ressentiment citoyen qui s’est donné libre cours sans tarder.

Abruptement formulé, le risque pénal n’est pas la cause de ce que l’action et la politique ont de médiocre mais son prétexte est la conséquence, au contraire, de leur imperfection et de la conscience qu’elles en ont

Je peux également estimer pour le moins inélégantes les conditions de la perquisition au domicile de l’ancien Premier ministre à six heures du matin ordonnée par la commission d’instruction de la Cour de justice de la République : il a d’ailleurs accueilli avec beaucoup de classe cette manifestation matutinale de l’état de droit…

On sait qu’après une vaste enquête préliminaire à la demande du Parquet de Paris et la réception de ses diligences, quatre informations ont été ouvertes contre X pour abstention volontaire de combattre un sinistre, mise en danger de la vie d’autrui et homicides et blessures volontaires. 240 plaintes visent des faits qui auraient été commis au préjudice de la population en général, cinq au détriment de personnels de santé, quatre à l’encontre d’agents de la fonction publique d’État et, enfin, quatre relatives à des personnes malades ou décédées.

Le processus qui a été mis en œuvre par le procureur de Paris est cohérent et irréprochable malgré la récrimination offensante de Me Yassine Bouzrou qui juge « beaucoup trop tardive » l’ouverture de ces instructions. Cet avocat, de l’affaire Traoré à la Covid-19 en passant par les violences policières présumées avant d’être démontrées, s’est fait une spécialité de la médiatisation anti-justice en imaginant qu’elle établirait le caractère talentueux de toutes ses postures. C’est aller un peu vite en besogne!

L'avocat des Traoré, Yassine Bouzrou, serait-il prêt à tout ? © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22355911_000008
L’avocat Yassine Bouzrou © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22355911_000008

Pour être validées, les infractions devront imputer aux autorités des actions ou des abstentions volontairement fautives, une intention coupable, la violation délibérée d’un processus qui aurait été de sauvegarde sur le plan sanitaire. Cette exigence répond déjà au reproche répété à satiété à l’encontre d’une judiciarisation qui s’immiscerait dans le domaine du champ politique et technique. Par une sorte d’usurpation.

Les domaines, en effet, restent différents qui pour le premier appréhende le rôle des politiques en en prenant acte, sans le qualifier pénalement, et, avec le second,  recherche les éléments constitutifs de délits ayant pu dénaturer ce rôle en transgressions à sanctionner éventuellement.

Au-delà de cette distinction des registres, j’ai perçu le propos d’Edouard Philippe sur le risque pénal comme une sorte de validation de ce qui avait précédé la Covid-19 sur les plans administratif et politique.

Nous aurions eu des services d’État performants, une bureaucratie efficace, des décideurs sans frilosité, un monde qui n’aurait jamais été entravé et les atermoiements, voire les erreurs – pour euphémiser – depuis le mois de mars représenteraient une exception sombre dans un univers auparavant exemplaire. On voit bien comme cette image susceptible d’être tirée de l’explication de l’ancien Premier ministre est peu crédible!

Abruptement formulé, le risque pénal n’est pas la cause de ce que l’action et la politique ont de médiocre mais son prétexte est la conséquence, au contraire, de leur imperfection et de la conscience qu’elles en ont.

Olivier Véran, Edouard Philippe et Christophe Castaner dans le couloir d'accès à la cellule interministérielle de crise, place Beauvau, 13 mars 2020 © Ludovic Marin / various sources / AFP
Olivier Véran, Edouard Philippe et Christophe Castaner dans le couloir d’accès à la cellule interministérielle de crise, place Beauvau, 13 mars 2020 © Ludovic Marin / various sources / AFP

Tentons de raisonner dans le sens qui réduirait le risque pénal et, en définitive, laisserait aux politiques et aux services d’État le champ libre sans leur faire craindre la moindre atteinte judiciaire. Pour la gestion sanitaire comme pour la multiplicité des missions que les uns et les autres ont à assumer. On aurait ainsi une sphère du pouvoir largement entendue qui n’aurait plus le moindre stimulant, le plus petit aiguillon, plus l’ombre d’une bienfaisante épée de Damoclès pour la contraindre à faire surgir d’elle le meilleur, elle serait ainsi totalement à l’abri ! Cette situation serait d’autant plus inconcevable en cette période sans comparaison aucune, avec un président de la République dans l’immunité, un Parlement quasiment au repos, un Conseil de défense et sa discrétion régalienne mis à contribution et un gouvernement qu’on affirme sans cesse à la recherche d’une solution, mais sans qu’il l’ait trouvée apparemment!

Heureusement qu’il y a le risque pénal. Sans lui nous aurions une démocratie qui ronronnerait au ralenti, des responsables administratifs et des gouvernants qui prendraient trop leurs aises.

Le Mur des cons

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Mennel retire le voile : «Il y avait des gens qui me suivaient sur les réseaux sociaux pour une image : j’étais le reflet de leur propre guerre»

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Deux ans après sa participation à l’émission The Voice, la jeune chanteuse Mennel Ibtissem a accordé un entretien à l’Obs, alors qu’elle ne porte plus le voile et s’apprête à sortir un nouvel album. Elle confie que son ex-mari musulman ne voulait pas qu’elle fasse de musique, et a pris conscience qu’elle était instrumentalisée par des militants politiques et religieux…


Au mois de juillet dernier, Mennel Ibtissem poste un cliché d’elle sans le voile, vêtue d’une chemise blanche, sur Instagram. Réjouissant pour certains, fort déplaisant pour d’autres.

« Ce jour-là j’ai perdu 13 000 abonnés d’un coup », a confié la chanteuse dans un entretien accordé à l’Obs. Pas vraiment une surprise, car l’image de Mennel cheveux aux vents est loin d’être anodine. En 2018, alors âgée de 23 ans, elle avait participé à l’émission The Voice avec un voile, avant d’être contrainte de se retirer du télécrochet à cause d’anciens tweets complotistes écrits en 2016 sur les attentats de Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray. Elle était alors devenue une icône pour les pourfendeurs de l’islamophobie. Selon ces derniers elle avait quitté l’émission parce que musulmane.


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Ceux qui se sont désabonnés de son compte s’attachaient certainement plus au symbole politique qu’elle représentait, un peu malgré elle, qu’à sa musique. « Je me suis rendu compte du fanatisme, de la sexualisation de la famille, aussi, car ça dépasse la religion. Il y avait des gens qui me suivaient sur les réseaux sociaux pour une image: j’étais le reflet de leur propre guerre » explique, enfin lucide, la jeune chanteuse dans les colonnes de l’Obs.

Oui: la jeune femme était une caution pour pousser des cris d’orfraies face à la supposée islamophobie de la société française, et faire avancer les demandes communautaristes.

Le cas Mennel longtemps utilisé pour faire avancer la rhétorique victimaire des islamistes

Pour Causeur, c’était entendu depuis bien longtemps. Notre journal en avait fait sa Une en mars 2018 : « L’islamisme à visage citoyen », « Mennel, icône malgré elle ».

Causeur-55-MennelElisabeth Lévy écrivait alors: « Son joli minois enturbanné est devenu un symbole de nos tourments collectifs […] Si elle peut apparaître comme une égérie communautaire quand elle récite le catéchisme victimaire de la discrimination, une partie de sa génération, au-delà même de la France musulmane, partage sa vision dieudonniste du monde et de la politique. » Si le jugement était alors sans doute un peu trop sévère à son égard, peut-être que les critiques acerbes produites par notre journal et d’autres ont permis à Mennel de réfléchir. Qui sait ?

À lire aussi : Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

En attendant, Mennel n’est plus ce qu’elle était. Une belle vitrine pour les partisans de l’islam politique. Mieux, elle apparaît désormais comme une jeune femme émancipée, potentiellement inspirante pour d’autres. Reste à savoir si son prochain album qui sortira dans les bacs en 2021 sera de qualité et lui permettra d’être (enfin) connue en tant qu’artiste. Car Mennel a rappelé dans son interview à l’Obs qu’elle n’était « pas politicienne, pas dans un parti féministe, pas porte-parole ».

Un mari musulman qui ne voulait pas la voir chanter

Non, Mennel est avant tout une artiste, qui veut vivre de sa musique. Ce qui n’a pas toujours été évident. Dans son entretien à l’Obs, la chanteuse s’est confiée sur sa vie privée. On y apprend qu’à la suite de sa participation à The Voice, elle a épousé un musulman américain et s’est installée avec lui dans le Colorado. Problème : « Il ne voulait pas que je fasse de la musique », se souvient Mennel, désormais divorcée. Le titre de son nouvel album « Heal », signifie guérir en français. Elle explique qu’elle y décrit, « la colère, le déni, l’acceptation. Pour finir avec la liberté retrouvée », et affirme à l’Obs que « tout ça aura été un mal pour un bien ».

La Tête, la Main et le Cœur

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L'essayiste David Goodhart Photo: D.R.

Après Les Deux Clans, le nouveau livre de l’intellectuel britannique David Goodhart, La Tête, la Main et le Cœur[tooltips content= »Les Arènes, 2020″](1)[/tooltips], dresse un bilan implacable de notre système méritocratique qui, mis en place pour servir les besoins de la mondialisation, survalorise le travail intellectuel aux dépens des ouvriers et des soignants.


Ce Britannique de 64 ans, ancien journaliste du Financial Times, membre de think tanks et auteur de best-sellers internationaux, a le don de nous expliquer les grands chamboulements de notre époque. Abordant les événements, non pas par leur apparence superficielle, mais sur le plan tectonique, il met à nu les mutations à long terme, les tensions couvant entre les différents groupes sociaux, ainsi que les conséquences imprévues et, pour cela, souvent négatives des politiques phares des gouvernements successifs. Il a le don de créer un vocabulaire simple, mettant en œuvre des concepts, certes approximatifs, mais toujours robustes, capables de transformer le bruit chaotique des actualités en un son intelligible. Son livre précédent, Les Deux Clans: la nouvelle fracture mondiale[tooltips content= »Les Arènes, 2019″](2)[/tooltips] a éclairé le vote en faveur du Brexit, l’élection de Donald Trump et – par anticipation – les Gilets jaunes. Sa distinction entre les « quelque part » (somewheres) et les « partout » (anywheres) a permis de définir une nouvelle lutte des classes, non pas celle qui oppose les patrons et les ouvriers, mais celle qui dresse les perdants de la mondialisation contre les gagnants.

Son dernier livre apporte un nouvel éclairage en cherchant les causes partielles de cette situation dans nos principes méritocratiques. Si en France, on a tendance à croire que la méritocratie est le fondement de l’ascenseur social, elle constitue aujourd’hui le système des incitations et la hiérarchie des récompenses censés réglementer le « meilleur des mondes » des globalistes. Cette fois, Goodhart a recours à une trilogie lexicale pour résumer les différentes catégories d’aptitudes humaines dont le développement est plus ou moins encouragé par l’éducation et qui donnent droit – ou pas – aux meilleurs postes, aux salaires les plus élevés, au statut social le plus exalté. La « tête » représente les aptitudes cognitives, intellectuelles qui nécessitent une formation universitaire et sont essentielles au travail des fantassins de la mondialisation, ces managers, informaticiens, financiers ou juristes qu’on trouve partout. La « main » désigne les compétences des ouvriers, qualifiés ou non, dont le travail a trop souvent été délocalisé dans des pays dits « en développement ». Enfin, le « cœur » indique les capacités requises par toute personne qui s’occupe directement des autres, comme les infirmiers ou les aides-soignants. 

A lire aussi, du même auteur: Le trumpisme avait tout de même du bon

Notre problème actuel est double : nous surrécompensons les travailleurs de la tête aux dépens des autres ; et nous encourageons les jeunes à suivre des parcours universitaires conduisant à des postes « cognitifs » sans pouvoir créer assez de ces emplois pour caser tous les postulants. Le résultat en est deux groupes insatisfaits : les ouvriers et les soignants qui sont sous-payés et sous-évalués ; et les diplômés qui ne trouvent aucun débouché à la hauteur de leurs attentes. Ce n’est guère étonnant si autant d’étudiants – quelle que soit leur couleur – adhèrent aux idéologies progressistes : beaucoup savent déjà qu’ils sont les perdants du monde que nous avons créé. Mais définir le problème permet d’envisager la solution. Pour Goodhart, il est urgent de rééquilibrer notre méritocratie, en distribuant mieux les récompenses entre la tête, la main et le cœur. Selon lui, la pandémie et l’arrivée de l’intelligence artificielle vont nous obliger à conduire de telles réformes.

Francophile, David Goodhart aurait été incité par des amis français à lire le Retour à Reims de Didier Eribon. Pourtant, l’autobiographie du spleenétique intello d’extrême gauche ne lui a pas plu, surtout à cause de sa « méchanceté ». Car Goodhart, qui est le fils d’un député conservateur, a découvert et compris la détresse des classes ouvrières par l’empathie. Il se sent plus proche de Christophe Guilluy, dont – comme beaucoup d’Anglais – il a du mal à prononcer le nom. Goodhart et Guilluy, qui vient de publier lui aussi un livre sur le sort des « petites gens »[tooltips content= »Le Temps des gens ordinaires, Flammarion, 2020″](3)[/tooltips], sont tous les deux orwelliens, au sens où, comme l’auteur de La Ferme des animaux, ils se préoccupent des « gens ordinaires » et de la « décence ordinaire », cette forme de solidarité spontanée qui, traditionnellement, assure la cohésion sociale entre citoyens de toutes les classes. Leurs partis pris leur ont attiré la foudre de la gauche bien-pensante qui refuse de voir en eux des membres de la famille (la Gauche). 

Quittant le Financial Times dans les années 1990 pour fonder une nouvelle revue, Prospect, Goodhart se positionne d’abord au centre gauche, dans la mouvance du New Labour de Tony Blair. C’est en 2004 qu’il jette un pavé dans la mare en publiant un essai, « Trop divers ? » (« Too Diverse ? »), qui met en doute la politique globaliste du gouvernement travailliste. À la différence de beaucoup d’autres à gauche, Goodhart comprend l’anxiété des classes ouvrières britanniques devant l’immigration. Selon lui, l’arrivée quasi incontrôlée de nouveaux immigrants ne peut que saper cette cohésion sociale des gens ordinaires, qui leur permet de faire face aux épreuves de la vie. Bien après le départ de Tony Blair, il continue à militer pour un travaillisme plus sensible aux vraies préoccupations des classes ouvrières, mais reste consterné par la tendance de la gauche à aliéner son électorat traditionnel.

Aujourd’hui, il se dit ouvert à un conservatisme sans majuscule. Par une ironie du sort, « la tête, la main et le cœur » est la devise d’une école privée anglaise, ultra huppée mais expérimentale, Bedales, fréquentée par certains des enfants de Boris Johnson. Que l’on vote à droite ou à gauche, une certaine hauteur de vue doit imposer d’accorder moins d’importance aux clivages politiques qu’aux intérêts des gens ordinaires.

La Tête, la main et le coeur

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Vous venez de lire un article issu du numéro 84 du magazine, disponible chez votre marchand de journaux. Vous aimez Causeur? Procurez-vous notre magazine pour nous soutenir. Vous y trouverez un entretien avec David Goodhart sur six pages.

De Gaulle memories

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24 mai 1968 © SIPAHIOGLU/SIPA Numéro de reportage: 00557214_000022

Je me souviens d’un petit garçon au cours préparatoire. Il rentre chez lui tout seul. L’école  Germaine Coty n’est pas loin de son domicile et, dans ces années du monde d’avant, les enfants peuvent encore se promener seuls. C’est en novembre 1970. Deux hommes discutent gravement près d’une voiture (une Simca Aronde ? Des pneus bicolores, en tout cas…), garée sur le parking, en face de chez lui. 

« Alors, comme ça, Il est mort ? »

Le petit garçon ne comprend pas de qui il s’agit au juste mais il a l’impression bizarre d’entendre une majuscule mise au pronom personnel. Il me semble bien que le petit garçon, c’était moi.

De Gaulle, roman

Je me souviens d’avoir eu longtemps envie d’écrire un De Gaulle, roman sur le modèle du Henri Matisse, roman d’Aragon ou du Bref été de l’anarchie de Hans Magnus Enzensberger sur Durutti : documents divers, souvenirs épars, confrontations des sources, rêveries dans les blancs, lyrisme d’un dossier qui ne serait jamais complet. Mais aussi d’écrire un De Gaulle dada comme le Lénine dada de Dominique Noguez. Tant il est vrai qu’il y a de l’anarchiste, du chef de bande et de l’artiste qui veut changer la face du monde chez De Gaulle. 

Pour l’anarchiste: rupture avec sa tradition politique, rupture avec la caste militaire, rupture avec Pétain et le pouvoir légal, rupture avec « le régime des partis » dès 46.  

Pour le chef de bande: la manière très léniniste dont il reprend la main en 58, un coup d’État à blanc, des pions placés de longue date, un fruit mûr. 

Pour l’artiste: l’écriture, le discours sur soi et sur la France, – c’est vite la même chose chez de Gaulle. En fait, il faut lire les Mémoires de Guerre comme on lit une autofiction aujourd’hui: on comprend mieux cette identification, cette mise en scène de soi-même et d’un pays dans la tourmente de la même manière que l’autofiction aujourd’hui identifie son auteur à toute une classe sociale et pense parfois même contre cette classe sociale. Les Mémoires de Guerre racontent ainsi comment aimer la France, c’est penser contre elle. Dada fait la même chose avec l’art. La boucle est bouclée.

Je me souviens d’un exemple d’une déclaration dadaïste de De Gaulle en 1967: «Vive le Québec libre!». Elle n’était pas vraiment prévue dans le discours initial et tient de l’ivresse rhétorique. De Gaulle met en fureur les Américains, les Canadiens, la gauche, la droite. Titre de l’éditorial du Monde le lendemain : « L’excès en tout. » Et ce n’était pas un compliment pour le quotidien du soir. On aurait la possibilité, alors, de penser le gaullisme comme un excès, un désir de « dépense » tel que la définit Bataille qui reprend l’idée du potlatch: « Il exclut tout marchandage et, en général, est constitué par un don considérable de richesses offertes ostensiblement dans le but d’humilier, de défier et d’obliger un rival. » Le contraire de la politique d’aujourd’hui vécue sur le mode comptable de la rétention, de la restriction budgétaire et du contrôle permanent d’une parole aseptisée par les communicants.

Je me souviens que mes profs d’histoire en classe prépa n’aimaient pas De Gaulle. Pas spécialement pour des raisons politiques, plutôt pour des raisons méthodologiques. De Gaulle entre en contradiction flagrante avec une vision structuraliste de l’Histoire. De Gaulle restaure le sujet. Pire, il restaure l’idée de miracle. «Que cet homme isolé en terre étrangère ait dû, seul de tous les chefs européens en exil, se dresser à la fois contre l’Allemand et contre le pouvoir légal de son pays, qu’il ait eu non seulement la vocation mais la capacité; dans son exil, de relever et de rallier la nation défaite, – qui ne le connaissait que par sa voix— afin de la hisser avec lui au rang des pays vainqueurs, tient en effet du prodige» écrit dans son Histoire de la France Libre, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, jeune juif pacifiste et chef du service de diffusion clandestine à Londres. 

De Gaulle 40, De Gaulle 58

Je me souviens de mon père communiste qui me disait : «Le de Gaulle de 40 tant que tu veux, celui de 58 jamais.» Il avait voté non au référendum de 58. C’était même la première fois qu’il votait. Cette vieille dent des communistes contre la Cinquième République et l’élection du président au suffrage universel. Je n’ai jamais osé lui dire que ce suffrage universel, c’était peut-être nous qui en profiterions un de ces jours. Ça s’était vu au Chili en 1971. Bon, ça s’était mal terminé deux ans plus tard, mais qui a dit que l’Histoire n’était pas tragique ? Pas de Gaulle en tout cas.

Je me souviens de La Boisserie, du champagne Drappier, des DS noires et je me souviens que De Gaulle à l’Élysée payait ses timbres de sa poche quand il envoyait ses vœux à ses proches. Une anecdote ? Non: de Gaulle est le dernier à avoir compris la séparation des deux corps du roi. Il y a un corps public et un corps privé. On ne fait pas de jogging ou on ne fait pas trempette devant les photographes, quitte à exiger ensuite le respect de la fonction. Il faut choisir.

Je me souviens qu’en 1967, la France avait quitté l’OTAN depuis un an, s’apprêtait à rejoindre les non-alignés et que le général Ailleret était l’inspirateur de la doctrine «tous azimuts» qui consistait à pointer les missiles de notre dissuasion nucléaire vers l’Est ET vers l’Ouest. Je me souviens que le général Ailleret est mort dans un mystérieux accident d’avion à Tahiti en mars 68. Je me souviens quelques semaines plus tard sont arrivés en mai des événements qui ont arrangé tout le monde: les Américains, la droite affairiste pompidolienne qui ne voulait pas de la Participation, les gauchistes qui voulaient la peau du PCF, les socialistes qui espéraient ramasser la mise.

Les jours heureux

Je me souviens du meeting lillois de la campagne de Chevènement en 2002, quand en première partie se sont succédé un député communiste du Pas-de-Calais et Pierre Lefranc, l’aide de camp du général de Gaulle. Le vieux cyrard et le prolo, ensemble contre l’Europe libérale. C’est à partir de la disparition définitive du gaullisme comme référence que le souverainisme est devenu un nom gentil pour désigner l’extrême-droite alors qu’en 2002, il était encore le désir de retrouver le programme du Conseil National de la Résistance en 1944, élaboré essentiellement par des communistes et des gaullistes, un programme qui porte le plus joli nom qu’un programme politique ait jamais porté : Les Jours Heureux.

Je me souviens que j’ai toujours un petit coup au cœur quand je parcours la rubrique nécrologique des journaux et que je vois qu’un Compagnon de la Libération a encore tiré sa révérence. Et qu’il a donc eu le temps de lire la prose de Kessler. Il en reste deux, dont Daniel Cordier qui a cent ans, après la mort de Pierre Simonnet il y a trois jours.

Je me souviens que les gens qui n’aiment pas de Gaulle ont comme seul argument qu’il a fait croire que toute la France était résistante. Quand bien même ce serait une fiction,  comme on n’a pas terminé comme prévu par Roosevelt sous administration américaine, c’est donc une fiction qui a réussi. Ce qui est une bonne définition de la politique. Et de la littérature aussi d’ailleurs.

Je me souviens d’avoir été tout de même un petit peu énervé quand j’ai vu et entendu les sauts de cabris et cris d’orfraie de certains de mes ex-collègues professeurs de lettres ayant appris que Les Mémoires de Guerre étaient au programme du bac de français. Ne pas voir qu’un incipit comme : «Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France» n’a rien à envier à «Longtemps je me suis couché de bonne heure» ou à «Aujourd’hui, maman est morte», c’est dommage.

Je me souviens que si je n’avais pas été communiste, j’aurais été gaulliste.

Mémoires de guerre - L'appel : 1940-1942

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Julien Green, catholique et… eugéniste

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Julien Green (1900-1998) / Robert Laffont.

Le billet du vaurien



Comme mon ami Jean-Louis Kuffer que les ennuis de santé liés à l’âge n’épargnent pas – cancer, embolie pulmonaire et j’en passe…- je suis fasciné par le journal – non expurgé – de Julien Green, écrivain visionnaire et sans doute l’un des plus grands du siècle passé.
Pendant la Première Guerre mondiale, il s’était engagé comme brancardier. Dans son journal – en date du 9 avril 1922 -, Il regrette le fait que ce « merveilleux carnage » n’ait pas extirpé de nos sociétés la laideur des vieillards. 

A lire aussi: Julien Green, esthète des pissotières

Que faire, se demande-t-il, posément ? « Le mieux serait de hâter la fin de notre race, de prêcher le suicide de tous ceux qui ne sont pas beaux pour laisser le champ libre à de meilleurs éléments. »

Le coronavirus réussira-t-il là où la guerre a échoué ?

Green et Cioran, même combat

Julien Green ne voit aucune raison de respecter les vieux. « Est-ce donc, demande-t-il, que le nombre d’années comporte en soi quelque chose de méritoire et d’admirable ? Est-ce que la vieillesse ajoute quelque chose à la beauté de la physionomie humaine ? Hélas, quoi de plus attristant qu’un homme devenu gâteux, chauve, édenté, tremblotant ? » Il n’hésite pas à pousser le bouchon un peu plus loin encore : « Le mieux serait de fixer un terme à la vie humaine au-delà duquel il ne serait permis à personne de s’aventurer, sauf aux êtres d’élite…»

Cioran pensait de même, mort à quatre-vingt-quatre ans après cinq années d’Alzheimer, et Julien Green à quatre-vingt-dix-huit ans, obsédé par le cul et le catholicisme. Ce fut une des plus mémorables rencontres de ma vie tant était intense l’admiration que je lui portais.

Quant à son eugénisme, il suffit que je me regarde dans un miroir pour l’approuver…

Journal intégral - Tome 1: 1919-1940 (1)

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Le film de Jean-Pierre Melville « Le Cercle rouge » ressort en salle

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Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Le Cercle rouge, de Jean-Pierre Melville ressort en salles. Il met en scène un casting très masculin (Delon, Bourvil, Montand, Volonté) loin des standards de notre époque.


« Le thème du Cercle rouge, c’est la solitude: quatre loups solitaires qui se rejoignent et qui convergent l’un vers l’autre. » Ce résumé du film de Jean-Pierre Melville, on le doit à l’un des « quatre loups » en question, Alain Delon. Les trois autres étant incarnés par Montand, Bourvil et Volonté. Soit trois malfrats et un flic qui convergent en effet vers un même but. Ce que Melville le blagueur indique dès le générique de début par une citation absolument inventée du Bouddha : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Ce sera donc une tragédie non pas grecque, mais asiatique. Et, comme disait l’autre, force restera à la loi, à l’ordre, à la loi collective contre l’ordre individuel : le flic superbement joué par André Bourvil (c’est l’unique fois de sa carrière où il est ainsi nommé au générique) gagne la partie. Y compris hors champ et sur le mode de la dérision : lors d’une prise de la scène finale, Melville a laissé tourner sa caméra quand ledit Bourvil, répondant à son adjoint, entonne pour rire sa célèbre pochade La Tactique du gendarme. En 53 secondes, l’acteur et le cinéaste complice prouvent que l’on peut faire l’un des plus beaux polars crépusculaires du cinéma français et ne perdre ni le sens de l’humour ni la distance nécessaire. Ce « bonus » constitue un merveilleux pas de côté, alors même que Bourvil, qui mourra un mois plus tard sans avoir vu le film, rompait avec son personnage habituel et sympathique d’abruti du bocage pour composer un policier implacable et tranchant.

Un film d’hommes qui ne plairait pas à Alice Coffin

Assurément et comme on dit ou presque dans Les Tontons flingueurs, c’est un film d’hommes et assumé comme tel qui devrait ainsi déclencher les foudres d’Iris Brey et d’Alice Coffin. Horreur, il n’y a qu’une seule scène avec une femme, nue, derrière une porte, aucune autre scène ne met en avant un personnage féminin, quel qu’il soit. Hors et dans le cercle rouge, il n’y a pas de place pour l’amour. Seule l’amitié entre hommes existe, une fraternité stricto sensu. Pour son avant-dernier film, tourné en 1970, deux ans avant Un flic, Melville épure sans cesse son propos et son univers. « Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas, et ils finissent tous coupables », cet autre mantra est peut-être le seul propos réellement universaliste du film ! Tout le reste donne à voir des personnages masculins qui incarnent chacun un modèle, voire un modèle moral. Chacun entre en conflit avec l’honnêteté ou la conscience de soi et la malhonnêteté.

Cependant, on ne saurait oublier qu’avant d’atteindre le fameux cercle rouge, ces hommes ont commis l’un des casses les plus célèbres de l’histoire du cinéma français, place Vendôme, chez un grand bijoutier, avec une seule balle de fusil qui doit anéantir le système de sécurité. C’est du quitte ou double durant vingt-cinq minutes sur les cent quarante que dure le film, s’il vous plaît. Soit l’exacte durée du casse dans Du rififi chez les hommes, de Dassin, mais qui, étiré artificiellement, semble lui durer des heures et ennuie le spectateur. Melville filme dans la continuité, sans ellipse. Chez lui, cette scène parvient à un sommet d’efficacité, de suspense et de nervosité. Avec un maximum d’artifices cinématographiques combinés paradoxalement à une obsession du détail concret, le cinéaste se fait virtuose. Les protagonistes ne sont plus que des silhouettes masquées dont seuls les yeux sont visibles et qui se déplacent dans la bijouterie selon une géométrie et une géographie déterminées. Tout est affaire de codes et de rituels. Que le cinéaste soit maître de l’espace, c’est une évidence, mais qu’il s’affirme comme le maître du temps ne va pas de soi. C’est ce que fait exactement Melville avec ce casse en temps « réel », ce qui ne signifie pas réaliste.

À lire aussi, Pierre Cretin: Que vaut le biopic sur De Gaulle de France 2?

Il n’y a que dans une salle de cinéma plongée dans le noir et face à un grand écran que l’on peut apprécier pleinement l’art de Melville. Il est bon de le rappeler à l’heure où l’injonction télévisuelle semble vouloir réduire littéralement les œuvres cinématographiques au petit format. Laissons cette pratique aux Jivaros du goût.

Clubland, un pays très fermé

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Editions du Palais

Un album du vicomte de Noüé consacré aux clubs européens, derniers refuges de l’aristocratie.


Le regretté George Steiner disait naguère que dresser la carte des cafés, de Prague à Trieste, permettait de comprendre l’esprit de la Vieille Europe. Il en va de même avec la carte des cercles traditionnels, si l’on en croit Siméon de Bulgarie, qui préface le bel album du vicomte de Noüe consacré aux clubs d’Europe. 

Interdiction du « smartfaune »

Les cercles sont en effet, pour chaque ville, le « miroir de ses talents » ; ils illustrent et maintiennent l’âme du Vieux Continent, jusqu’au-delà des mers, de Santiago de Chili à Hong Kong. Après une relative éclipse, ils renaissent et attirent des membres plus jeunes, désireux de placer leurs pas dans ceux de leurs aïeux, réels ou imaginés – car le cercle, lieu de pouvoir comme de plaisir, peut aussi se révéler refuge pour la rêverie. 

La couverture de l'ouvrage / Editions du Palais.
La couverture de l’ouvrage / Editions du Palais.

Le mot d’ordre de tout cercle qui se respecte est bien entendu l’indiscutable « we are as we are ». Ses interdits tacites, de Constantinople à Saint-Pétersbourg : dégoiser dans son smartfaune, parler d’affaires avec ostentation, ronfler au salon de lecture après le déjeuner, inviter un raseur. En un mot comme en cent, il convient d’incarner la figure du gentleman qui retrouve ses pairs pour deviser en toute liberté, affranchi des pesanteurs du dehors.

Clichés originaux

Charles-Louis de Noüe a voulu faire un choix, par essence cornélien, et présenter vingt-et-un cercles européens parmi les plus exclusifs. Pour chacun d’eux, leur histoire, de grandes figures et les caractéristiques du cercle sont synthétisées, le tout illustré de clichés originaux qui sont autant de coups d’œil furtifs lancés dans ces lieux qui jouent avec brio sur le principe de fermeture tout en étant capables, pour les meilleurs, de s’ouvrir au monde extérieur. 

Le lecteur est donc convié au Jockey et au Travellers de Paris, au Cercle de l’Union de Naples, à Helsinki et à Vienne. Très belles pages sur les cercles de Lisbonne et de Madrid.

Tout choix est subjectif, certes, et donc défendable… mais je m’interroge sur l’absence de plusieurs cercles londoniens (seulement deux sur vingt-et-un, alors que the London Clubland est, non pas La Mecque, mais bien la Roma Aeterna des clubs), comme sur celle du sublime Nuovo Circolo degli Scacchi de Rome en son merveilleux palais du Corso. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir, car après tout nous disposons déjà du magnifique livre d’Anthony Lejeune, The Gentlemen’s Clubs of London.

Le Gaulois, cercle universitaire et méritocratique

Deux cercles belges ont été retenus : le très-hermétique Cercle Royal du Parc (réservé aux membres de la noblesse, de père en fils) et, le plus vénérable et en fait le plus prestigieux, le Cercle Royal Gaulois Artistique et Littéraire, dont les origines remontent à 1847 et qui accueillit en ses salons néo-classiques Cortot et Mallarmé, Churchill et les Habsbourg, tant d’autres. 

Cercle universitaire, clairement méritocratique, le Gaulois rassemble l’élite active du royaume, toutes disciplines rassemblées ; il accueille aussi les diplomates en poste à Bruxelles et nombre de membres étrangers. Déplorons pour finir quelques menues broutilles & coquilles (le roi Baudouin, « père de l’actuel souverain » !) et souhaitons grand succès à ce beau livre bientôt classique.

Gleizes et Charles-Louis de Noüe, Clubs & cercles en Europe, Editions du Palais

Clubs et cercles d'Europe

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Binet/Benneteau, double gagnant!

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Laurent Binet © Hannah ASSOULINE

L’écrivain et l’ex-joueur signent un Dictionnaire amoureux du tennis qui claque comme une volée


Certains croient encore à cette légende urbaine que le tennis se pratiquerait entre gentlemen, un verre de Pimm’s à la main au club house, le polo blanc immaculé de rigueur sur un gazon verdoyant, fairplay et beaux gestes sur le court central, mièvreries et contes pour enfants. Le tennis est un sport de combat, saignant et frustrant, solitaire et épuisant pour les nerfs où le joueur-architecte avance comme aux échecs, point après point, dans une politique de la terre brûlée. Il faut miner son adversaire, le faire douter, vaciller, l’humilier parfois pour l’abattre psychologiquement. 

Antoine Benneteau / Photo: Twitter

Deux amoureux du tennis, taquins et malins

La victoire n’est jamais propre. Cette guerre sur tapis vert ou terre ocre demande des qualités sportives et intellectuelles, techniques et artistiques que le néophyte ignore trop souvent devant son poste. Car le tennis nécessite un long apprentissage, c’est une école de patience où l’amertume du match perdu ne doit jamais l’emporter. Peu de sportifs professionnels sont soumis au syndrome de la défaite durant toute leur carrière. On doit vivre avec elle, presque quotidiennement, elle est comme une seconde peau. Je me suis toujours méfié des animateurs télé et des humoristes qui dénigrent notamment nos joueurs et joueuses de tennis pour leur manque de résultat. 

Ce qui est faux statistiquement et injuste quand on sait l’extrême difficulté de parvenir au meilleur niveau mondial. L’homme qui entre un jour au classement de l’ATP a derrière lui des années de galère, de doute, d’emprunts parfois, de blessures et de tensions avec sa fédération car le tennis coûte cher à tous les niveaux. L’homme seul et misérable s’y révèle dans sa nudité totale. Aucun autre sport ne met autant son pratiquant à l’épreuve. Il fallait donc deux amoureux taquins et malins, l’écrivain-professeur Laurent Binet (Grand Prix de l’Académie française) et Antoine Benneteau, ex-joueur professionnel et documentariste pour nous parler du tennis sans les poncifs et les approximations du genre « les Français perdent tout le temps surtout à Roland ». 

Smasher les idées préconçues

Leur dictionnaire paru chez Plon dans la collection fondée par Jean-Claude Simoën est l’un des plus réussis, il ne tire pas à la ligne, il smashe les idées préconçues, il est terriblement vivant et rageur, la méchanceté est un gage de sincérité dans un monde trop ouaté pour être honnête. Enfin, des auteurs qui prennent partie, qui amusent et n’hésitent pas à dézinguer les idoles passées ou actuelles, c’est un vrai plaisir de lecture. Le pari était compliqué car tous les amateurs de tennis ont leurs propres mythologies, ils n’aiment pas qu’on touche à leur nostalgie. 

A lire aussi: Céline, Neuhoff, Blondin et Henri Guybet

Je regrette seulement l’absence d’une entrée sur la raquette Prince Boron, graal de ma jeunesse disparue et du phénoménal lanceur pop-lob qui aurait toute sa place au MOMA de New-York pour son design déstructuré. Sinon, tout y est : l’habileté de Mansour, la science de Dominguez, la patte gauche de Riton, les poèmes de Vilas, la prégnance des marques Fila et Tacchini, les Australiens et les Tchèques, les Suédois et les Roumains, Martina et Chris, Borg et les autres, l’oiseau de nuit Gerulaitis et la caméra de Gil de Kermadec. Et puis, l’indépassable Yannick. Il y a aussi beaucoup de coups de griffe qui donnent tout le sel à ce livre. 

L’inoubliable Catherine Tanvier

D’abord, un constat partagé par tous les joueurs des années 1980 concernant le Quick, surface délétère et meurtrière pour les articulations : « Je suis pour son extinction pure et simple » avoue l’un des auteurs expliquant les raisons de cette détestation commune : « Cette surface nivelle. Elle empêche les créatifs de s’exprimer et les médiocres de progresser ». C’est dit ! Djoko en prend pour son grade, il peut repartir au vestiaire, la tête basse : « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui font la légende et ceux qui bouchent les trous. Le rôle historique de Djokovic aura été de combler les trous du palmarès laissés par Nadal et Federer. Il y a fort à parier qu’une fois ces deux-là partis, lui aussi rejoigne très vite le cimetière des champions, avec la vie devant soi et la tête sur son magot ». Une exécution en règle, soignée et argumentée comme celle de Nick Bollettieri : « un vieux bronzé qui vit à Miami ». Au détour de cet alphabet, on est souvent ému, on se dit ils y ont pensé, comme cette entrée sur l’inoubliable Catherine Tanvier ou celle-ci sur le revers à une main, leçon de style et de décontraction.

Dictionnaire amoureux du tennis – Laurent Binet et Antoine Benneteau – Plon.

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Pourquoi il faut regarder le documentaire «Hold-up»

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Diffusé en ligne, le documentaire de Pierre Barnerias promet de raconter l’histoire secrète de l’épidémie de coronavirus covid-19. En réalité, il s’affranchit des faits à de multiples reprises. © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

 


À l’exception du journaliste André Bercoff et de l’actrice Sophie Marceau, le documentaire de Pierre Barnérias fait l’unanimité contre lui. Causeur l’a donc regardé. S’il présente des contre-vérités et défend la thèse d’un complot, il pose aussi des questions cruciales sur la crise sanitaire.


Soyons honnêtes, mieux vaut ne pas être sujet à l’hypocondrie pour visionner deux heures quarante consacrées au Covid-19 alors que les médias nous rabâchent depuis près d’un an ce nom que l’on aimerait tant oublier. 

Des camps de confinement au grand air canadien? 

Dès le début le ton est donné. « On ne dit pas la vérité », assène Michael Yeadon, ancien directeur de recherche du laboratoire de recherche Pfizer. Après une furtive échappée dans des montagnes parsemées de neige où un ancien médecin chercheur a désormais trouvé la sérénité en compagnie de dame Nature, un dénommé Silvano Trotta, présenté comme « lanceur d’alerte », paraît confiné dans un bureau. Le youtubeur professionnel s’enflamme, invoque le professeur Raoult avant de tonner: « En France, l’ARS ne communique pas sur le nombre de cycles […] on fait des boulettes, écoutez jusqu’où monte la France ! » Sur fond d’orchestre de violons synthétiques potentiellement anxiogène pour le spectateur confiné, la voix-off nous met au parfum du scoop: « alors que toutes les courbes en Europe sont plutôt rassurantes, ce virus va jusqu’à faire construire des camps d’internement au Canada ». En réalité, il s’agissait d’une question du député canadien Randy Hillier posée en forme de provocation au gouvernement de Justin Trudeau – lequel, malgré tous ses défauts, n’a pas fait construire de camps de confinement (!) pour malades au pays du sirop d’érable… Première boulette de « Hold-up ». 

On nous ment!

Le jeune médecin Martin Blachier, gourmand de plateaux télé en ces temps de pandémie est alors mis à l’index par le narrateur, qui l’accuse de semer la panique. « Qui sont les charlatans ?», demande rhétoriquement notre voix-off. Après une séquence émotion consacrée aux lésions cutanées chez des porteurs de masque à l’épiderme sensible, appuyée par une dermatologue en blouse blanche qui montre d’affreuses photos de joues enflammées sur son smartphone, des intervenants se succèdent dans une salle noire tapissée de deux affiches du documentaire « Hold-up » en forme d’autopromotion. « Comme par hasard, on n’a pas de grippe cette année », dénonce l’endocrinologue Violaine Guérin avant que la voix-off nous révèle que « le Covid a fait flamber les prix de la consultation », puis qu’il nous livre enfin la révélation: « la pandémie était attendue, pire, elle était même souhaitée ! » Il y a du « X-Files » sanitaire dans l’air.

Brave gens qui croyez encore en la parole des médecins chercheurs, sortez de votre torpeur: « ce que l’immense majorité de la population ignore, c’est que depuis quinze ans, la plupart de ce qui est publié est faux », assure l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel, se référant à l’étude du magazine The Lancet qui a tenté de clouer au pilori la chloroquine – avant de reculer suite aux levées de boucliers. 

Ce qui permet au frétillant Philippe Douste-Blazy, adepte des plateaux télé s’étant refait une santé, on peut le dire, grâce au coronavirus, de renchérir: « Qui a payé cette étude ? Qui est derrière ?». Puis de déclarer, « c’est un scandale monstrueux » – avec un changement de plan de la part du cameraman entre le nom et l’adjectif épithète. 

Et pourtant… 

Philippe Douste Blazy gagnerait en loyauté et en crédibilité s’il assumait sa participation à « Hold-up » plutôt que de se dégonfler comme un trouillard sur les ondes de RTL pour garder ses entrées à la télé. Car tout n’est pas à jeter dans « Hold-up », loin s’en faut. « Un million d’amendes pour non-respect du (premier) confinement ont été distribuées », rappelle l’avocat Régis de Castelnau, nous mettant en garde sur le risque bien réel que le pays s’habitue à cet arbitraire. À l’heure où nombre de lycées passent en enseignement semi-distanciel, faisant passer le souhait du risque zéro contamination avant la transmission du savoir – jusqu’au printemps? -, difficile de ne pas voir dans le cas présenté d’un lycée ayant enjoint à ses 1500 élèves de se faire tester en raison d’un cas de Covid-19 détecté chez une élève absente depuis dix jours, une soumission au virus de la peur chez l’Occidental contemporain qui a de quoi inquiéter, d’autant plus eu égard aux défis du terrorisme et de la censure islamiste qui conquiert nos esprits. 

Tandis que nos commerçants coulent, Amazon voit son chiffre d’affaires vertigineusement augmenter. Que penser du paiement « sans-contact » devenant la norme dans un monde sans contact physique au nom du Bien? Que dire du fait – évoqué par l’ingénieur David Pliquet – que la start-up Neuralink ait implanté une puce électronique dans un cochon à titre expérimental en l’attente de fabriquer la version pour humains? Il y a là de quoi effrayer plus d’un d’entre nous, et pas seulement ceux pétris de morale chrétienne. Si le monde d’après nous destine à télétravailler sans contact physique avec une puce dans le cerveau pour commander nos plateaux repas livrés à domicile, il serait grand temps de réagir. Malgré ses défauts, l’intérêt du documentaire « Hold-up » est de soulever ces questions cruciales.

« Le monde d’après sera le même, en un peu pire », a écrit Michel Houellebecq avec lucidité. Reste à veiller à ce qu’il ne devienne pas considérablement pire. 

Pour la Russie, le blasphème est l’affaire de tous

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Le 4 novembre 2020, Poutine discute avec les responsables religieux dans le cadre de la journée de l'union nationale © Aleksey Nikolskyi/SIPA Numéro de reportage: 00989389_000026.

 


Alors que la planète s’islamise dangereusement et que des zones entières sont gangrénées par le terrorisme (singulièrement la France), Vladimir Poutine adopte un discours original. Lors de la journée de l’unité nationale, il a échangé avec les quatre grandes religions et appelé au calme et au respect . Analyse


Le 4 novembre dernier, lors de la journée de l’unité nationale, Vladimir Poutine, la Bible, le Coran, la Torah et le Kangyour posés sur son bureau, s’est entretenu, comme chaque année avec les représentants des quatre grandes religions reconnues comme traditionnelles que compte la Russie (orthodoxie, Islam, judaïsme et bouddhisme). Cette année, l’entretien avec lieu en visioconférence.

Antagonismes religieux

À un moment où l’Europe, en proie au terrorisme islamique et à la montée des communautarismes, est à nouveau endeuillée par de récents attentats, et que la France plus particulièrement est sous le feu des projecteurs, le président russe a souligné l’importance du dialogue interreligieux en rappelant que “les conflits religieux peuvent couver sous la cendre pendant des années, des dizaines d’années”, engendrant ainsi des antagonismes dont la complexité et la violence ne peuvent qu’aller croissants. 

A lire aussi: «Il y a un peuple indigène en France et sa capacité d’accueil est dépassée, largement!»

C’est placer le religieux, dès lors qu’il a à voir avec l’ordre public, “sous la vigilance constante de tous les organes du pouvoir, de la société civile et des médias et implicitement appeler à sortir d’une supposée neutralité bienveillante qui reléguerait toutes les questions religieuses à la seule sphère privée, au risque de renforcer le communautarisme. 

Poutine pas Charlie

Surtout que, d’après ce que l’on voit, dans un certain nombre de pays, la situation est complexe, a ajouté Poutine. Nous voyons également à quoi mènent des actes commis par des provocateurs de toutes sortes qui se servent du droit à la liberté d’expression pour offenser les sentiments religieux, qui l’utilisent comme prétexte pour justifier la violence et l’intolérance”.

A lire aussi: Les musulmans et Charlie Hebdo? Comme-vous-et-moi!

Difficile de ne pas y lire, compte tenu du contexte, une référence aux caricatures de Mahomet et des controverses qu’elles suscitent non seulement en France mais plus largement au niveau international: appels au boycott des produits français par les pays musulmans, menaces terroristes, soutien très prudent voire inexistant de la part des pays occidentaux qui, prudemment, rompent avec un libéralisme affiché – Justin Trudeau le caméléon de l’identité en tête –  pour, timidement, indiquer qu’il ne faudrait peut-être pas que la France pousse trop loin le bouchon de la liberté d’expression…

Chez Poutine, on ne peut pas “blasphémer”

On tourne autour du pot, on se prend les pieds dans le tapis de la laïcité et on en finit par lâcher le mot : blasphème. 

C’est un concept qui ne devrait appartenir qu’au domaine des religions, seules habilitées à en définir les contours pour leur propre obédience, mais qui est donc évoqué sans complexe en Russie, Etat pourtant laïc. La Russie a adopté en 2017 une loi sanctionnant toutes personnes « menant une action publique qui témoigne d’un évident manque de respect envers la société dans le but d’offenser les sentiments religieux des croyants ». Prise à la suite des manifestations des Pussy Riots dans l’église du Christ Sauveur, cette règle s’applique à des actes intentionnels et répond à des profanations à la mesure de la grandeur du pays : imposantes quant à leur effet spectaculaire et leur volonté d’outrager, loin de quelques dessins dans un journal satirique (il en faut un peu plus aux Russes, toutes confessions confondues, pour être choqués).

Toutefois cette position, dans un Etat qui se revendique non confessionnel, semble incompréhensible sous nos cieux. L’incompréhension est partagée: de l’autre côté de l’Oural, on a peine à y comprendre comment les Français, quels que soient leurs origines ou leurs croyances, en soient venus à voir dans un magazine aux caricatures grossières – et assumé comme telles – une bible de la liberté d’expression et une ligne de partage entre les terroristes et les citoyens qui les condamnent.

Moscou se voit comme une troisième Rome

En Russie, l’identité nationale est presque consubstantielle à la religion, du moins à la spiritualité. Cet attachement a été l’un des facteurs de résistance des Russes face au joug du système soviétique. Une politique antireligieuse virulente – qui peut expliquer l’actuelle prudence russe sur la question de la laïcité – n’a pu anéantir l’esprit de la vieille et sainte Russie. Après l’effondrement de l’URSS, elle a su retrouver une âme comme préservée d’un certain progressisme par la « mise sous cloche » bolchevique. Cet attachement aux racines témoigne – outre peut-être d’une singularité propre à chaque pays – de la continuité d’un enseignement classique de la littérature et de l’histoire jamais abandonné par le régime soviétique – fût-ce à des fins de propagande – mais aussi d’une volonté politique de faire de la Russie un exemple pour l’Europe dans un Occident qui perd peu à peu ses repères et sa culture. Vladimir Poutine avait mis en avant son rôle de défenseur des valeurs chrétiennes lors de la conférence de Valdaï en 2013, fustigeant en pleine crise du Moyen-Orient les pays européens éloignés de leurs racines, appelant la Russie à renouer plus que jamais avec son histoire et sa spiritualité, donnant l’exemple en portant son aide aux chrétiens d’Orient. Un discours en cohérence avec la tradition de l’empire des tsars qui voit en Moscou une troisième Rome, héritière de l’empire byzantin et refuge de la civilisation gréco-latine.

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Attaché à l’orthodoxie, le pays a cependant une solide expérience en ce qui concerne la coexistence religieuse et le monde musulman. Depuis les Tatars du moyen-âge (à présent intégrés à la fédération de Russie) jusqu’aux volontés expansionnistes de l’empire ottoman, le pouvoir russe a appris à composer pour garantir la paix sociale sans perdre son âme. Les tsars, et surtout la tsarine Catherine II, ont respecté – principalement dans un but tactique –  les minorités religieuses en les assimilant dans l’empire.

Poutine s’inscrit dans cette continuité et rappelle que « la paix entre les confessions et les ethnies est la clé de voûte de l’union nationale », proposant un équilibre qui permet à la fois de garantir la liberté religieuse tout en tenant compte de l’importance démographique de chaque religion, sans compromettre l’identité culturelle de la Russie. Dans le plus grand pays du monde, pont entre l’Europe et l’Asie, l’Islam (15% de la population) est la seconde religion après l’orthodoxie (80%) et concentre principalement ses fidèles dans les régions de la Volga et du Caucase du Nord, où l’on compte les Tchétchènes dont les volontés intégristes et indépendantistes ont récemment montré que la guerre contre le terrorisme n’était pas qu’une formule rhétorique dans la bouche de Vladimir Poutine.

Ce pacte entre les confessions et l’État a été accepté et encouragé par les dirigeants religieux qui ont vu ainsi confirmé leur rôle de directeurs spirituels au service du bien commun. Le patriarche de Moscou y occupe une place de taille et les autorités musulmanes de la fédération de Russie y ont adhéré d’autant plus aisément que la plupart de leurs fidèles, en dépit de leur diversité, sont implantés séculairement sur le territoire de la fédération et qu’ils communiquent, y compris dans les mosquées et en plus de l’arabe littéraire, en Russe, n’hésitant pas à afficher leur patriotisme.

L’expérience multiethnique russe peut surprendre tant on est peu habitué à considérer ce pays sous cet angle, y voyant encore « le bloc de l’Est ». Pourtant, Vladimir Poutine est prompt à le proposer comme modèle de réflexion pour notre vieille Europe de l’Ouest, qui n’en demande certainement pas tant.

N’invoquons pas le « risque pénal » des politiques à tout bout de champ!

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Philippe Bilger © CORET PHOTOS/SIPA Numéro de reportage: 00925894_000016.

Après la perquisition chez Edouard Philippe dans le cadre de l’enquête sur la gestion de la crise sanitaire, beaucoup ont reproché à la justice de se mêler de ce qui ne la regarde pas. Terrorisés à l’idée d’éventuelles poursuites judiciaires, nos gouvernants se réfréneraient quand il faut agir. Philippe Bilger n’entonne pas cet air connu. Et analyse cet abus de l’invocation du risque pénal.


J’ai connu un temps où on reprochait à la justice d’être une justice de classe. Puis, pour compenser, de ne plus s’en prendre qu’aux puissants et aux privilégiés. Avec, de surcroît, ces dernières années, le reproche d’une politisation hémiplégique s’attachant plus à la gauche qu’à la droite ou inversement.

Aujourd’hui, et depuis l’irruption calamiteuse de la Covid-19 dans notre espace, sans omettre les dysfonctionnements antérieurs et l’état préoccupant du monde hospitalier, la mode est de focaliser sur le risque pénal qui pèserait « immanquablement, en matière sanitaire, sur tous ceux qui pour aller plus vite ne respecteraient pas une norme écrite… »

Cette argumentation a beaucoup plu et a été développée par Edouard Philippe lors de son audition, le 21 octobre, par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur « l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de Covid-19 »

Il serait absurde de nier la possible incidence de cette crainte pénale sur les comportements, actions et/ou abstentions des décideurs publics, sur les choix et les orientations des échelons administratifs et politiques durant cette période si singulière et dangereuse. Mais je m’étonne de l’obsession sur ce risque pénal, relative précisément à ces mois cruciaux de 2020, comme si le pouvoir et les autorités n’invoquaient ce péril que parce qu’ils avaient la pleine conscience de ce qu’on pouvait à tort ou à raison leur imputer. Le risque pénal donc, comme pour excuser par avance telle ou telle impéritie?

Ce n’est pas à dire que cette judiciarisation, dont on va relever les effets procéduraux, n’aurait pas dû attendre qu’on soit sorti de cette épouvantable nasse sanitaire mais il était impossible de brider le ressentiment citoyen qui s’est donné libre cours sans tarder.

Abruptement formulé, le risque pénal n’est pas la cause de ce que l’action et la politique ont de médiocre mais son prétexte est la conséquence, au contraire, de leur imperfection et de la conscience qu’elles en ont

Je peux également estimer pour le moins inélégantes les conditions de la perquisition au domicile de l’ancien Premier ministre à six heures du matin ordonnée par la commission d’instruction de la Cour de justice de la République : il a d’ailleurs accueilli avec beaucoup de classe cette manifestation matutinale de l’état de droit…

On sait qu’après une vaste enquête préliminaire à la demande du Parquet de Paris et la réception de ses diligences, quatre informations ont été ouvertes contre X pour abstention volontaire de combattre un sinistre, mise en danger de la vie d’autrui et homicides et blessures volontaires. 240 plaintes visent des faits qui auraient été commis au préjudice de la population en général, cinq au détriment de personnels de santé, quatre à l’encontre d’agents de la fonction publique d’État et, enfin, quatre relatives à des personnes malades ou décédées.

Le processus qui a été mis en œuvre par le procureur de Paris est cohérent et irréprochable malgré la récrimination offensante de Me Yassine Bouzrou qui juge « beaucoup trop tardive » l’ouverture de ces instructions. Cet avocat, de l’affaire Traoré à la Covid-19 en passant par les violences policières présumées avant d’être démontrées, s’est fait une spécialité de la médiatisation anti-justice en imaginant qu’elle établirait le caractère talentueux de toutes ses postures. C’est aller un peu vite en besogne!

L'avocat des Traoré, Yassine Bouzrou, serait-il prêt à tout ? © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22355911_000008
L’avocat Yassine Bouzrou © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22355911_000008

Pour être validées, les infractions devront imputer aux autorités des actions ou des abstentions volontairement fautives, une intention coupable, la violation délibérée d’un processus qui aurait été de sauvegarde sur le plan sanitaire. Cette exigence répond déjà au reproche répété à satiété à l’encontre d’une judiciarisation qui s’immiscerait dans le domaine du champ politique et technique. Par une sorte d’usurpation.

Les domaines, en effet, restent différents qui pour le premier appréhende le rôle des politiques en en prenant acte, sans le qualifier pénalement, et, avec le second,  recherche les éléments constitutifs de délits ayant pu dénaturer ce rôle en transgressions à sanctionner éventuellement.

Au-delà de cette distinction des registres, j’ai perçu le propos d’Edouard Philippe sur le risque pénal comme une sorte de validation de ce qui avait précédé la Covid-19 sur les plans administratif et politique.

Nous aurions eu des services d’État performants, une bureaucratie efficace, des décideurs sans frilosité, un monde qui n’aurait jamais été entravé et les atermoiements, voire les erreurs – pour euphémiser – depuis le mois de mars représenteraient une exception sombre dans un univers auparavant exemplaire. On voit bien comme cette image susceptible d’être tirée de l’explication de l’ancien Premier ministre est peu crédible!

Abruptement formulé, le risque pénal n’est pas la cause de ce que l’action et la politique ont de médiocre mais son prétexte est la conséquence, au contraire, de leur imperfection et de la conscience qu’elles en ont.

Olivier Véran, Edouard Philippe et Christophe Castaner dans le couloir d'accès à la cellule interministérielle de crise, place Beauvau, 13 mars 2020 © Ludovic Marin / various sources / AFP
Olivier Véran, Edouard Philippe et Christophe Castaner dans le couloir d’accès à la cellule interministérielle de crise, place Beauvau, 13 mars 2020 © Ludovic Marin / various sources / AFP

Tentons de raisonner dans le sens qui réduirait le risque pénal et, en définitive, laisserait aux politiques et aux services d’État le champ libre sans leur faire craindre la moindre atteinte judiciaire. Pour la gestion sanitaire comme pour la multiplicité des missions que les uns et les autres ont à assumer. On aurait ainsi une sphère du pouvoir largement entendue qui n’aurait plus le moindre stimulant, le plus petit aiguillon, plus l’ombre d’une bienfaisante épée de Damoclès pour la contraindre à faire surgir d’elle le meilleur, elle serait ainsi totalement à l’abri ! Cette situation serait d’autant plus inconcevable en cette période sans comparaison aucune, avec un président de la République dans l’immunité, un Parlement quasiment au repos, un Conseil de défense et sa discrétion régalienne mis à contribution et un gouvernement qu’on affirme sans cesse à la recherche d’une solution, mais sans qu’il l’ait trouvée apparemment!

Heureusement qu’il y a le risque pénal. Sans lui nous aurions une démocratie qui ronronnerait au ralenti, des responsables administratifs et des gouvernants qui prendraient trop leurs aises.

Le Mur des cons

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Mennel retire le voile : «Il y avait des gens qui me suivaient sur les réseaux sociaux pour une image : j’étais le reflet de leur propre guerre»

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Mennel lors de son passage dans "The Voice" sur TF1, diffusé en février 2018

Deux ans après sa participation à l’émission The Voice, la jeune chanteuse Mennel Ibtissem a accordé un entretien à l’Obs, alors qu’elle ne porte plus le voile et s’apprête à sortir un nouvel album. Elle confie que son ex-mari musulman ne voulait pas qu’elle fasse de musique, et a pris conscience qu’elle était instrumentalisée par des militants politiques et religieux…


Au mois de juillet dernier, Mennel Ibtissem poste un cliché d’elle sans le voile, vêtue d’une chemise blanche, sur Instagram. Réjouissant pour certains, fort déplaisant pour d’autres.

« Ce jour-là j’ai perdu 13 000 abonnés d’un coup », a confié la chanteuse dans un entretien accordé à l’Obs. Pas vraiment une surprise, car l’image de Mennel cheveux aux vents est loin d’être anodine. En 2018, alors âgée de 23 ans, elle avait participé à l’émission The Voice avec un voile, avant d’être contrainte de se retirer du télécrochet à cause d’anciens tweets complotistes écrits en 2016 sur les attentats de Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray. Elle était alors devenue une icône pour les pourfendeurs de l’islamophobie. Selon ces derniers elle avait quitté l’émission parce que musulmane.


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Ceux qui se sont désabonnés de son compte s’attachaient certainement plus au symbole politique qu’elle représentait, un peu malgré elle, qu’à sa musique. « Je me suis rendu compte du fanatisme, de la sexualisation de la famille, aussi, car ça dépasse la religion. Il y avait des gens qui me suivaient sur les réseaux sociaux pour une image: j’étais le reflet de leur propre guerre » explique, enfin lucide, la jeune chanteuse dans les colonnes de l’Obs.

Oui: la jeune femme était une caution pour pousser des cris d’orfraies face à la supposée islamophobie de la société française, et faire avancer les demandes communautaristes.

Le cas Mennel longtemps utilisé pour faire avancer la rhétorique victimaire des islamistes

Pour Causeur, c’était entendu depuis bien longtemps. Notre journal en avait fait sa Une en mars 2018 : « L’islamisme à visage citoyen », « Mennel, icône malgré elle ».

Causeur-55-MennelElisabeth Lévy écrivait alors: « Son joli minois enturbanné est devenu un symbole de nos tourments collectifs […] Si elle peut apparaître comme une égérie communautaire quand elle récite le catéchisme victimaire de la discrimination, une partie de sa génération, au-delà même de la France musulmane, partage sa vision dieudonniste du monde et de la politique. » Si le jugement était alors sans doute un peu trop sévère à son égard, peut-être que les critiques acerbes produites par notre journal et d’autres ont permis à Mennel de réfléchir. Qui sait ?

À lire aussi : Les Français exigent des actes contre les islamistes qui les menacent sur leur sol

En attendant, Mennel n’est plus ce qu’elle était. Une belle vitrine pour les partisans de l’islam politique. Mieux, elle apparaît désormais comme une jeune femme émancipée, potentiellement inspirante pour d’autres. Reste à savoir si son prochain album qui sortira dans les bacs en 2021 sera de qualité et lui permettra d’être (enfin) connue en tant qu’artiste. Car Mennel a rappelé dans son interview à l’Obs qu’elle n’était « pas politicienne, pas dans un parti féministe, pas porte-parole ».

Un mari musulman qui ne voulait pas la voir chanter

Non, Mennel est avant tout une artiste, qui veut vivre de sa musique. Ce qui n’a pas toujours été évident. Dans son entretien à l’Obs, la chanteuse s’est confiée sur sa vie privée. On y apprend qu’à la suite de sa participation à The Voice, elle a épousé un musulman américain et s’est installée avec lui dans le Colorado. Problème : « Il ne voulait pas que je fasse de la musique », se souvient Mennel, désormais divorcée. Le titre de son nouvel album « Heal », signifie guérir en français. Elle explique qu’elle y décrit, « la colère, le déni, l’acceptation. Pour finir avec la liberté retrouvée », et affirme à l’Obs que « tout ça aura été un mal pour un bien ».