Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.
Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.
L’archipel perdu
Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.
Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.
Manifeste spirituel
Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale), Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.
Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.
Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.
Délire lucide
Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité.
Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.
Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis
Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.
Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »
Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : « J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »
Refus du prix Nobel
Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.
« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…
J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.
L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.
Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?
Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !
Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.
Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.
Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.
Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.
Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !
Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.
Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.
Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !
Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !
En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.
Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly
Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».
Le salut par Hello
Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre, qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »
On s’arrangea pour enterrer Verlaine
Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».
Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».
Un combat pour l’éternité
À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.
Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.
Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.
Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.
Fusées de détresse et d’espérance
Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.
Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.
Une lecture qui se méfie des clichés
On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.
On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.
On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.
Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…
Le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la bonne santé mentale des citoyens et de leurs gouvernants. C’est justement celle-ci qui est mise à rude épreuve par la pandémie. Le diagnostic de l’inventeur de la Thérapie sociale.
Les malades mentaux sont enfermés dans des institutions psychiatriques mais la société regorge de fous en liberté, hommes et femmes : pervers, narcissiques, sociopathes, paranoïaques, dépressifs à l’excès. Certains se font remarquer, d’autres sont plus discrets. La violence est leur langage de communication sous toutes ses formes : maltraitance, humiliation, abandon, culpabilisation.
Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si ses citoyens sont en bonne santé mentale.
Dans une période de crises multiples, où les peurs de vivre et les souffrances s’accumulent, les folies ordinaires se réveillent, un peu partout, chez les puissants comme chez les plus humbles… C’est ainsi que s’explique l’irrationalité des comportements qui s’expriment par l’intimidation ou la soumission, l’égoïsme le plus cruel ou la philanthropie affectée, la violence gratuite ou l’adhésion aux thèses les plus délirantes. Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si elle est forte et ses citoyens, du haut en bas de l’échelle sociale, en bonne santé mentale.
Alors, avant de crier au loup, balayons devant notre porte.
Les mensonges répétés des propagandes, la novlangue qui fabrique des mots pour inventer des ersatz de réalités, l’opacité des décisions politiques prises dans des cénacles hors d’atteinte et irresponsables, l’étendue et la généralisation des corruptions, les administrations pléthoriques et souvent inefficaces, la soumission politique aux experts et hauts fonctionnaires technocrates, les algorithmes qui orientent nos choix, les violences de la vie familiale et professionnelle, l’insécurité qui se diffuse dans le tissu social, l’enseignement en déroute et la véritable culture réservée à une minorité, l’immigration de masse qui puise les ressources et détruit le tissu culturel homogène qui fait l’identité d’une nation, la division du pays en identités et idéologies de plus en plus antagonistes ou indifférentes les unes aux autres, la création de zones du territoire échappant à la loi commune et, pour parachever le tout, une pandémie qui incruste la peur et la méfiance dans toute notre vie quotidienne…, est-ce vraiment avec tout cela qu’on peut résister à un totalitarisme sournois et terrorisant, ressuscitant des visions du monde archaïques et régressives?
Didier Lallement. Un homme, une casquette de préfet de police de Paris immédiatement reconnaissable. D’une apparence froide et rigide, ce haut-fonctionnaire au physique leptomorphique a souvent été moqué pour ses déclarations dures, intempestives, ou encore ses références appuyées à la répression des Communards. Voilà qu’il souhaite désormais ses vœux en citant… Léon Trotski.
Et pas n’importe lequel Trostki : celui des trains de la mort et des décimations, celui de 1918 qui faisait passer Joseph Staline pour un modéré. Quelle mouche pique donc nos élites ?
Sommée de répondre en sa qualité de ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa a défendu Lallement. « Trotski a écrit beaucoup de choses qui sont très inspirantes », dit-elle face aux caméras de BFM TV. Oui, Trostki comme Lénine ont écrit des « choses très inspirantes ». Marlène Schiappa aussi d’ailleurs, ses romans d’amour érotiques étant du plus haut comique. Vive la France, dirait Amaury en voyant sa créatrice danser entre le trotskisme et l’ordre républicain à la manière dix-neuvièmiste bourgeoise. Amaury, personnage né de la plume de madame Schiappa sous le pseudonyme de Marie Minelli dans le roman Sexe, mensonges et banlieues chaudes au style à mi-chemin entre Jean-Marie Bigard et le Marquis de Sade :
« « Bouffe-moi la chatte, Amaury! »
Il s’exécute, ajoutant de la vigueur à ses mouvements de tête. Ses cheveux me chatouillent délicieusement le ventre, et comme il lèche un côté de mon sexe, je lui lance:
« Applique-toi, bordel! Au centre ! Sans déborder! »
Il lève un œil interrogateur, puis fait, la bouche pleine: « Oui, Maîtresse. »
On aimerait que le préfet Lallement soit aussi prolixe sur les « banlieues chaudes ». Lui semble diriger son courroux sur les inconscients qui bravent le couvre-feu ou les gilets jaunes du début. Face aux casseurs – parfois trotskistes mais le plus souvent anarchistes-libertaires ou simples hooligans -, il ne fait pas montre de la même fermeté que le révolutionnaire russe qu’il a cru malin de citer dans ses vœux officiels. « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l’ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables »… Ah ça, c’est quelque chose de très inspirant.
On se demande d’ailleurs pourquoi le préfet Lallement et les autres sont incapables de mettre de l’ordre en France ou à Paris. Ses efforts depuis au moins deux ans semblent vains, les manifestants ayant bloqué Paris presque tous les week-ends durant la période. Était-il nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en citant Trotski dans une lettre de la Préfecture de police de Paris ? N’est-ce pas une ignoble provocation ? Didier Lallement voulait-il par là rappeler son passé au Ceres, un ancien courant du Parti socialiste lié à Jean-Pierre Chevènement dans lequel de nombreux anciens trotskistes étaient particulièrement actifs ?
On ne peut pas tout se permettre quand on occupe une telle fonction. On ne peut pas blaguer en citant le boucher Trotski qui a réprimé dans le sang les Ukrainiens, très loin de l’image gentillette brodée par ses suiveurs occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Juan Branco, ennemi autoproclamé de Lallement venu des beaux-quartiers de la capitale a lui aussi fait sourire, quand se justifiant sur ses années de cavalier « semi-professionnel », il n’a rien trouvé de mieux à dire que l’équitation était autrefois (il y a 10 ans, hein), une « discipline de pauvres » depuis pourrie par le dopage et le fric. Ces Trotskistes 2.0 sont à peu près aussi ridicules que leurs devanciers, aussi infatués et à côté de la plaque que le jeune Moscovici de la fin des années 1970 depuis devenu libéral-fédéraliste – au moins a-t-il conservé l’internationalisme !
On se prendrait même à rêver que le véritable Trotski, stratège impitoyable, ne se réveille pour les poursuivre de son courroux vengeur et expurger le parti de ces mauvais littérateurs. Avec leurs tweets ou leurs communiqués disruptifs, ils ne sont que les idiots utiles de la grande bourgeoisie mondialisée, n’en déplaise au révolutionnaire de bac à sable Branco !
Dans votre dernière missive publiée puis dépubliée par Mediapart, mais toujours accessible ici, vous défendez les responsables du lynchage de la première dauphine de Miss France, qui a osé dire ses racines israéliennes à la télévision. « Elle ne peut se présenter publiquement sans mesurer ce que l’identité israélienne représente pour des millions de Palestiniens », prétendez-vous. Cette affirmation résume vos vœux à quelques jours de la nouvelle année: que Mademoiselle Benayoum, et à travers elle tous les Israéliens, soient mortifiés par la honte de leurs origines et qu’ils fassent acte de contrition à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche.
Plus fondamentalement, vous trouvez un tas de justifications à l’« antiisraélisme » qui n’exprime que « la haine ou le ressentiment du colonisé envers son colonisateur », c’est-à-dire le naturel revanchard d’un faible très gentil sur un fort très méchant. Vous omettez de dire – ou peut-être n’êtes-vous pas au courant – que c’est dans le cadre de la décolonisation que le peuple israélien fut lui-même libéré de la mandature britannique, qu’il dût lui-même faire usage de son droit à l’autodétermination et arracher son indépendance, après des siècles sous domination étrangère.
Pour clouer le spectacle, vous affirmez qu’« on ne peut être innocemment israélien », frappant tout israélien du sceau de l’infamie. Neuf millions d’âmes dépossédées de leur innocence pour le seul fait d’avoir ouvert les yeux à cet endroit du globe. Un exemple significatif de l’essentialisme indigéniste, intrinsèquement radical et réactionnaire, qui vous ramènerait, vous à votre Algérie natale. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le déduis de sa race », lâchait en son temps Maurice Barrès pour commenter l’Affaire. Le crime, c’est l’identité elle-même, le crime c’est « la race » et pour ce crime il n’y a pas d’absolution possible.
La militante politique franco-algérienne Houria Bouteldja
Alors, autant vous que vous le sachiez: vos vœux n’ont aucune chance d’être exaucés. Franchement, les Israéliens sont les champions de l’estime de soi, les as de l’amour-propre. Pour les côtoyer au quotidien, ils sont loin d’être d’avoir honte de ce qu’ils sont, (pour tout vous dire, ils n’ont même pas honte de sortir au supermarché en pyjama). Ils savent que l’idéal sioniste s’incarne avec imperfection, mais se battent pour le parfaire, et surtout, ils tentent, au milieu des roquettes et des appels au boycott, de cultiver une vie normale. Des pays de la ligue arabe ont fini par s’y faire, en enterrant la hache de guerre avec ce pays qui ne demandait qu’à leur ouvrir les bras. Les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, puis il y a quelques semaines le Maroc. Des États qui s’apprêtent, pour la première fois, à ouvrir des ambassades et établir des vols directs, pour découvrir ce peuple dont la pugnacité face aux épreuves force l’admiration, sinon le respect.
Depuis le jour où ils ont déclaré leur indépendance, les Israéliens ont nourri une fierté contre laquelle les gens comme vous ne pourront rien. Dans le monde entier, ils brandissent ce drapeau avec l’étoile de David: depuis le plateau de l’Eurovision aux championnats du monde sportifs. Cette réalité est inaltérable. Disons même mieux: chaque nation devrait lever la tête et prendre exemple sur les Israéliens et leur façon d’affirmer leur identité, leur souveraineté, leur indépendance face au reste du monde. Par exemple, la France devrait se défendre de gens tels que vous, qui passent leur temps à l’insulter en attaquant un « racisme d’État » imaginaire, cet État qui vous a accueilli et qui vous paye – ou payait – grassement par le biais de l’Institut du Monde Arabe. Vous qui affirmez l’idée que la France est structurellement raciste, et qui illustrez parfaitement le fait que l’obsession d’Israël et la haine de la France sont les deux faces d’une même pièce.
Petit cours de culture générale à l’intention des médicastres, des énarques et autres décideurs émasculés de la maison France…
Certaines décisions récentes m’ont fait comprendre que la bêtise magistrale de nos gouvernants ne procède pas d’une mauvaise intention, mais d’une abyssale inculture. Ne reculant devant aucune dépense pédagogique, j’ai donc décidé d’opérer un retour sur les fondamentaux. La suppression récente de l’épreuve de culture générale à l’entrée de Sciences-Po ne doit pas faire illusion : cela fait beau temps que les dirigeants qui sortent de ces filières à cooptation interne ont divorcé de la culture la plus basique. Mais rien n’est perdu.
Ô vous qui orchestrez le destin de la France, répétez après moi…
Comme on dit vulgairement : Άνθρωπος φύσει πολιτικών ζώον, l’homme est par nature un animal politique (Aristote, Politique, I, 2). Encore faut-il expliquer « politique ». Dérivé de πόλις, la ville, l’adjectif implique avant tout le côté grégaire de l’individu — et sa tendance à se rapprocher de ses semblables. Non pas au sens humain, mais au sens le plus endogamique.
Appartenant au même champ sémantique, la notion d’ἐκκλησία ne désigne pas à l’origine l’Eglise, mais l’Assemblée du peuple — à une époque où « populisme » n’était pas tout à fait une insulte. L’animal politique se réunit et se côtoie, échange des idées, participe à la discussion, et en vient enfin au vote. Ce faisant, elle use de tous les moyens pour séduire l’autre : le discours, mais aussi les expressions de visage, les mouvements du corps, le sourire, la grimace, l’arsenal complet des mimiques.
Comme vous interdisez tout rassemblement de plus de six personnes, et toute sortie passée 20 heures, pas de risque d’orgie, oh non ! [Les jeunes] ne mourront pas du Covid: ils mourront d’ennui, de frustration, et de vieillissement précoce!
Quand la Cité s’est christianisée, on a logiquement baptisé « église » le lieu où l’ensemble du peuple chrétien se réunissait. C’est si vrai que dans nos campagnes, dans le moindre village (vous savez, ces endroits hirsutes et inhospitaliers où les coqs chantent et les vaches paissent), la taille de l’église donne à tout coup une indication précieuse sur le nombre d’habitants de la commune à l’époque de la construction.
Et voici que vous avez décidé de supprimer l’essentiel de la conversation — cet art français de la guerre mouchetée. Vous imposez un masque : peut-être vous croyez-vous à Venise au XVIIIe siècle, quand le Carnaval durait six mois ? Vous imposez aux croyants de ne pas être plus de trente dans les cathédrales de Chartres, de Rouen ou de Reims. Par souci de préservation de la laïcité, sans doute…
Anéantissement scolaire d’une génération
Mieux : vous coupez le lien être parents et grands-parents, et jetez sur les enfants un regard soupçonneux. De toute façon, en huit moisvous avez anéanti scolairement une génération qui, je vous l’accorde, n’était pas bien brillante, grâce aux pratiques pédadémagogiques qui grâce à vous ont noyauté le système éducatif, mais qui pouvait peut-être se relever, avec un ministre intelligent et des profs talentueux — deux conditions de plus en plus improbables.
Et aujourd’hui, après avoir autorisé dans les EHPAD des produits qui ont raccourci la vie des personnes âgées, précocement tuées afin qu’elles ne meurent pas, vous voulez imposer aux survivants un vaccin que vous refusez pour vous-mêmes — pas si bêtes. Je me laisserai vacciner quand vous y serez tous passés, et que j’aurai la certitude qu’on ne vous a pas injecté du sérum physiologique.
L’instinct grégaire est, avec l’instinct sexuel et les réflexes de survie, un pilier de l’humanité. Vous prétendez l’abolir. Or entendez bien ce que disait Aristote : c’est « par nature » que l’homme est animal politique. Ce que vous préconisez, en suivant aveuglément les consignes d’un quarteron de toubibs encore plus ignares que vous, est à proprement parler antiphysique.
Fin de la liberté sexuelle
Quant à l’instinct sexuel… Dans un pays qui a inventé le libertinage, vous déconseillez d’aller chercher chaussure à son pied ailleurs que dans le lit nuptial — par souci moral, probablement… Les puritains se paient grâce à vous une seconde jeunesse.
Je parle moins pour moi (quoique…) que pour ces millions de jeunes gens que vous contraignez à la chasteté et à la masturbation. À l’âge de mes élèves, j’avais entre huit et dix amies en même temps : c’est en baisant qu’on devient baiseron. Mais vous ignorez sans doute cela, vous qui êtes nés pré-castrés.
Vous avez fermé ces lieux de convivialité essentiels que sont les bars et les restaurants — alors que s’y tiennent les premiers rendez-vous. Vous avez interdit les cinémas et les théâtres, ces lieux essentiels pour que la main de l’un navigue durant cinq interminables centimètres jusqu’à la main ou au genou de l’autre. L’amour sera conjugal ou ne sera pas — sauf que les jeunes gens n’en sont pas encore à la conjugalité, dont ils n’ont en général d’autre image que celle de leurs parents…
Et comme vous interdisez tout rassemblement de plus de six personnes, et toute sortie passée 20 heures, pas de risque d’orgie, oh non ! Ils ne mourront pas du Covid : ils mourront d’ennui, de frustration, et de vieillissement précoce.
Mettre à l’abri les mourants en congelant les vivants
Ma génération est passée à travers le SIDA sans grandes précautions — quitte à en payer le prix. Mais vous prétendez mettre à l’abri les mourants en congelant les vivants. Outre votre qualification méritée de meilleurs employés de l’année d’Amazon and Co, vous avez aussi droit à la reconnaissance des fabricants de godemichés.
Sauf que l’amour n’est pas seulement une question d’orgasme. En muselant tout le monde, vous prétendez interdire le baiser, qui est « Une façon d’un peu se respirer le cœur, Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme ! » Au safe sex promu par des peine-à-jouïr s’est ajouté le no-sex imposé par les pré-cocus que vous êtes.
Quant au réflexe de survie, le boire et le manger, vous en avez ôté tout ce qui en faisait le charme bien français — la bonne cuisine comme la haute gastronomie. Parce que vous ne manquez de rien à la buvette de l’Assemblée, vous vous gaussez de ceux qui, dans le petit matin frileux, cherchent désespérément un café pour se réchauffer. Ne riez pas, le mépris n’est pas un bon conseiller : rappelez-vous Louis XVI.
La peur pour politique
Et tout cela au nom de la vie — ou de ce succédané de vie qu’est la frousse. Quel exemple pour les générations montantes ! Les grands mécaniciens de la chose publique ont choisi la peur pour politique — la peur qui a pour effet, justement, d’éloigner les gens les uns des autres. Pensez-vous, ce faisant, diluer le peuple dans la trouille, comme on dissout le gras dans l’alcool ?
En fait, c’est à une extinction de la civilisation que vous vous livrez. Sans doute trouvez-vous qu’elle n’est pas assez mortellement atteinte, sous les coups de minorités qui ont leur propre agenda et rêvent du retour au désert.
Quant aux arguments économico-sanitaires que vous mettez en avant, vous comprendrez bien qu’ils peinent à convaincre. Le peuple (qui existe toujours, quoi que vous fassiez) trinque pendant que vos amis festoient à la Bourse, dont les cours n’ont jamais été si hauts.
Méfiez-vous. À force de ravaler l’être humain vers l’animal, on finira par vous traiter vous-mêmes comme des animaux — des animaux dénaturés, hors sol, qu’il faudra bien se résoudre à mettre en cage quand l’enchantement médiatique qui est votre seul atout cessera de fonctionner. Pensez, il n’y aura bientôt plus de foot à la télé, et le pain quotidien est déjà hebdomadaire. Vous êtes seuls, laids et bêtes, et vous ne vous en êtes pas avisés.
Un phallus géant en bois dominait fièrement les Alpes bavaroises jusqu’à fin novembre avant de disparaître… Sa présence aurait-elle dérangé des néo-féministes?
Les velléités castratrices des néo-féministes tricolores ont-elles suscité des vocations outre-Rhin ?
Une castration mystérieuse
Bien que la région de l’Allgaü ne vous parle peut-être point, de jeunes randonneuses en short s’y prenaient en selfie il y a encore un mois, devant un phallus géant en bois. Érigée au sommet du mont Gruntën à 1738 mètres d’altitude, la sculpture dominait fièrement les Alpes bavaroises depuis quatre ans. Sa taille de deux mètres a-t-elle contrarié quelque esprit pudibond ?
Toujours est-il que durant le dernier weekend de novembre, elle s’est volatilisée. « Quelqu’un a dû la scier pendant une opération menée de nuit ou dans le brouillard », a avancé à la presse allemande un dénommé Norbert Zeberl, propriétaire de « la cabane de Grünten ». Un châtiment douloureux pour la bourgade de Rettenberg, dont dépend le mont Grünten.
Coup dur pour la petite ville
Effondré, son maire centre-droit, Nikolaus Weißinger, a jugé « très dommage » la disparition de cette œuvre d’artiste inconnu, qui avait permis à sa paisible ville d’accéder à une certaine notoriété. Il n’a pas exclu qu’elle serait remplacée.
Afin d’être pleinement en symbiose avec son allié hexagonal, on serait tenté de lui suggérer de faire ériger un clitoris géant tel que celui en acier de l’université de Poitiers (volée déjà deux fois, cette sculpture de l’artiste britannique, Matthew Ellis, a été remplacée par une nouvelle en mars cette année).
Pour l’heure, sa commune n’en prend assurément pas le chemin : Rettenberger, la brasserie locale, vient de brasser la Grünten-Zipferl (littéralement « Grünten-Zizi »), une bière limitée en hommage au pénis castré.
Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.
Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.
L’archipel perdu
Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.
Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.
Manifeste spirituel
Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale), Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.
Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.
Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.
Délire lucide
Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité.
Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.
Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis
Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.
Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »
Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : « J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »
Refus du prix Nobel
Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.
Le conseiller du chef de l'Etat Bruno Roger-Petit a déjeuné le 14 octobre avec Marion Maréchal, selon le Monde. Un rendez-vous qui fait stupidement jaser la majorité. Photos: Hannah Assouline / Philippe Wojazer/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22112326_000003
« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…
J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.
L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.
Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?
Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !
Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.
Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.
Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.
Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.
Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !
Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.
Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.
Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !
Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !
En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.
Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly
Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».
Le salut par Hello
Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre, qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »
On s’arrangea pour enterrer Verlaine
Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».
Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».
Un combat pour l’éternité
À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.
Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.
Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.
Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.
Fusées de détresse et d’espérance
Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.
Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.
Une lecture qui se méfie des clichés
On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.
On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.
On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.
Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…
Jack Nicholson Vol au-dessus d'un nid de coucou RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA 51410917_000012
Le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la bonne santé mentale des citoyens et de leurs gouvernants. C’est justement celle-ci qui est mise à rude épreuve par la pandémie. Le diagnostic de l’inventeur de la Thérapie sociale.
Les malades mentaux sont enfermés dans des institutions psychiatriques mais la société regorge de fous en liberté, hommes et femmes : pervers, narcissiques, sociopathes, paranoïaques, dépressifs à l’excès. Certains se font remarquer, d’autres sont plus discrets. La violence est leur langage de communication sous toutes ses formes : maltraitance, humiliation, abandon, culpabilisation.
Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si ses citoyens sont en bonne santé mentale.
Dans une période de crises multiples, où les peurs de vivre et les souffrances s’accumulent, les folies ordinaires se réveillent, un peu partout, chez les puissants comme chez les plus humbles… C’est ainsi que s’explique l’irrationalité des comportements qui s’expriment par l’intimidation ou la soumission, l’égoïsme le plus cruel ou la philanthropie affectée, la violence gratuite ou l’adhésion aux thèses les plus délirantes. Une démocratie ne peut résister aux tentations totalitaires que si elle est forte et ses citoyens, du haut en bas de l’échelle sociale, en bonne santé mentale.
Alors, avant de crier au loup, balayons devant notre porte.
Les mensonges répétés des propagandes, la novlangue qui fabrique des mots pour inventer des ersatz de réalités, l’opacité des décisions politiques prises dans des cénacles hors d’atteinte et irresponsables, l’étendue et la généralisation des corruptions, les administrations pléthoriques et souvent inefficaces, la soumission politique aux experts et hauts fonctionnaires technocrates, les algorithmes qui orientent nos choix, les violences de la vie familiale et professionnelle, l’insécurité qui se diffuse dans le tissu social, l’enseignement en déroute et la véritable culture réservée à une minorité, l’immigration de masse qui puise les ressources et détruit le tissu culturel homogène qui fait l’identité d’une nation, la division du pays en identités et idéologies de plus en plus antagonistes ou indifférentes les unes aux autres, la création de zones du territoire échappant à la loi commune et, pour parachever le tout, une pandémie qui incruste la peur et la méfiance dans toute notre vie quotidienne…, est-ce vraiment avec tout cela qu’on peut résister à un totalitarisme sournois et terrorisant, ressuscitant des visions du monde archaïques et régressives?
Le haut fonctionnaire Didier Lallement et l'essayiste Juan Branco Montage: Causeur.
Didier Lallement. Un homme, une casquette de préfet de police de Paris immédiatement reconnaissable. D’une apparence froide et rigide, ce haut-fonctionnaire au physique leptomorphique a souvent été moqué pour ses déclarations dures, intempestives, ou encore ses références appuyées à la répression des Communards. Voilà qu’il souhaite désormais ses vœux en citant… Léon Trotski.
Et pas n’importe lequel Trostki : celui des trains de la mort et des décimations, celui de 1918 qui faisait passer Joseph Staline pour un modéré. Quelle mouche pique donc nos élites ?
Sommée de répondre en sa qualité de ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa a défendu Lallement. « Trotski a écrit beaucoup de choses qui sont très inspirantes », dit-elle face aux caméras de BFM TV. Oui, Trostki comme Lénine ont écrit des « choses très inspirantes ». Marlène Schiappa aussi d’ailleurs, ses romans d’amour érotiques étant du plus haut comique. Vive la France, dirait Amaury en voyant sa créatrice danser entre le trotskisme et l’ordre républicain à la manière dix-neuvièmiste bourgeoise. Amaury, personnage né de la plume de madame Schiappa sous le pseudonyme de Marie Minelli dans le roman Sexe, mensonges et banlieues chaudes au style à mi-chemin entre Jean-Marie Bigard et le Marquis de Sade :
« « Bouffe-moi la chatte, Amaury! »
Il s’exécute, ajoutant de la vigueur à ses mouvements de tête. Ses cheveux me chatouillent délicieusement le ventre, et comme il lèche un côté de mon sexe, je lui lance:
« Applique-toi, bordel! Au centre ! Sans déborder! »
Il lève un œil interrogateur, puis fait, la bouche pleine: « Oui, Maîtresse. »
On aimerait que le préfet Lallement soit aussi prolixe sur les « banlieues chaudes ». Lui semble diriger son courroux sur les inconscients qui bravent le couvre-feu ou les gilets jaunes du début. Face aux casseurs – parfois trotskistes mais le plus souvent anarchistes-libertaires ou simples hooligans -, il ne fait pas montre de la même fermeté que le révolutionnaire russe qu’il a cru malin de citer dans ses vœux officiels. « Je suis profondément convaincu, et les corbeaux auront beau croasser, que nous créerons par nos efforts communs l’ordre nécessaire. Sachez seulement et souvenez-vous bien que, sans cela, la faillite et le naufrage sont inévitables »… Ah ça, c’est quelque chose de très inspirant.
On se demande d’ailleurs pourquoi le préfet Lallement et les autres sont incapables de mettre de l’ordre en France ou à Paris. Ses efforts depuis au moins deux ans semblent vains, les manifestants ayant bloqué Paris presque tous les week-ends durant la période. Était-il nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en citant Trotski dans une lettre de la Préfecture de police de Paris ? N’est-ce pas une ignoble provocation ? Didier Lallement voulait-il par là rappeler son passé au Ceres, un ancien courant du Parti socialiste lié à Jean-Pierre Chevènement dans lequel de nombreux anciens trotskistes étaient particulièrement actifs ?
On ne peut pas tout se permettre quand on occupe une telle fonction. On ne peut pas blaguer en citant le boucher Trotski qui a réprimé dans le sang les Ukrainiens, très loin de l’image gentillette brodée par ses suiveurs occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Juan Branco, ennemi autoproclamé de Lallement venu des beaux-quartiers de la capitale a lui aussi fait sourire, quand se justifiant sur ses années de cavalier « semi-professionnel », il n’a rien trouvé de mieux à dire que l’équitation était autrefois (il y a 10 ans, hein), une « discipline de pauvres » depuis pourrie par le dopage et le fric. Ces Trotskistes 2.0 sont à peu près aussi ridicules que leurs devanciers, aussi infatués et à côté de la plaque que le jeune Moscovici de la fin des années 1970 depuis devenu libéral-fédéraliste – au moins a-t-il conservé l’internationalisme !
On se prendrait même à rêver que le véritable Trotski, stratège impitoyable, ne se réveille pour les poursuivre de son courroux vengeur et expurger le parti de ces mauvais littérateurs. Avec leurs tweets ou leurs communiqués disruptifs, ils ne sont que les idiots utiles de la grande bourgeoisie mondialisée, n’en déplaise au révolutionnaire de bac à sable Branco !
Dans votre dernière missive publiée puis dépubliée par Mediapart, mais toujours accessible ici, vous défendez les responsables du lynchage de la première dauphine de Miss France, qui a osé dire ses racines israéliennes à la télévision. « Elle ne peut se présenter publiquement sans mesurer ce que l’identité israélienne représente pour des millions de Palestiniens », prétendez-vous. Cette affirmation résume vos vœux à quelques jours de la nouvelle année: que Mademoiselle Benayoum, et à travers elle tous les Israéliens, soient mortifiés par la honte de leurs origines et qu’ils fassent acte de contrition à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche.
Plus fondamentalement, vous trouvez un tas de justifications à l’« antiisraélisme » qui n’exprime que « la haine ou le ressentiment du colonisé envers son colonisateur », c’est-à-dire le naturel revanchard d’un faible très gentil sur un fort très méchant. Vous omettez de dire – ou peut-être n’êtes-vous pas au courant – que c’est dans le cadre de la décolonisation que le peuple israélien fut lui-même libéré de la mandature britannique, qu’il dût lui-même faire usage de son droit à l’autodétermination et arracher son indépendance, après des siècles sous domination étrangère.
Pour clouer le spectacle, vous affirmez qu’« on ne peut être innocemment israélien », frappant tout israélien du sceau de l’infamie. Neuf millions d’âmes dépossédées de leur innocence pour le seul fait d’avoir ouvert les yeux à cet endroit du globe. Un exemple significatif de l’essentialisme indigéniste, intrinsèquement radical et réactionnaire, qui vous ramènerait, vous à votre Algérie natale. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le déduis de sa race », lâchait en son temps Maurice Barrès pour commenter l’Affaire. Le crime, c’est l’identité elle-même, le crime c’est « la race » et pour ce crime il n’y a pas d’absolution possible.
La militante politique franco-algérienne Houria Bouteldja
Alors, autant vous que vous le sachiez: vos vœux n’ont aucune chance d’être exaucés. Franchement, les Israéliens sont les champions de l’estime de soi, les as de l’amour-propre. Pour les côtoyer au quotidien, ils sont loin d’être d’avoir honte de ce qu’ils sont, (pour tout vous dire, ils n’ont même pas honte de sortir au supermarché en pyjama). Ils savent que l’idéal sioniste s’incarne avec imperfection, mais se battent pour le parfaire, et surtout, ils tentent, au milieu des roquettes et des appels au boycott, de cultiver une vie normale. Des pays de la ligue arabe ont fini par s’y faire, en enterrant la hache de guerre avec ce pays qui ne demandait qu’à leur ouvrir les bras. Les Émirats Arabes Unis, le Bahreïn, puis il y a quelques semaines le Maroc. Des États qui s’apprêtent, pour la première fois, à ouvrir des ambassades et établir des vols directs, pour découvrir ce peuple dont la pugnacité face aux épreuves force l’admiration, sinon le respect.
Depuis le jour où ils ont déclaré leur indépendance, les Israéliens ont nourri une fierté contre laquelle les gens comme vous ne pourront rien. Dans le monde entier, ils brandissent ce drapeau avec l’étoile de David: depuis le plateau de l’Eurovision aux championnats du monde sportifs. Cette réalité est inaltérable. Disons même mieux: chaque nation devrait lever la tête et prendre exemple sur les Israéliens et leur façon d’affirmer leur identité, leur souveraineté, leur indépendance face au reste du monde. Par exemple, la France devrait se défendre de gens tels que vous, qui passent leur temps à l’insulter en attaquant un « racisme d’État » imaginaire, cet État qui vous a accueilli et qui vous paye – ou payait – grassement par le biais de l’Institut du Monde Arabe. Vous qui affirmez l’idée que la France est structurellement raciste, et qui illustrez parfaitement le fait que l’obsession d’Israël et la haine de la France sont les deux faces d’une même pièce.
Petit cours de culture générale à l’intention des médicastres, des énarques et autres décideurs émasculés de la maison France…
Certaines décisions récentes m’ont fait comprendre que la bêtise magistrale de nos gouvernants ne procède pas d’une mauvaise intention, mais d’une abyssale inculture. Ne reculant devant aucune dépense pédagogique, j’ai donc décidé d’opérer un retour sur les fondamentaux. La suppression récente de l’épreuve de culture générale à l’entrée de Sciences-Po ne doit pas faire illusion : cela fait beau temps que les dirigeants qui sortent de ces filières à cooptation interne ont divorcé de la culture la plus basique. Mais rien n’est perdu.
Ô vous qui orchestrez le destin de la France, répétez après moi…
Comme on dit vulgairement : Άνθρωπος φύσει πολιτικών ζώον, l’homme est par nature un animal politique (Aristote, Politique, I, 2). Encore faut-il expliquer « politique ». Dérivé de πόλις, la ville, l’adjectif implique avant tout le côté grégaire de l’individu — et sa tendance à se rapprocher de ses semblables. Non pas au sens humain, mais au sens le plus endogamique.
Appartenant au même champ sémantique, la notion d’ἐκκλησία ne désigne pas à l’origine l’Eglise, mais l’Assemblée du peuple — à une époque où « populisme » n’était pas tout à fait une insulte. L’animal politique se réunit et se côtoie, échange des idées, participe à la discussion, et en vient enfin au vote. Ce faisant, elle use de tous les moyens pour séduire l’autre : le discours, mais aussi les expressions de visage, les mouvements du corps, le sourire, la grimace, l’arsenal complet des mimiques.
Comme vous interdisez tout rassemblement de plus de six personnes, et toute sortie passée 20 heures, pas de risque d’orgie, oh non ! [Les jeunes] ne mourront pas du Covid: ils mourront d’ennui, de frustration, et de vieillissement précoce!
Quand la Cité s’est christianisée, on a logiquement baptisé « église » le lieu où l’ensemble du peuple chrétien se réunissait. C’est si vrai que dans nos campagnes, dans le moindre village (vous savez, ces endroits hirsutes et inhospitaliers où les coqs chantent et les vaches paissent), la taille de l’église donne à tout coup une indication précieuse sur le nombre d’habitants de la commune à l’époque de la construction.
Et voici que vous avez décidé de supprimer l’essentiel de la conversation — cet art français de la guerre mouchetée. Vous imposez un masque : peut-être vous croyez-vous à Venise au XVIIIe siècle, quand le Carnaval durait six mois ? Vous imposez aux croyants de ne pas être plus de trente dans les cathédrales de Chartres, de Rouen ou de Reims. Par souci de préservation de la laïcité, sans doute…
Anéantissement scolaire d’une génération
Mieux : vous coupez le lien être parents et grands-parents, et jetez sur les enfants un regard soupçonneux. De toute façon, en huit moisvous avez anéanti scolairement une génération qui, je vous l’accorde, n’était pas bien brillante, grâce aux pratiques pédadémagogiques qui grâce à vous ont noyauté le système éducatif, mais qui pouvait peut-être se relever, avec un ministre intelligent et des profs talentueux — deux conditions de plus en plus improbables.
Et aujourd’hui, après avoir autorisé dans les EHPAD des produits qui ont raccourci la vie des personnes âgées, précocement tuées afin qu’elles ne meurent pas, vous voulez imposer aux survivants un vaccin que vous refusez pour vous-mêmes — pas si bêtes. Je me laisserai vacciner quand vous y serez tous passés, et que j’aurai la certitude qu’on ne vous a pas injecté du sérum physiologique.
L’instinct grégaire est, avec l’instinct sexuel et les réflexes de survie, un pilier de l’humanité. Vous prétendez l’abolir. Or entendez bien ce que disait Aristote : c’est « par nature » que l’homme est animal politique. Ce que vous préconisez, en suivant aveuglément les consignes d’un quarteron de toubibs encore plus ignares que vous, est à proprement parler antiphysique.
Fin de la liberté sexuelle
Quant à l’instinct sexuel… Dans un pays qui a inventé le libertinage, vous déconseillez d’aller chercher chaussure à son pied ailleurs que dans le lit nuptial — par souci moral, probablement… Les puritains se paient grâce à vous une seconde jeunesse.
Je parle moins pour moi (quoique…) que pour ces millions de jeunes gens que vous contraignez à la chasteté et à la masturbation. À l’âge de mes élèves, j’avais entre huit et dix amies en même temps : c’est en baisant qu’on devient baiseron. Mais vous ignorez sans doute cela, vous qui êtes nés pré-castrés.
Vous avez fermé ces lieux de convivialité essentiels que sont les bars et les restaurants — alors que s’y tiennent les premiers rendez-vous. Vous avez interdit les cinémas et les théâtres, ces lieux essentiels pour que la main de l’un navigue durant cinq interminables centimètres jusqu’à la main ou au genou de l’autre. L’amour sera conjugal ou ne sera pas — sauf que les jeunes gens n’en sont pas encore à la conjugalité, dont ils n’ont en général d’autre image que celle de leurs parents…
Et comme vous interdisez tout rassemblement de plus de six personnes, et toute sortie passée 20 heures, pas de risque d’orgie, oh non ! Ils ne mourront pas du Covid : ils mourront d’ennui, de frustration, et de vieillissement précoce.
Mettre à l’abri les mourants en congelant les vivants
Ma génération est passée à travers le SIDA sans grandes précautions — quitte à en payer le prix. Mais vous prétendez mettre à l’abri les mourants en congelant les vivants. Outre votre qualification méritée de meilleurs employés de l’année d’Amazon and Co, vous avez aussi droit à la reconnaissance des fabricants de godemichés.
Sauf que l’amour n’est pas seulement une question d’orgasme. En muselant tout le monde, vous prétendez interdire le baiser, qui est « Une façon d’un peu se respirer le cœur, Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme ! » Au safe sex promu par des peine-à-jouïr s’est ajouté le no-sex imposé par les pré-cocus que vous êtes.
Quant au réflexe de survie, le boire et le manger, vous en avez ôté tout ce qui en faisait le charme bien français — la bonne cuisine comme la haute gastronomie. Parce que vous ne manquez de rien à la buvette de l’Assemblée, vous vous gaussez de ceux qui, dans le petit matin frileux, cherchent désespérément un café pour se réchauffer. Ne riez pas, le mépris n’est pas un bon conseiller : rappelez-vous Louis XVI.
La peur pour politique
Et tout cela au nom de la vie — ou de ce succédané de vie qu’est la frousse. Quel exemple pour les générations montantes ! Les grands mécaniciens de la chose publique ont choisi la peur pour politique — la peur qui a pour effet, justement, d’éloigner les gens les uns des autres. Pensez-vous, ce faisant, diluer le peuple dans la trouille, comme on dissout le gras dans l’alcool ?
En fait, c’est à une extinction de la civilisation que vous vous livrez. Sans doute trouvez-vous qu’elle n’est pas assez mortellement atteinte, sous les coups de minorités qui ont leur propre agenda et rêvent du retour au désert.
Quant aux arguments économico-sanitaires que vous mettez en avant, vous comprendrez bien qu’ils peinent à convaincre. Le peuple (qui existe toujours, quoi que vous fassiez) trinque pendant que vos amis festoient à la Bourse, dont les cours n’ont jamais été si hauts.
Méfiez-vous. À force de ravaler l’être humain vers l’animal, on finira par vous traiter vous-mêmes comme des animaux — des animaux dénaturés, hors sol, qu’il faudra bien se résoudre à mettre en cage quand l’enchantement médiatique qui est votre seul atout cessera de fonctionner. Pensez, il n’y aura bientôt plus de foot à la télé, et le pain quotidien est déjà hebdomadaire. Vous êtes seuls, laids et bêtes, et vous ne vous en êtes pas avisés.
Un phallus géant en bois dominait fièrement les Alpes bavaroises jusqu’à fin novembre avant de disparaître… Sa présence aurait-elle dérangé des néo-féministes?
Les velléités castratrices des néo-féministes tricolores ont-elles suscité des vocations outre-Rhin ?
Une castration mystérieuse
Bien que la région de l’Allgaü ne vous parle peut-être point, de jeunes randonneuses en short s’y prenaient en selfie il y a encore un mois, devant un phallus géant en bois. Érigée au sommet du mont Gruntën à 1738 mètres d’altitude, la sculpture dominait fièrement les Alpes bavaroises depuis quatre ans. Sa taille de deux mètres a-t-elle contrarié quelque esprit pudibond ?
Toujours est-il que durant le dernier weekend de novembre, elle s’est volatilisée. « Quelqu’un a dû la scier pendant une opération menée de nuit ou dans le brouillard », a avancé à la presse allemande un dénommé Norbert Zeberl, propriétaire de « la cabane de Grünten ». Un châtiment douloureux pour la bourgade de Rettenberg, dont dépend le mont Grünten.
Coup dur pour la petite ville
Effondré, son maire centre-droit, Nikolaus Weißinger, a jugé « très dommage » la disparition de cette œuvre d’artiste inconnu, qui avait permis à sa paisible ville d’accéder à une certaine notoriété. Il n’a pas exclu qu’elle serait remplacée.
Afin d’être pleinement en symbiose avec son allié hexagonal, on serait tenté de lui suggérer de faire ériger un clitoris géant tel que celui en acier de l’université de Poitiers (volée déjà deux fois, cette sculpture de l’artiste britannique, Matthew Ellis, a été remplacée par une nouvelle en mars cette année).
Pour l’heure, sa commune n’en prend assurément pas le chemin : Rettenberger, la brasserie locale, vient de brasser la Grünten-Zipferl (littéralement « Grünten-Zizi »), une bière limitée en hommage au pénis castré.