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« Mur des cons »: pourquoi les pourvois ont été rejetés

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La Cour de cassation a confirmé la condamnation de Françoise Martres


Ce 12 janvier, la Cour de cassation a rejeté les pourvois de l’ancienne présidente du Syndicat de la magistrature (SM), Françoise Martres, dont le nom est désormais associé au fameux « mur des cons » sur lequel étaient inscrits des noms de parents de victimes et de personnalités de droite. L’affaire avait provoqué un tollé et suscite des questions éthiques quant à l’apparence de l’impartialité de la justice et sur le risque d’une métonymie dans l’opinion qui ferait confondre les épéistes du syndicat avec l’épée de la justice de Thémis.

En 2013, Atlantico avait publié une vidéo montrant le « mur des cons », filmé par un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, dans les locaux du syndicat. On pouvait notamment y voir les noms d’Éric Zemmour, de Nicolas Sarkozy ou Philippe Schmitt, père d’Anne-Lorraine Schmitt, sauvagement assassinée en 2007 dans une rame du RER. Ce dernier était connu pour avoir dénoncé des dysfonctionnements de la justice ayant mené à la libération d’un criminel qui a ensuite tué sa fille, Anne-Lorraine. Il avait alors porté plainte contre Françoise Martres que le tribunal correctionnel de Paris condamna pour « injure publique ». La Cour d’appel confirma le jugement au motif que le local avait perdu son caractère privé pour devenir public et que l’exposition avait « été accomplie avec la conscience que le support serait vu par des tiers » quand bien même il lui aurait été interdit de le filmer. Jean-Luc Mélenchon avait apporté son soutien au SM en parlant de « provocation monstrueuse » contre la magistrature, confondant l’attitude du Syndicat et la justice. Le syndicat national des journalistes–CGT avait soutenu le SM et demandé avec succès une mise à pied de Weill-Raynal, une attitude dénoncée dans Causeur par Luc Rosenzweig.

Loin de faire amende honorable, le SM avait qualifié son mur de « défouloir un peu potache », dénoncé l’indignation générale et demandé au garde des Sceaux de le soutenir. Simple justiciable, Françoise Martres avait manifesté son refus de répondre aux juges du tribunal correctionnel qui voulaient savoir qui avait affiché les photos sur le mur, leur disant : « Je n’ai pas à vous répondre, vous n’avez qu’à chercher vous-mêmes ! » L’argument du syndicat est qu’il s’agit d’un défouloir dans un lieu privé, sans rapport avec la justice.  C’est toute la question de la distinction entre public et privé, et de l’impartialité de la justice qui s’est vue ainsi projetée sur le devant de la scène républicaine.

Du sentiment d’injustice à l’impression de partialité : l’exemple Kohlhaas

D’une affaire privée, on est passé à une affaire publique : d’une part parce qu’un journaliste avait été invité dans les locaux, d’autre part parce qu’était mise en cause l’impartialité de la justice. Si des parents de victimes et des politiques pouvaient exprimer leurs doutes sur le sérieux de l’institution, ils étaient désormais dans une situation où c’est l’honnêteté même de la balance qui était mise en cause.

Dans Michael Kohlhaas, un classique de la littérature allemande du XIXe siècle, Heinrich von Kleist retisse l’histoire d’un marchand de chevaux privé de son bon droit par une justice manquant d’impartialité. Kohlhaas se rendait en Saxe afin de vendre des bêtes quand le junker von Tronka exigea illégalement comme droit de passage qu’il laissât deux chevaux en gage. Lorsque le maquignon revint prendre ses chevaux, ils étaient dans un état méconnaissable et la justice, proche du junker, ne lui fit pas droit. Dès lors, Kohlhaas entra en rébellion et entreprit des actions violentes pour être rétabli dans son état antérieur. Le Prince-électeur de Brandebourg obtint justice pour son sujet, mais ce dernier fut tout de même condamné à mort pour ses « attentats contre la paix publique », suite à une plainte de l’Empereur saisi par les Saxons. Ainsi, tout en subissant une sanction pour sa rébellion, Kohlhaas se voyait également rendre justice par un autre tribunal. Le sentiment de révolte devant l’injustice avait conduit au trouble de l’ordre public, une injustice privée était devenue une affaire d’intérêt général, car il s’agissait de la garantie de chaque sujet de ne pas être soumis à l’arbitraire et de se voir défendu par la puissance publique quand ses droits étaient violés, ses biens spoliés ou sa personne ainsi que celle de ses proches attaquées.

L’affirmation de leurs droits par Michael Kohlhaas ou Philippe Schmitt ne se résume pas à une affaire privée, car si la sanction pénale est entre les mains du juge judiciaire, le droit pénal n’en reste pas moins une affaire d’organisation par la puissance publique de ses relations avec les justiciables. Avec un devoir pour le juge de ne pas laisser soupçonner un manquement au devoir d’impartialité. Or, ici, des doutes se sont mués en impression d’évidences, de preuves. Philippe Schmitt s’est même publiquement demandé si ce « mur des cons » n’était en réalité pas une « liste noire ». Une question qui n’est pas anodine dans les affaires judiciaires concernant Nicolas Sarkozy, attaqué par ledit syndicat qui avait pris position contre lui lors de la présidentielle de 2012. L’avocat Régis de Castelnau a d’ailleurs souligné qu’Aude Buresi, chargée d’instruire les affaires Sarkozy et Fillon est membre du SM, ce qui ne peut que nourrir le doute sur l’impartialité de l’instruction, quand bien même le juge voudrait évacuer son parti pris contre les personnalités de droite.

Quand il exprime, d’une façon ou d’une autre, ce qu’il pense des justiciables, le magistrat ne peut que créer un état de doute sur son impartialité. Aussi bien quand il exprime sa sympathie pour une victime, comme le juge belge Connerotte, premier magistrat instructeur dans l’affaire Dutroux, dessaisi pour avoir participé à un dîner de soutien aux proies du pédophile, que lorsqu’il affiche sur un mur avec des collègues les noms de justiciables pour les mépriser. Outre « le manquement par le magistrat aux devoirs de son état, à l’honneur, à la délicatesse ou à la dignité », défini comme faute disciplinaire par le statut de la magistrature, l’affaire du « mur des cons » ébranle la confiance en la justice.

Il existe une forte implication de la morale dans les relations du juge avec le justiciable, car tout doit être fait pour que la justice ne soit pas soupçonnée de partialité. L’adage de Lord Hewart est bien connu des juristes anglo-saxons, qui assure « Il est d’une importance non pas quelconque mais fondamentale que la justice ne soit pas seulement rendue, mais qu’elle soit perçue comme la rendant de façon manifeste et sans soulever de doute. »  Ce principe énoncé en 1923 par le lord juge en chef d’Angleterre et du pays de Galles dans l’affaire The King v. Sussex Justices a suscité une réflexion en éthique judiciaire tant aux États-Unis qu’en Europe. C’est la question de la confiance du public dans la justice, la nécessité pour la justice d’être vue comme juste quand elle tranche. L’obligation de transparence déshabille les motivations, les réalités privées derrière les publiques.

Hannah Arendt et la distinction entre le privé et le public

Cette indivisibilité entre actes privés et publics de la part du magistrat, quand est concerné l’ouvrage judiciaire, est résumée par Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne lorsqu’elle dit du mot « public » qu’il « signifie d’abord que tout ce qui paraît en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible. Pour nous l’apparence — ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous-mêmes – constitue la réalité. Comparées à la réalité que confèrent la vue et l’ouïe, les plus grandes forces de la vie intime- les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraître en public ». La réalité ici perçue, c’est l’attitude privée du juge, désormais indétachable du rendu de la justice dans l’opinion commune. L’argument de l’activité syndicale privée et détachable du ministère ne compte d’ailleurs pas toujours, selon la jurisprudence du Conseil d’Etat qui élargi la limite de l’obligation de réserve aux actions syndicales dans d’autres domaines, quand est en cause l’autorité de la justice.

Si Françoise Martres entendait saisir la Cour européenne des droits de l’homme, elle ne pourrait le faire en ignorant la jurisprudence de celle-ci qui avait résumé en anglais l’adage de Lord Hewart dans un arrêt de 1970 : Justice must not only be done; it must also be seen to be done (il ne suffit pas que la justice soit rendue, elle doit encore être perçue en train de le faire).

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Quand France 2 fait dire à Blanche Gardin l’inverse de ce qu’elle dit

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Sur le moment, j’ai seulement trouvé que cela trahissait une forme de stupidité, rien qui justifiât d’écrire un mot à ce sujet. Mais en y repensant, je me dis que la chose est symptomatique.


Il y a un peu plus d’une semaine, France 2 diffusait une rétrospective intitulée « 2000-2020: 20 ans d’images inoubliables » présentée par Nagui et Leïla Kaddour. La sélection des images résultait d’un sondage mené par Opinion Way, demandant aux Français de désigner les événements qui ont eu le plus d’importance pour eux depuis l’entrée dans le nouveau millénaire, et ces faits marquants étaient répartis en plusieurs catégories, parmi lesquelles une section « humour ». Je ne suis pas parvenue à trouver le « replay » de cette émission mais ceux qui ont de meilleurs talents que moi pour explorer la toile y parviendront et pourront confirmer ce que je raconte.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Charlie, Tex & cie: le vivre-ensemble contre le rire-ensemble

Dans cette catégorie « humour », mention est faite de Blanche Gardin et cette évocation s’accompagne d’une précision du genre « qui ose tout » ou « qui ne s’interdit rien » ou « qui repousse les frontières de…» ; enfin, je ne sais plus. Une formule hyperbolique comme les journalistes en pondent à la chaîne, sur commande. Pour prouver ce qu’elle avance, la voix off s’efface quelque instants afin de donner à entendre l’extrait d’un sketch de Blanche Gardin. L’émission a sélectionné, très bon choix, celui qu’elle a joué lors de la remise du Molière de l’humour (à elle-même) en 2018.

Blanche Gardin à la 30ème cérémonie des Molières le 28 mai 2018 à la salle Pleyel à Paris. © Romuald MEIGNEUX/ SIPA
Blanche Gardin à la 30ème cérémonie des Molières le 28 mai 2018 à la salle Pleyel à Paris © Romuald MEIGNEUX/ SIPA

À ceux qui n’auraient jamais vu ce sketch (ou qui veulent le revoir), je fournis ici le lien. La rétrospective de France 2 ne pouvait diffuser le sketch en entier car il est trop long pour une émission qui a l’ambition d’offrir un panorama de l’humour sur vingt années. Mais quand on doit couper, il ne faut pas dénaturer ce que l’on coupe. Ainsi, quitte à ne garder que quelques secondes de ce sketch, j’aurais pris ceci (3:05 et suiv.) :

Est-ce qu’on a basculé dans le règne de la bienséance? Si on regarde la liste des nominés pour ce Molière de l’humour, on serait tenté de dire oui, hein? Y a qu’à voir ce qu’on a dans cette liste: on a un Noir, on a un Arabe, on a un Réunionnais, on a une femme. Alors, ils ont quand même glissé un normal, hein : un mâle blanc de quarante ans. Autant dire que tu vas rester assis, ce soir, Jérôme [Commandeur]. A moins que tu sois pédé.

Mais France 2 a beau vouloir rendre hommage à Blanche Gardin, l’humour de celle-ci doit paraître insupportable à ces gens bien comme-il-faut; alors ils ont préféré amputer une blague pour la rendre tolérable.

Et résultat, on ne voit plus du tout en quoi Blanche Gardin est subversive :

Alors on m’a dit que des Juifs s’étaient glissés dans la salle. Vous pouvez rester, hein. Alors, c’est pas de moi, vous aurez reconnu, c’était Desproges. Mais c’est devenu un lieu commun de dire aujourd’hui: « Desproges pourrait plus dire, aujourd’hui, ce qu’il disait. » Bah, la preuve que si, je viens de le faire.

La subversion tolérable sur France 2 s’arrête là.

C’est ce passage, strictement, que la chaîne a retenu pour illustrer l’humour de Blanche Gardin.

A lire aussi, Jérôme Leroy: « 3615 Monique » et « Ovni(s) »: Dis papa, c’était vraiment comme ça la France?

Pourtant, tout ce que la salle compte de bien-pensance bourgeoise de gauche rit à gorge déployée, songeant « comme elle a raison! Elle vient de prouver qu’on est libre de rire de tout, contrairement à ce que prétendent quelques grincheux droitards ». Alors, qu’y a-t-il d’osé dans ce sketch? En réalité, il n’est pas fini et il y manque l’essentiel: la chute.

Voici ce que France 2 a coupé:

Cela fait trente ans que Desproges nous a quittés. Maintenant on est en 2018, alors je propose d’actualiser cette lamentation, si les gens veulent vraiment se lamenter. Est-ce qu’on pourrait pas plutôt dire : est-ce que Tex pourrait dire…ce qu’il disait il y a trois mois? Bah non. Non, il pourrait pas.

Et là, pas de cris d’approbations, les applaudissements sont moins fournis et l’on voit même quelques mines totalement effarées, figées en un sourire incrédule. Tex, animateur des Z’Amours avait été renvoyé, on s’en souvient, pour une blague sur les femmes battues. Tel que France 2 l’a coupé, le sketch de Blanche Gardin semble vouloir démontrer que, contrairement à ce que disent les grincheux, oui on peut rire de tout aujourd’hui. Alors que ce sketch, précisément, dénonçait une pratique de la censure et la sanctuarisation de sujets tabous, interdits à l’humour. Il est vrai que la chaîne qui avait congédié Tex n’était autre… que France 2.

tex feminisme egalitarisme csa
Tex. © Sipa. Numéro de reportage : 00587492_000004.

La Langue des medias

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Aux grands poètes, les LGBT reconnaissants

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Macron y a songé, et contraint et forcé, il vient d’y renoncer.


Verlaine et Rimbaud furent amants pendant deux ans. Cet aspect des choses n’efface en rien le fait qu’ils figurent parmi les plus grands poètes de la langue française. Et ce pour toujours.

On aurait pu placer Verlaine au Panthéon. On aurait pu en faire de même avec Rimbaud. Mais ensemble ? A l’époque où ils filaient leurs amours coupables (jugés coupables au XIXème siècle) le PACS et le mariage pour tous n’existaient pas.

David Thewlis interprète Paul Verlaine, et Leonardo DiCaprio Arthur Rimbaud dans le film "Rimbaud Verlaine" de Agnieszka Holland (1995) © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51431405_000017
David Thewlis interprète Paul Verlaine, et Leonardo DiCaprio Arthur Rimbaud dans le film « Rimbaud Verlaine » de Agnieszka Holland (1995) © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51431405_000017

Qui a bien pu vouloir les unir au Panthéon où ils auraient pris place aux côtés de deux autres couples célèbres, Marie et Pierre Curie, Simone et Jean Veil ? Un lobby frénétique, envahissant et toujours à la recherche de reconnaissance ! Des pétitions ont circulé pour que Verlaine et Rimbaud accèdent, l’un près de l’autre, au temple où reposent nos grands hommes.

A lire aussi: J’ai un trou dans mon Panthéon

Elles ont été appuyées par nombre de ministres de la Culture parmi lesquels, sans surprise, Jack Lang et Franck Riester. Emmanuel Macron n’a pas été indifférent à ces initiatives émanant du monde de la culture qu’il affectionne. Il a donc envisagé de faire transporter au Panthéon les dépouilles de l’auteur du « Bateau ivre » et de celui de « Chanson d’automne ».

Finalement, il y a renoncé car la famille de Rimbaud y a mis son veto trouvant la ficelle arc-en-ciel un peu grosse. Une arrière-arrière-petite-nièce de Rimbaud a trouvé les mots justes: « si on les met ensemble au Panthéon, tout ce qu’on retiendra c’est qu’ils étaient homosexuels ». En effet. Retenons que Rimbaud et Verlaine étaient de grands poètes.

Joe Biden: J-3 avant un «président normal»?

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Joe Biden semble mettre en place une administration centriste. Le démocrate sera investi le 20 janvier.


Après avoir comparé les sénateurs Ted Cruz (Texas) et Josh Hawley (Missouri) à Joseph Goebbels, et les voyous qui ont investi le Capitole à des « terroristes intérieurs », Joe Biden annonce qu’il aura la peau de la puissante National Riffle Association. Nancy Pelosi tente de « destituer » une seconde fois Donald Trump et travaille à une loi transgenre…

Pour l’administration démocrate qui prendra ses fonctions le 21 janvier et qui prétend vouloir rassembler l’Amérique, ça semblait mal parti. Pourtant, on s’aperçoit que la plupart des « ministres » et responsables nommés par Biden sont des modérés. Le 46e du nom sera-t-il un « président normal » ?

À lire aussi, Gabriel Robin: Donald Trump: le show est fini

Là où son farouche ennemi, Donald Trump, fait des discours incendiaires d’une heure sans note avec les conséquences que l’on sait, le futur président Biden semble à peine pouvoir lire son prompteur. Il se déplace difficilement et « fait » ses 78 ans. Aura-t-il l’énergie suffisante pour affronter les grands méchants de ce monde, aussi alertes que retors: Xi Jinping, Vladimir Poutine, l’Ayatollah Khamenei ou le sultan turc Erdogan ?

Il « envisage sérieusement » Bernie Sanders comme ministre du Travail, sachant ses positions radicales, et promet des permis de travail à profusion pour la Silicon Valley friande de spécialistes IT étranger…

Pour le moment, en tout cas, il réserve son fiel à certains de ses compatriotes, sans précaution oratoire. Il a ainsi insulté Ted Cruz et Josh Hawley, deux sénateurs républicains ayant exercé leur droit constitutionnel le 7 janvier dernier d’objecter le Collège électoral des Grands électeurs. « Mensonges, mensonges, mensonges » a-t-il clamé, les comparant au ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels. Ted Cruz s’apprêtait notamment à demander au Congrès un audit de dix jours sur « des allégations de fraude jamais vues dans sa vie » afin de restaurer la confiance ébranlée d’au moins 39% d’Américains dans leur système électoral.

Simples voyous ou terroristes intérieurs?

Après la « prise du Capitole », alors que Joe Biden a mollement condamné les antifas qui ont mis à sac et en feu des immeubles dans près de 200 villes américaines qui a entraîné la mort de 30 personnes (CNN a parlé de « protestateurs pacifiques »…), le prochain président compare les énergumènes trumpistes qui ont envahi le temple de la démocratie américaine à des « terroristes intérieurs ». Il converse au téléphone avec Arnold Schwarzenegger, républicain et ancien gouverneur de Californie, qui parle de « Nuit de Cristal » (qui fit 2 500 morts et 30 000 décès en déportation)… Quant aux comparaisons avec l’incendie du Reichstag, notons quand même que le Capitole est toujours en place et que ses marbres ont à peine été souillés. On est très loin de la révolution bolchévique…

Ashli Babbitt a été abattue dans le Capitole. Image: Twitter.
Ashli Babbitt a été abattue dans le Capitole. Image: Twitter.

Peut-on qualifier de « terroristes » (au sens des auteurs du 11 septembre par exemple) la vétérane tuée par un policier dans les bâtiments ou le viking blond à chapeau de corne qui est de toutes les manifestations ? L’enquête prendra des mois et alors que le FBI s’est enfin réveillé, il a été question un moment d’assimiler tous les militants MAGA (Make America Great Again) à des insurgés coupables de sédition, ce qui pourrait valoir à certains plusieurs années de prison voire 20 ans pour les cas les plus graves.

Une procédure de destitution humiliante

Alors que, selon Alan Dershowitz, professeur émérite de droit à Harvard, aucun crime suffisant ne peut être reproché en l’espèce à Donald Trump pour le destituer (rappelons que Trump exhorta les militants à « marcher pacifiquement sur le Capitole »), Joe Biden laisse le Congrès et Nancy Pelosi la mission de tenter d’éjecter Trump du Bureau ovale alors qu’il ne reste qu’une semaine avant son départ, sachant la rancœur que cela provoquera chez les Républicains (même s’il est peu probable que le 19 janvier le Sénat réunisse 67 sénateurs favorables à sa destitution). Un peu mesquin, Biden se réjouit que Trump ait refusé de participer à l’« inauguration » le 20 janvier alors qu’il s’agit d’un moment charnière pour une transition pacifique.

A lire aussi, Gil Mihaely: Joe Biden: le fossoyeur des classes moyennes sera-t-il leur sauveur?

Croit-il ainsi réconcilier l’Amérique ? Le 10 janvier, Biden annonce qu’il va s’attaquer à la National Riffle Association, lobby des armes à feu aux États-Unis, dont le droit de port est inscrit dans la Constitution et doit servir « lorsque l’État ne joue pas son rôle ». N’est-ce pas là aussi une déclaration de guerre ? Il « envisage sérieusement » Bernie Sanders comme ministre du Travail, sachant ses positions radicales en matière d’économie et de marché du travail mais finit par le préférer actif au Sénat. Biden promet des permis de travail à profusion pour la Silicon Valley friande de spécialistes IT étrangers, donnant l’impression que la priorité aux travailleurs américains n’est plus qu’un souvenir. Il promet que l’aide aux PME ira d’abord aux minorités raciales, alors que les « petits blancs » de la Ceinture rouillée du Midwest ont tout autant souffert du Covid-19…

Théorie du genre

Parmi ses alliées, à peine confirmée au perchoir de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi travaille à une proposition de loi transgenre pour que mother, father, son, daughter, mother-in-law, etc. soient remplacés dans les documents officiels par des termes non-binaires comme « parent » et « child ».

Fort de tous les pouvoirs (Sénat, Chambre, présidence) et soutenu par la majorité des médias et des réseaux sociaux, les universités, Hollywood, les agences de renseignements, la haute administration, Joe Biden va-t-il décevoir les Américains pressés de retrouver une vie politique et sanitaire plus ou moins normale ? Sortira-t-on le 21 janvier du climat hystérisé qui règne actuellement ?

À lire aussi, Jérôme Leroy: Trump et Twitter: quand Ubu est remplacé par Big Brother…

Ne faisons pas à Biden de procès d’intention car les nominations récentes qu’il a faites relèvent de la pondération. Selon le politologue Christopher Ruddy, en effet, Biden semble se diriger vers une administration très soft power. « Tony Blinken pour le secrétaire d’État et l’ancien général d’armée quatre étoiles Lloyd Austin pour la défense, montrent à quel point il veut être centriste et establishment. William Burns, 64 ans, pour succéder à Gina Haspel à la tête de la CIA, a pris de nombreux spectateurs par surprise. L’expérience de Burns est ancrée dans la diplomatie, et non dans le renseignement. Nommer Merrick Garland à la tête du ministère de la Justice en tant que procureur général est un des signes les plus clairs qu’il veut un centriste à la tête du ministère. Garland a raté de peu sa nomination à la Cour suprême. Il devrait résister aux sirènes de la chasse aux sorcières. Au Commerce, Gina Raimondo, centriste, vient d’une société de capital à risque. Enfin, à l’agriculture, Biden a fait appel à l’ancien gouverneur de l’Iowa, Tom Vilsack connu sous le nom de « M. Monsanto » et le conseiller Cedric Richmond a été sponsorisé par l’industrie du pétrole et du gaz. »

Par sûr que l’extrême-gauche qui plaçait en Biden de gros espoirs se satisfasse de choix aussi conventionnels… Biden, président normal ? Prenons-en l’augure.

L’assimilation n’est pas une question en noir et blanc

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Le parcours d’Albert Batihe, fils d’immigrés camerounais, révèle que l’assimilation est encore possible en France. Dans l’interview qu’il a accordée à Causeur, j’ai retrouvé beaucoup d’éléments qui m’ont rappelé mon parcours et celui de mon père, immigré camerounais arrivé en France dans les années 1970-1980.


La question du phénotype noir est la première qui vient à l’esprit lorsque l’on pense assimilation des populations issues d’Afrique noire. En France métropolitaine où le phénotype majoritaire est blanc, toute personne à la peau noire est intégrée malgré elle dans une catégorie inexistante dans les représentations de ses parents : celle des « blacks ». À coup de « de quelle origine es-tu ? », j’ai souvent eu, comme beaucoup de descendants d’immigrés noirs, la tentation de me laisser glisser vers une forme dégradée et assignée de négritude : se rapprocher d’une « communauté noire », rechercher et s’identifier uniquement à des « modèles noirs » et finalement refuser de faire sienne l’histoire d’un pays aux ancêtres blancs. Or la négritude, telle que l’avait pensée Aimé Césaire, était, au contraire, un moyen de ne pas laisser l’autre nous définir.

Si la France avait renoncé à se faire aimer de ses enfants, nos parents s’en chargeaient

Cette capacité à résister à la tentation du communautarisme relève de trois facteurs qui s’interpénètrent: l’environnement familial, l’environnement social (quartier et école), mais aussi la personnalité de l’enfant d’immigré, le produit d’une rencontre unique entre nature et culture, gènes et environnement. Pourquoi Albert Batihe, qui fait l’expérience d’une discrimination naturelle lorsqu’il comprend que les filles blanches ne veulent pas sortir avec lui à cause de sa couleur, n’a-t-il pas basculé dans la haine des Blancs ? Pourquoi, alors même que le quartier qu’il habitait, jadis ethniquement homogène, se peuple dans les années 1980 de « Noirs, Arabes », ne cède-t-il qu’un temps à la tentation de l’intégration à ces communautés pour obtenir le « respect au quartier » avant de s’en éloigner pour réussir professionnellement ?

Pourquoi alors que ma parole m’a paru moins audible que celle des autres (hommes blancs), un phénomène sur lequel je ne mis un mot que bien plus tard (avec les études cognitives sur les « différences raciales » chères aux Américains qui ont développé le concept de l’« invisibilité de la femme noire »), n’ai-je pas versé dans la victimisation, cette inertie qui nous condamne à attendre tout de l’autre ?

La couleur de peau peut devenir une information insignifiante

Les études neuroscientifiques montrent que la couleur de peau, bien qu’importante aux yeux des humains, peut facilement devenir une information insignifiante: tout dépend de la force du lien que l’on crée avec les autres. Ce lien pérenne entre individus d’un même territoire passe par la culture. Or la culture c’est une langue, des mœurs et un imaginaire collectif dont l’apprentissage passe chez l’enfant d’immigré par les amis et l’école.

Les amis, c’est avoir la chance d’habiter du « bon côté du périph » pour Albert Batihe. Comme son père, le mien a mis tout en œuvre pour échapper aux quartiers désertés par les « Français de souche ». S’imprégner, puis faire sienne la culture française c’est aussi connaître puis faire siens l’histoire et le fonctionnement de ce pays. C’est pourquoi le nivellement par le bas du niveau scolaire a été une vraie perte de chance pour les enfants d’immigrés qu’il était pourtant censé promouvoir par sa « condescendance abjecte », comme certains ont pris l’habitude d’appeler l’exigence et la culture du mérite. Car, comme l’évoque Albert Batihe lorsqu’il dit « ils [nos parents] ne nous aidaient pas pour les devoirs. Ils ne savaient pas », le premier et parfois unique accès à ces connaissances pour l’enfant d’immigré est l’école. L’école est aussi le lieu où l’on apprend à connaître, mais aussi à aimer la France. Sur ce point aussi, les neurosciences nous ont appris qu’aucun apprentissage n’est possible sans émotions. Et pour vibrer avec l’histoire française, et l’aimer, il nous faut d’abord nous réconcilier avec ce « complexe d’infériorité noir » dont parle Albert Batihe. Je me souviens que lorsque nous abordions la question de l’esclavage à l’école, nous, descendants d’immigrés africains noirs, quittions ces cours avec un mélange de honte et de ressentiments envers un homme blanc dépeint comme cupide et peu soucieux du bien-être de son congénère à la peau plus foncée.

Le rôle des parents dans le processus d’assimilation

Mais si la France avait renoncé à se faire aimer de ses enfants, nos parents s’en chargeaient. En passant le pas de la porte de nos appartements HLM, nous retrouvions l’amour de la France, en réécoutant le récit du périple effectué par nos parents pour s’agréger à une nation dont les brillantes idées avaient partout essaimé. Nous n’avions plus honte, mais étions fiers de leur détermination. Fiers aussi de ces histoires de chefs de village ou de rois camerounais qui n’avaient pas accepté la conversion comme des moutons mais croyaient, comme la République qui pensait que combattre l’influence de croyances archaïques dans la vie des citoyens permettrait l’émergence d’un peuple éclairé, que la superstition empêchait le développement de leur pays. Le père d’Albert Batihe, à travers son choix courageux de tout quitter et sa réussite, même si elle est relative selon lui, lui a implicitement transmis l’image d’un homme qui croyait en son avenir, un avenir qui se jouait en France. Tout comme mon père, cet homme fier, avec pour seul diplôme un certificat d’études, qui nous citait de mémoire des passages entiers du Cid et qui ne se lassait pas de raconter comment il était successivement devenu psychologue-conseil, détective privé et ambulancier. Embrasser la culture française, c’est enfin accepter lorsque l’on vient d’un pays où les croyances religieuses voire magiques sont fortes comme au Cameroun, ce schisme entre sa foi et l’enseignement laïque qui implique d’assimiler des thèses scientifiques allant à l’encontre de ces croyances. « Continue la science, mais garde une place quelque part pour Dieu », me disait mon père : un plaidoyer pour une « croyance enkystée », une croyance qui n’entrave pas le raisonnement scientifique ni l’échange avec des personnes qui croient ou ne croient pas. Embrasser la culture française pour nous, enfants d’immigrés, cela veut dire aussi accepter de renoncer à celle de nos parents. Et cela n’est possible que si nos parents eux-mêmes acceptent de ne transmettre de leur culture d’origine qu’une forme folklorisée. Se contenter de quelques « plats du pays » de temps en temps pour le souvenir, parfois d’habits traditionnels ressortis à l’occasion de fêtes…

C’est ainsi que mon père, allant à l’encontre de ses propres traditions, « francisa » les prénoms de ses sœurs qu’il nous donna, qu’il refusa de nous apprendre le bassa avant que nous ne maîtrisassions le français, qu’il ne voulut pas entendre parler de mariage avant que nous ne finissions nos études, ni de petits-enfants avant que nous n’obtinssions l’indépendance financière. Quant à cette « endogamie proactive » qui pousse certains descendants d’immigrés à épouser une personne originaire du pays de leurs parents, habitude d’ailleurs majoritairement retrouvée chez les Français d’origine maghrébine et pas ou très peu chez ceux originaires d’Afrique noire, la question ne se posa jamais tant elle lui paressait absurde. Même s’il eût été heureux que nous épousassions un Camerounais naturalisé avec lequel il aurait pu évoquer le pays, ou un Noir avec lequel il aurait pu partager le fait que ce n’était pas toujours facile d’être un homme noir en France − à défaut de pouvoir le faire avec nous, car il fallait préserver cet amour de la France qu’il nous avait transmis.

À lire aussi, Michel Aubouin: Le français, tu le parles ou tu nous quittes!

L’assimilation passe enfin par tous ces messages implicites que nous font passer nos parents immigrés. Albert Batihe attribue sa réussite au fait de s’être rebellé contre cette « assignation à résidence socio-économique » dans laquelle il dit avoir été placé par ses parents. Mais tous les descendants d’immigrés reçoivent de leurs parents un message implicite qui prime sur tous les discours fatalistes qu’ils pourraient tenir : quitter sa terre et sa famille pour un autre pays est une invitation à ne pas se résigner.

Pour lui, l’assimilation (renoncer au communautarisme) est passée en tant qu’homme par une réussite professionnelle, par une forme d’autodétermination individuelle, et en refusant le fatalisme victimaire qui gangrène les quartiers défavorisés. Pour moi, en tant que femme qui cherchait l’admiration de son père, l’assimilation est passée par la réussite scolaire, parler plus fort (parfois trop) pour ne pas tomber dans l’invisibilité, avoir pour modèles des hommes blancs (Maupassant, Proust, Pasteur, Freud, Nietzsche…) pour refuser l’« assignement au communautarisme noir ». Et cela ne fut possible que parce que nos parents nous avaient montré à travers leur immigration, leur maîtrise de la langue française et leur intérêt pour cette culture, qu’ils aimaient la France, même s’ils ne l’exprimaient pas en ces termes. En regagnant nos foyers le sac et la tête remplis de connaissances dispensées gratuitement, en nous réunissant autour d’une table, où la nourriture foisonnait, et en écoutant les récits de nos parents jamais victimaires ou revanchards, et l’histoire de leurs camarades ou membres de famille qui, par manque de médicaments, « tombaient comme des mouches », de nos parents qui parcouraient enfants des kilomètres pieds nus pour accéder au savoir, nous savions ce que nous devions à la France. Et non pas comme des Noirs reconnaissants d’avoir échappé à la misère grâce à l’homme blanc, mais comme n’importe quel citoyen français reconnaissant et fier d’appartenir à un pays qui offre à son peuple un havre de liberté, d’égalité et de fraternité.

Curriculum vitae de Lydia Pouga

1983 Naissance à Chambéry
2000 Bac S Lycée du Parc (Lyon)
2000-2002 Université de médecine de Laënnec (Lyon)
2002-2004 DEUG de Science de la vie et de la terre
2004-2007 Licence et Master en Biochimie, Lyon 1
2007-2010 Doctorat en neuroscience Ecole Normale Supérieure Ulm
2010-2015 Médecine Montpellier
2015-2019 Internat Hôpitaux de Paris

À Topor, la jeunesse reconnaissante

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De Groucha à Fellini, son trait fut le marqueur psychologique d’un esprit libre


Que serions-nous devenus sans lui ? Des hauts-fonctionnaires ? Des responsables sanitaires ? Des animateurs télé ? Roland Topor (1938-1997) a protégé la jeunesse française des ambitions tristes et des promotions assassines, durant les dynamiques années 1980. Il a forgé, par le dessin, le texte ou l’image animée, notre amertume goguenarde et notre distance rieuse face à une société en panique.

Distorsion et décalage

Il a notifié aux adultes notre refus de la spécialisation. Son génie touche-à-tout guidait notre errance adolescente d’alors. Partout ailleurs, dans les médias ou à l’école, on essayait de nous préparer au scalp de la mondialisation, on nous exhortait à devenir des entrepreneurs et des gagnants du système, Topor nourrissait notre désespoir par d’étranges signaux. Des illustrations sombres et inquiétantes, le trait hachuré qui engloutit l’esprit par une noirceur salvatrice et un auteur au regard pénétrant qui se rit du désastre en marche. Un large sourire à la Joker, mélange de timidité et de colère froide illuminait un visage dont on se souvenait longtemps. Avant de mettre une tête sur des illustrations, le jeune public eut une révélation avec la diffusion de « Téléchat » en 1983, dans l’émission Récré A2.

Nous fûmes hypnotisés par la nébulosité du propos, la dinguerie des personnages et la vie intérieure des objets. En ce temps-là, la télévision n’était pas aux mains des instructeurs et des bonimenteurs, Topor pouvait exercer son art de la distorsion et du décalage en fin d’après-midi, en toute impunité. À partir de ce moment-là, nous avons appris à nous méfier des bons sentiments et des démarcheurs de bonheur qui ont toujours quelque chose à nous vendre. Groucha et son bras dans le plâtre, Lola et son long cou n’étaient pas des amuseurs conventionnels, c’est-à-dire qu’ils ne nous soutiraient pas des larmes ou des rires avec les artifices habituels, de l’émotion gluante et du coussin péteur. Leur sérieux légèrement fissuré commença par nous intriguer dès les premiers épisodes, puis par nous charmer, pour ne plus jamais nous quitter. Le micro Mic-Mac et ses grandes oreilles a plus décidé de ma vocation de journaliste que le duo de fantaisistes Duhamel-Elkabbach. Je n’avais pas encore fait le rapprochement entre Merci Bernard et les « Gluons » de Téléchat. Topor était pourtant le fil invisible d’une télévision libérée et décousue, à l’esthétique singulière et pernicieuse.

Derrière le provocateur rigolard, un angoissé en colère

Beaucoup plus tard, en lisant les 188 contes à régler de Jacques Sternberg dans la collection « Présence du futur » ou Le Chinois du XIVème de Melvin Van Peebles, les illustrations de Topor ont ranimé ma mémoire. C’était donc lui, l’homme au cigarillo qui détestait être enfermé dans le « piège de l’humour ». Je suis donc venu à Topor en passant par Chaval et Bosc, par la face aride, la moins rigolote et commerciale du personnage. J’ai aimé cette fureur qu’il canalisait péniblement dans les interviews et sa volonté farouche de ne pas s’ériger en moraliste. « Le dessin n’est pas un art, c’est un jeu » répondait-il à un Jacques Chancel désarçonné, dans Radioscopie en 1976. Il enfonçait le clou, moitié par provocation et délivrance sincère en affirmant : « C’est un sous-métier ».

Il s’était déjà présenté en 1969 à la télévision suisse comme « un pauvre petit personnage de lettres ». En ce début d’année, je vous invite à continuer l’exploration des terres toporiennes avec Topor et le cinéma de Daniel Laforest paru aux Nouvelles Éditions Place. Dans cet essai savant et intelligent, deux mots qui ne vont pas si souvent ensemble, l’auteur analyse les élans contradictoires entre Topor et l’industrie du cinéma, le peu d’illusions originelles contrebalancé par la frénésie de s’embarquer dans la nouveauté. « La rencontre de Topor et de l’art cinématographique évoque à bien des égards celle de l’enfance et du jouet […] Topor instille dans le cinéma un poison qui le secoue, un certain ébahissement de l’enfance qui a autant partie liée avec le rire aux éclats qu’avec les terreurs nocturnes » écrit-il. De René Laloux à Fellini en passant par Polanski, acteur éphémère chez Pascal Thomas ou metteur en scène au théâtre avec Jérôme Savary, la figure mouvante de Topor n’a pas fini de hanter nos nuits.

Topor et le cinéma de Daniel Laforest – Nouvelles Éditions Place.

Topor et le cinéma

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Sur Henri Raczymov, artiste de la faim

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Le billet du vaurien


Ce n’est pas Henri Raczymov qui m’attendait dans mon studio de retour à Paris, ni son fantôme, mais son dernier livre, Ulysse ou Colomb, un titre peu engageant pour un essai composé de notes sur l’amour de la littérature. Bien que l’ayant édité à l’époque glorieuse des Presses Universitaires de France, j’ai rarement rencontré Raczymov, mais je le considérais déjà comme un de nos meilleurs écrivains. Il n’est que de lire Maurice Sachs ou les travaux forcés de la frivolité, un excellent titre pour le coup, pour en être convaincu. J’ai donc aussitôt feuilleté:  Ulysse ou Colomb pour m’assurer qu’il n’avait rien perdu de sa verve.

Les quelques pages qu’il consacre, alors qu’il est en pleine dépression, aux succès littéraires dont se gargarise sur un ton geignard un de ses meilleurs amis (j’ai cru reconnaître Serge Koster, ce pauvre Serge avec lequel je regrette de m’être moi aussi brouillé) sont hilarantes.

Férocité et humour

Il vient à l’esprit de Raczymov en écoutant son ami que Proust avait bien raison d’avancer que l’amitié, autant que l’amour, n’est qu’une illusion, une chose dont la pureté n’est pas si claire. Idée peu originale certes, mais qu’on ne cesse d’expérimenter, la dernière fois en ce qui me concerne ce fut avec Steven Sampson. Je voulais simplement citer à ce propos ce proverbe chinois : « Être ami toute une vie avec un homme signifie manger avec lui plus d’un sac de sel. » Mais justement, est-on ami toute une vie, même en Chine ? s’interroge ironiquement Raczymov. Il y a de la férocité et de l’humour dans son essai. Il compare la littérature à une partie de poker menteur. Il n’a pas tort.

Rien de plus pertinent que cette réflexion de La Bruyère : « Les hommes commencent par l’amour, finissent par l’ambition et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu’ils meurent. » J’aspire à cette tranquillité et pourtant je continue d’écrire sans doute avec le vague espoir de survivre. Ce qu’il y a de plus attristant dans l’idée de mourir, écrit Raczymov, ce n’est pas tant que cette fin constitue celle de notre précieux moi, du bonheur indicible qu’on a eu à vivre au moins jusqu’à cet âge, d’un monde qui s’éteint fatalement avec nous…, c’est que… C’est que quoi au juste ? Qui peut répondre à cette question ?

Un vieil artiste en cage

Kafka lui-même se demandait pourquoi il écrivait, alors même qu’il allait mourir et que la souffrance que cela impliquait était si disproportionnée en regard de l’intérêt modeste que le public lui portait. Pour approcher ce mystère, Raczymov relit Un artiste de la faim, court récit posthume de Kafka qui est la chose la plus triste, la plus déchirante qu’il lui ait été donné de lire. Pourquoi diable ce vieil artiste en cage qui s’inflige jusqu’à quarante jours d’abstinence, que le public le suive ou s’en détourne, alors qu’il n’est plus qu’une loque en paille, persévère-t-il à présenter ce spectacle absurde et dérisoire ? Un gardien de la ménagerie lui pose la question. L’artiste trouve alors un reste de force en lui pour articuler quelques mots. Non, dit-il, nul ne doit l’admirer. Il n’y a rien d’admirable dans ce qu’il fait. Il obéit à une contrainte. Pourquoi jeûne-t-il ? « Parce que je n’ai pas pu trouver l’aliment qui soit à mon goût. Si je l’avais trouvé, je n’aurais pas fait d’histoires, croyez-moi. Et je me serai rempli la panse comme tous les autres. »

Raczymov aussi est un artiste de la faim. Et c’est pourquoi je trouve une telle saveur à ses notes sur l’amour de la littérature. Ulysse a mis dix ans pour naviguer de Troie à Ithaque… mais il savait où il voulait aller. Christophe Colomb, lui, ne le savait pas, même s’il croyait le savoir. Il allait là où personne avant lui n’était allé. Cette ignorance de la destination, c’est ce qui fait le véritable écrivain: il ne se réjouit jamais d’avoir atteint son but, même s’il en rêve. Je comprends maintenant pourquoi Henri Raczymov a intitulé son livre : Ulysse ou Colomb, un excellent titre en définitif.

Ulysse ou Colomb de Henri Raczymov (Editions du Canoë)

« La Piscine » de Jacques Deray: âpre et sensuel

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Jacques Déniel se félicite d’avoir découvert, même tardivement, ce film de 1969 devenu un classique. Arte le rediffuse à la fin du mois.


J’ai découvert sur Arte le superbe film de Jacques Deray « La Piscine » (1969). Je ne l’avais jamais vu. En 1969, dans ma bonne ville de Brest, très jeune amateur éclectique de cinéma, je l’avais manqué. Ensuite, considérant Jacques Deray comme un réalisateur de polars à la française après avoir vu Borsalino (un bon film pourtant) et quelques autres de ses films plus académiques, je n’avais pas jugé intéressant de le voir. Erreur de jugement et mauvaises raisons, ce film est un petit bijou de cinéma, une perle rare.

Casting impeccable

Le film est surtout connu et admiré pour son impeccable casting. Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet et Jane Birkin pour les quatre rôles principaux. En cette fin des années soixante, Alain Delon est une star adulée, bien loin du débutant des années cinquante. La décennie des années-soixante entamée avec Plein soleil de René Clément le révèlera aux yeux du monde entier (avec Maurice Ronet, où les deux hommes partagent des rôles similaires à celui de La Piscine). Il va dès lors jouer dans plus de trente films dans cette décennie. Il tourne avec Luchino Visconti, Michelangelo Antonioni, Jean Duvivier, Henri Verneuil, Alain Cavalier, Robert Enrico, Jean-Pierre Melville, Guy Gilles…

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Dans ce drame psychologique tendu et abrupt, adapté par le scénariste Jean-Claude Carrière du roman éponyme d’Alain Page sorti cette même année 69, Jacques Deray par la force de sa mise en scène âpre et sensuelle signe son plus beau film. Il organise, en huis-clos, avec une vraie maestria, un ballet d’une perversion et d’une grande cruauté mentale, entre le couple d’amants diaboliquement désirable et désirant Jean-Paul et Marianne (Alain Delon, Romy Schneider) et leurs invités, un ami hautain et flagorneur et sa jolie et séduisante fille, Harry et Pénélope (Maurice Ronet et Jane Birkin). La belle villa sur les hauteurs de Saint-Tropez et sa piscine qui sont les lieux et cadres où se déroulent le film nous renseignent sur l’aisance matérielle de ces personnages.

Rivalités érotiques

Aisés et oisifs, nonchalants et blasés, ils ont des occupations plus que du travail (Jean-Paul est dans la publicité après une carrière d’écrivain avortée, Harry gagne énormément d’argent dans l’industrie du disque de variétés). Ils se baignent dans la piscine, font l’amour mais semblent s’ennuyer et avoir un certain mépris de la vie. Au fil de leur séjour, leurs relations amicales et la grande banalité de leurs conversations laissent transpirer une rivalité masculine et féminine malsaine. La perversion de leurs rapports et une jalousie contenue mais bien réelle se développent, amenant la tension puis une violence brute qui éclate entre les deux hommes, une nuit où ils ont beaucoup bu. Réussite sociale et possession de la très désirable Marianne ou de la sensuelle Pénélope sont les ingrédients de cet affrontement entre les deux hommes.

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Le cinéaste joue avec une grande finesse sur la banalité des dialogues et la perversion des échanges de regards. Chef-d’œuvre d’érotisme, le film baigne dans une atmosphère de sensualité trouble et moite, servi par la perfection de la musique de Michel Legrand et la photographie solaire de Jean-Jacques Tarbès.

Un film de l’après 68

La Piscine est une œuvre très en phase avec la France de l’après-mai 1968 et les élans libertaires et révolutionnaires des bourgeois et intellectuels des classes aisées d’alors. Névrosés, égocentriques et égoïstes, les quatre personnages du film de Jacques Deray ne s’intéressent ni à la révolution ni à la lutte des classes, se contentant de s’approprier le slogan il est interdit d’interdire, et de vivre selon leur bon plaisir… Liberté sexuelle, sadomasochisme, trouble de l’inceste, perversions et meurtre : tout semble possible dans ce monde de l’insouciance.

Pris au piège du tragique dénouement, les deux amants Jean-Paul et Marianne restent à jamais prisonniers par leur pacte de silence diabolique.

Enfermés dans cette villa et sa piscine, leur mausolée. A revoir.

La Piscine, un film de Jacques Deray, scénario de  Jean-Claude Carrière
1969 – 2h02. Prochaine diffusion sur ARTE: vendredi  29 janvier à 13h30 et visible sur ARTE.TV disponible en DVD: SNC/M6 vidéo.

L’assimilation: une dernière chance pour la France


Cette façon typiquement française de gérer les différences entre individus en imposant la primauté de l’appartenance nationale qu’on appelle assimilation a probablement disparu. Sans elle, la France risque fort de devenir un pays où les Français autochthones formeront une communauté parmi d’autres.


Tout comme individus, rien comme communauté. Le marché proposé aux juifs par Clermont-Tonnerre en décembre 1789 établit la recette de l’assimilation à la française. La formule s’est avérée d’autant plus efficace que la chose a finalement été moins abrupte que le mot. Cela n’a jamais été rien pour le communautaire – peut-être, justement, parce qu’on n’accordait pas tout aux individus. Ce qui permet de lever un contresens répandu dans les familles juives de mon enfance où l’idée d’assimilation était investie d’une charge négative, exhalant un petit parfum de reniement. L’assimilation n’est pas la répudiation de ses ancêtres, mais une greffe par laquelle on s’arrime à la collectivité que l’on rejoint. Elle n’exige pas la disparition des différences, elle établit des préséances, fait le tri entre les différences acceptables, digérables, adaptables et celles qui ne le sont pas. Son but, ou son résultat, car elle est autant un processus qu’une politique, c’est que, dans le cocktail identitaire constituant chacun d’entre nous, l’appartenance nationale jouisse d’une forme de privilège, comme dans cette blague où Moïshe, émigré à Londres dans les années 1940 avec tout son shtetl, pleure son monde juif perdu. Et puis un jour, ses amis le trouvent en chapeau melon et smoking, mais toujours éploré. « Enfin, ici c’est l’Angleterre, c’est un monde libre, lui disent-ils. —Yes, but we lost India, répond-il. « Émigrer, c’est changer de généalogie », écrit Malika Sorel. C’est en tout cas admettre que celle du choix puisse prendre le pas sur celle du sang.

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Un modèle qui a engendré un tas de Français aux noms bizarres

Pendant deux siècles, cet alambic anthropologique a engendré des tas de Français aux noms bizarres dont beaucoup éprouvaient le patriotisme du charbonnier. Ça ne s’est pas fait sans douleur. Il y a eu des hauts et pas mal de bas – quoi qu’en dise Zemmour, l’État français ne fut pas un laboratoire de l’assimilation –, mais ça s’est souvent fini à la satisfaction des accueillants et des accueillis – des hôtes et des hôtes. Les juifs ont continué à être juifs, de façon moins ostensible, et ils sont devenus français. Et pour une grande partie d’entre eux, au moins jusqu’aux années 1980, la « communauté organisée », comme dit l’aimable Soral, a cessé d’être l’intermédiaire obligé avec la nation française, ce qui signifie que leur éventuel engagement communautaire ne déterminait pas leur existence de citoyens. À quoi il faut ajouter que par le jeu des mariages et des mélanges, de nombreux Français, qui ne sont juifs ni aux yeux des rabbins ni aux leurs, ont des « origines juives » – comme les petits-enfants d’Albert Batihe, qui brandit le flambeau assimilationniste, auront des origines camerounaises.

Notre numéro de janvier 2021, disponible en kiosque.
Notre numéro de janvier 2021, disponible en kiosque.

Le 4 décembre 2020, deux cent trente et un ans après l’adresse flamboyante de Clermont-Tonnerre, Emmanuel Macron envoie définitivement à la casse notre vieille machine à fabriquer des Français. Ça ne se passe pas dans un grand discours mais dans un long entretien accordé à Laureline Dupont pour L’Express : « Dans notre Code civil, figure encore cette notion très problématique d’assimilation. Elle ne correspond plus à ce que nous voulons faire. » Je ne sais pas qui est ce « nous », parce que moi, on ne m’a pas demandé mon avis. Pas plus qu’à l’ensemble des Français qui ne trouvent pas l’assimilation si problématique que ça. Quelques jours plus tôt, il a annoncé la couleur dans un entretien filmé accordé à Brut. Le président veut parler aux jeunes, a trompeté l’Élysée. Moyennant quoi il s’est adressé presque exclusivement aux « Jeunes et moins jeunes issus du continent africain ». Ce qui, croit-on comprendre, signifie « Noirs et Arabes ». La segmentation du marché électoral ne répondait pas à un critère générationnel, mais ethnique.

Emmanuel Macron ne fait que se plier au sens du vent. Et quelques semaines après l’assassinat de SamuelPaty, le vent a tourné. Alors que chaque jour des policiers sont insultés, agressés, tabassés, la gauche indigéno-insoumise et la nébuleuse anti-flics ont mitonné une tambouille indigeste mélangeant l’affaire Zecler (ce producteur molesté au cours d’une interpellation) et l’article 24, réussissant à imposer la vision d’une France gangrenée par la violence policière. C’est le même tour de passe-passe qu’avec les viols : la transgression est présentée comme la norme, la bavure comme le quotidien, la violence envers les femmes et le racisme sont systémiques, voire d’État.

Racialisme présidentiel

Le président fait dans la repentance en col roulé. Attention, expliquer, ce n’est pas justifier, mais « le séparatisme prospère sur nos échecs ». Et les prétendus contrôles au faciès nourrissent l’« incompréhension » entre les « jeunes » et la police, comme si celle-ci était chargée du bien-être psychologique de ceux-là. Loin de vanter à ces jeunes-et-moins-jeunes (pendant générationnel de l’affreux celles-et-ceux) la culture et l’histoire qu’ils sont invités à faire leurs, il leur propose d’emblée de les enrichir, voire de les réécrire. Mais le plus sidérant, s’agissant du président d’une nation qui ne s’est jamais définie par l’ethnie, c’est qu’il s’adresse à eux en tant que « Noirs » (et « Arabes », semble-t-il, puisqu’il parle du continent africain) supposant que cette « couleur » est une appartenance, et cette appartenance l’alpha et l’oméga de leur être. Et de convoquer les héros « qui parlent d’une jeunesse noire ». C’est ainsi que, dans un pays qui proscrit les statistiques ethniques, une commission Théodule est actuellement en train de dresser une liste de Noirs auxquels on donnera des noms de rues et de places. Faudra-t-il inscrire sur les plaques : « Noir pour la France ? » Il y a dix-huit ans, Le Monde, en avance sur son temps, annonçait : « Avec Alexandre Dumas, le métissage entre au Panthéon. » (1er décembre 2002) J’apprenais au passage que le père d’Edmond Dantès était métis. Avec Emmanuel Macron, je découvre qu’il était « mulâtre ». Ce qui m’en fait toujours une belle. Mais puisqu’il y a une « culture noire », on ne s’étonnera pas que l’ex-footballeur converti en prêchi-prêcheur Lilian Thuram puisse publier un livre intitulé La pensée blanche.

Lilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFP
Lilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFP

Emmanuel Macron n’est donc que le continuateur de tendances à l’œuvre bien avant lui. Grippée depuis plusieurs décennies, la machine à fabriquer des Français inventée pour l’essentiel par la IIIe République, bien qu’on puisse la faire remonter à Valmy, finit de rouiller dans un coin.

L’inclusion ne demande rien aux derniers arrivés

La généalogie qui va de l’assimilation à l’intégration, déjà plus arrangeante, puis à l’inclusion (synonyme techno de la diversité), qui ne demande rien aux derniers arrivés parce qu’elle refuse tout privilège à l’ancienneté, a accompagné la mutation qui nous a vus sacraliser le moindre caprice de l’individu. Chacun veut exposer ses petites manies et exige pour elles respect et reconnaissance. À cela il faut ajouter que nous vivons dans un monde ouvert, souvent pour le pire, mais aussi pour le meilleur – la libre compétition des idées. Soyons honnêtes, nous déplorons l’arraisonnement de l’existence par l’horizontalité, mais les plus verticalistes d’entre nous ne supporteraient pas un instant les cadres mentaux rigides de la IIIe République ni l’histoire glorieuse qui était alors enseignée dans les écoles.

A lire aussi, Bérénice Levet: L’assimilation, une ambition française

C’est donc dans un ventre déjà amolli par des décennies de paix et de consommation de masse, sur fond de frontières physiques et culturelles abattues en chantant, que l’antiracisme porte le coup de grâce idéologique à l’ambition assimilationniste. Devenu l’idéologie dominante dans les années Mitterrand-Touche pas à mon pote, il impose dans l’espace public l’exaltation des différences et la célébration des identités minoritaires et allogènes comme le seul discours acceptable. Peu à peu, une injonction contradictoire s’impose par l’intimidation. D’un côté, il faut célébrer les différences, mais de l’autre, il ne faut pas les voir. D’où le scandale suscité par le malheureux arbitre roumain qui, lors d’un match entre le PSG et le club stambouliote, et erdoganiste, Basaksehir, pour faire comprendre à un collègue à quel joueur il devait remettre un carton, a dit : « À machin, c’est le Noir. » Il a dit noir, il a dit noir, ont gloussé en chœur les vierges faussement outragées. Réduire un homme à la couleur de sa peau, mais c’est très mal, ont renchéri tous les militants qui s’expriment du matin au soir en tant que. Bien entendu, il ne s’agissait nullement de réduire ce sympathique garçon à sa couleur de peau, mais de l’identifier parmi d’autres. S’il avait mesuré deux mètres, l’arbitre aurait sans doute dit « le grand ». Peu importe, il a dit « noir », c’est un raciste. Les minorités veulent être visibles, mais interdisent qu’on les voie.

L’assimilation dénoncée comme une des modalités de la domination

Bien avant cet épisode, hautement comique en vérité, c’en était fini de l’assimilation, dénoncée comme une des modalités de la domination.

Peut-être était-elle condamnée par le réel, en l’occurrence la conjugaison de flux migratoires massifs et de changements technologiques qui a abouti à la transplantation de groupes entiers continuant à vivre dans l’entre-soi, et pas seulement ou pas du tout « parce qu’on les a mis dans des ghettos », selon la formule creuse et rituelle, mais parce que l’être humain cultive naturellement le voisinage de ceux qui vivent comme lui. Quand on peut parler sa langue natale avec ses voisins et amis, qu’on est relié par parabole à la télé de son pays, que les magasins alentour proposent les mêmes marchandises et qu’on peut s’habiller comme au village ou au bled sans susciter des regards étonnés, voire un brin réprobateurs, pourquoi ferait-on l’effort d’être autre chose que ce qu’on a été, surtout qu’on ne vous le demande pas ? Cet affichage identitaire n’est pas, au demeurant, l’apanage des dernières vagues immigrées. Nombre de juifs ultra orthodoxes pratiquent une endogamie rigoureuse et s’habillent à Paris comme à Méa Shéarim – et comme dans les villages reculés de Pologne et de Russie au XVIIIème siècle.

Les nostalgiques de la République à l’ancienne imputent volontiers la fin du projet assimilationniste au défaut de volonté politique, ce qui leur permet de rêver d’un homme (ou d’une femme) providentiel qui le remettrait au goût du jour en quelques mesures énergiques. Certes, puisque l’amour ne se décrète pas, au moins pourrait-on exiger de tous quelques preuves d’amour, à commencer par l’apprentissage de notre langue.

Il faut savoir à quoi s’assimiler

Cependant, si les lois et mesures sont nécessaires, le rappel des devoirs minimaux qui s’imposent à tous l’est encore plus – pour s’assimiler, il faut savoir à quoi. On ne s’assimile pas à des principes ou à des règles, mais à une communauté substantielle. L’assimilation suppose une asymétrie entre la culture de référence et les autres. Donc l’existence d’une culture de référence acceptée par tous..

On ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature que leurs camarades délaissent ou méprisent

Or, nous sommes bien incapables de définir la collectivité que les derniers arrivés sont invités à rejoindre autrement que par des valeurs certes incontestables mais ne renvoyant à aucune réalité charnelle. Si, comme l’affirme encore Emmanuel Macron dans L’Express, être français c’est une citoyenneté qui reconnaît « l’individu rationnel libre comme étant au-dessus de tout », ce n’est pas très différent d’être américain ou allemand. Certes, notre laïcité et nos caricatures nous distinguent encore du reste du monde mais là-dessus non plus, nous ne sommes pas d’accord. Nous sommes donc parfaitement incapables de nous accorder sur les apports que nous considérons comme un enrichissement et ceux qui nous défrisent collectivement, comme en témoignent nos empoignades récurrentes sur le voile. Enfin, on ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature, que leurs camarades délaissent ou méprisent.

Condamnés à la coexistence des communautés?

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Ne nous berçons pas d’illusions : l’appel à s’assimiler que nous lançons à nos concitoyens « issus du continent africain » a peu de chances d’être entendu. Peut-être sommes-nous déjà condamnés à la coexistence des communautés, autrement dit que ces valeurs de la République que l’on prétend sauver par la loi se sont déjà effacées au profit de la reconnaissance pour tous. Dans ces conditions, autant savoir à quelle sauce nous serons mangés. Le propos présidentiel a la vertu d’énoncer clairement le catéchisme de la diversité, antonyme parfait de l’assimilation. L’une demande à la minorité de s’adapter à la majorité, l’autre traite la majorité comme une minorité parmi d’autres, un peu moins égale que les autres puisqu’elle doit payer ses privilèges passés. La première encourage l’exhibition des identités particulières quand la seconde veut faire prévaloir les facteurs d’homogénéité. L’assimilation affirme que la République est une chance pour les nouveaux arrivants, l’idéologie de la diversité que ceux-ci sont une chance pour la France. La reconnaissance doit changer de camp. Au lieu d’inviter les derniers venus à s’incliner devant les statues de leurs nouveaux ancêtres, on leur promet d’honorer celles qu’ils voudront ériger. Parmi les raisons qui expliquent, sans le justifier, le séparatisme, le président parle d’une génération à laquelle affirme-t-il, « nous n’avons pas su dire “Tu es nous” ». L’ennui, c’est que beaucoup n’ont pas la moindre envie de devenir « nous » et trouvent même insultant qu’on le leur demande. Ils semblent plutôt attendre que, pour expier nos péchés, nous leur disions « Nous sommes toi ». On n’a pas fini de marcher sur la tête.

Monolithes mystérieux: humains, trop humains


Des monolithes ont surgi comme par magie aux quatre coins du monde, faisant miroiter une présence extraterrestre sur Terre… 


Y aura-t-il des extraterrestres à Noël ? La question a agité la Toile début décembre. Du désert rouge de l’Utah aux Carpates orientales, en passant par la Vendée ou les Andes occidentales, des dizaines de monolithes ont surgi comme par magie. À l’origine des découvertes, non pas de paisibles chimpanzés comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace, mais des randonneurs aguerris. Suite à une première rencontre avec un bloc de métal argenté de presque quatre mètres de haut le 18 novembre au sein des roches rouges de l’Utah, les adeptes de science-fiction se sont bousculés sur Twitter pour laisser libre cours à leur fantaisie, l’un d’entre eux allant jusqu’à assurer que les mystérieux objets formeraient un triangle équilatéral dès qu’il en apparaîtrait un au Groenland. Manque de pot, le pays des Esquimaux n’a pas répondu à l’appel extraterrestre.

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Les responsables sont de fades homo sapiens occidentaux 

Pis que ça, la paternité de certaines de ces œuvres kubrickiennes a été revendiquée par de fades homo sapiens occidentaux – dont un chaudronnier niortais et des artistes autoproclamés des États-Unis et d’Europe. Une douche glaciale pour tous les tenants d’un réenchantement du monde grâce aux petits hommes verts. Cette histoire n’est pas sans rappeler celle des célèbres « cercles de maïs » (crop circles) apparus dans la campagne anglaise dont l’origine s’est révélée plus humaine que paranormale. Entre confinements à répétition et populations masquées, qui pour sauver la Terre du virus chinois ? Après une année 2020 au parfum dystopique, le besoin de bâtir un horizon nouveau devient pressant.

« Mur des cons »: pourquoi les pourvois ont été rejetés

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La Cour de cassation a confirmé la condamnation de Françoise Martres


Ce 12 janvier, la Cour de cassation a rejeté les pourvois de l’ancienne présidente du Syndicat de la magistrature (SM), Françoise Martres, dont le nom est désormais associé au fameux « mur des cons » sur lequel étaient inscrits des noms de parents de victimes et de personnalités de droite. L’affaire avait provoqué un tollé et suscite des questions éthiques quant à l’apparence de l’impartialité de la justice et sur le risque d’une métonymie dans l’opinion qui ferait confondre les épéistes du syndicat avec l’épée de la justice de Thémis.

En 2013, Atlantico avait publié une vidéo montrant le « mur des cons », filmé par un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, dans les locaux du syndicat. On pouvait notamment y voir les noms d’Éric Zemmour, de Nicolas Sarkozy ou Philippe Schmitt, père d’Anne-Lorraine Schmitt, sauvagement assassinée en 2007 dans une rame du RER. Ce dernier était connu pour avoir dénoncé des dysfonctionnements de la justice ayant mené à la libération d’un criminel qui a ensuite tué sa fille, Anne-Lorraine. Il avait alors porté plainte contre Françoise Martres que le tribunal correctionnel de Paris condamna pour « injure publique ». La Cour d’appel confirma le jugement au motif que le local avait perdu son caractère privé pour devenir public et que l’exposition avait « été accomplie avec la conscience que le support serait vu par des tiers » quand bien même il lui aurait été interdit de le filmer. Jean-Luc Mélenchon avait apporté son soutien au SM en parlant de « provocation monstrueuse » contre la magistrature, confondant l’attitude du Syndicat et la justice. Le syndicat national des journalistes–CGT avait soutenu le SM et demandé avec succès une mise à pied de Weill-Raynal, une attitude dénoncée dans Causeur par Luc Rosenzweig.

Loin de faire amende honorable, le SM avait qualifié son mur de « défouloir un peu potache », dénoncé l’indignation générale et demandé au garde des Sceaux de le soutenir. Simple justiciable, Françoise Martres avait manifesté son refus de répondre aux juges du tribunal correctionnel qui voulaient savoir qui avait affiché les photos sur le mur, leur disant : « Je n’ai pas à vous répondre, vous n’avez qu’à chercher vous-mêmes ! » L’argument du syndicat est qu’il s’agit d’un défouloir dans un lieu privé, sans rapport avec la justice.  C’est toute la question de la distinction entre public et privé, et de l’impartialité de la justice qui s’est vue ainsi projetée sur le devant de la scène républicaine.

Du sentiment d’injustice à l’impression de partialité : l’exemple Kohlhaas

D’une affaire privée, on est passé à une affaire publique : d’une part parce qu’un journaliste avait été invité dans les locaux, d’autre part parce qu’était mise en cause l’impartialité de la justice. Si des parents de victimes et des politiques pouvaient exprimer leurs doutes sur le sérieux de l’institution, ils étaient désormais dans une situation où c’est l’honnêteté même de la balance qui était mise en cause.

Dans Michael Kohlhaas, un classique de la littérature allemande du XIXe siècle, Heinrich von Kleist retisse l’histoire d’un marchand de chevaux privé de son bon droit par une justice manquant d’impartialité. Kohlhaas se rendait en Saxe afin de vendre des bêtes quand le junker von Tronka exigea illégalement comme droit de passage qu’il laissât deux chevaux en gage. Lorsque le maquignon revint prendre ses chevaux, ils étaient dans un état méconnaissable et la justice, proche du junker, ne lui fit pas droit. Dès lors, Kohlhaas entra en rébellion et entreprit des actions violentes pour être rétabli dans son état antérieur. Le Prince-électeur de Brandebourg obtint justice pour son sujet, mais ce dernier fut tout de même condamné à mort pour ses « attentats contre la paix publique », suite à une plainte de l’Empereur saisi par les Saxons. Ainsi, tout en subissant une sanction pour sa rébellion, Kohlhaas se voyait également rendre justice par un autre tribunal. Le sentiment de révolte devant l’injustice avait conduit au trouble de l’ordre public, une injustice privée était devenue une affaire d’intérêt général, car il s’agissait de la garantie de chaque sujet de ne pas être soumis à l’arbitraire et de se voir défendu par la puissance publique quand ses droits étaient violés, ses biens spoliés ou sa personne ainsi que celle de ses proches attaquées.

L’affirmation de leurs droits par Michael Kohlhaas ou Philippe Schmitt ne se résume pas à une affaire privée, car si la sanction pénale est entre les mains du juge judiciaire, le droit pénal n’en reste pas moins une affaire d’organisation par la puissance publique de ses relations avec les justiciables. Avec un devoir pour le juge de ne pas laisser soupçonner un manquement au devoir d’impartialité. Or, ici, des doutes se sont mués en impression d’évidences, de preuves. Philippe Schmitt s’est même publiquement demandé si ce « mur des cons » n’était en réalité pas une « liste noire ». Une question qui n’est pas anodine dans les affaires judiciaires concernant Nicolas Sarkozy, attaqué par ledit syndicat qui avait pris position contre lui lors de la présidentielle de 2012. L’avocat Régis de Castelnau a d’ailleurs souligné qu’Aude Buresi, chargée d’instruire les affaires Sarkozy et Fillon est membre du SM, ce qui ne peut que nourrir le doute sur l’impartialité de l’instruction, quand bien même le juge voudrait évacuer son parti pris contre les personnalités de droite.

Quand il exprime, d’une façon ou d’une autre, ce qu’il pense des justiciables, le magistrat ne peut que créer un état de doute sur son impartialité. Aussi bien quand il exprime sa sympathie pour une victime, comme le juge belge Connerotte, premier magistrat instructeur dans l’affaire Dutroux, dessaisi pour avoir participé à un dîner de soutien aux proies du pédophile, que lorsqu’il affiche sur un mur avec des collègues les noms de justiciables pour les mépriser. Outre « le manquement par le magistrat aux devoirs de son état, à l’honneur, à la délicatesse ou à la dignité », défini comme faute disciplinaire par le statut de la magistrature, l’affaire du « mur des cons » ébranle la confiance en la justice.

Il existe une forte implication de la morale dans les relations du juge avec le justiciable, car tout doit être fait pour que la justice ne soit pas soupçonnée de partialité. L’adage de Lord Hewart est bien connu des juristes anglo-saxons, qui assure « Il est d’une importance non pas quelconque mais fondamentale que la justice ne soit pas seulement rendue, mais qu’elle soit perçue comme la rendant de façon manifeste et sans soulever de doute. »  Ce principe énoncé en 1923 par le lord juge en chef d’Angleterre et du pays de Galles dans l’affaire The King v. Sussex Justices a suscité une réflexion en éthique judiciaire tant aux États-Unis qu’en Europe. C’est la question de la confiance du public dans la justice, la nécessité pour la justice d’être vue comme juste quand elle tranche. L’obligation de transparence déshabille les motivations, les réalités privées derrière les publiques.

Hannah Arendt et la distinction entre le privé et le public

Cette indivisibilité entre actes privés et publics de la part du magistrat, quand est concerné l’ouvrage judiciaire, est résumée par Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne lorsqu’elle dit du mot « public » qu’il « signifie d’abord que tout ce qui paraît en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible. Pour nous l’apparence — ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous-mêmes – constitue la réalité. Comparées à la réalité que confèrent la vue et l’ouïe, les plus grandes forces de la vie intime- les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraître en public ». La réalité ici perçue, c’est l’attitude privée du juge, désormais indétachable du rendu de la justice dans l’opinion commune. L’argument de l’activité syndicale privée et détachable du ministère ne compte d’ailleurs pas toujours, selon la jurisprudence du Conseil d’Etat qui élargi la limite de l’obligation de réserve aux actions syndicales dans d’autres domaines, quand est en cause l’autorité de la justice.

Si Françoise Martres entendait saisir la Cour européenne des droits de l’homme, elle ne pourrait le faire en ignorant la jurisprudence de celle-ci qui avait résumé en anglais l’adage de Lord Hewart dans un arrêt de 1970 : Justice must not only be done; it must also be seen to be done (il ne suffit pas que la justice soit rendue, elle doit encore être perçue en train de le faire).

Condition de l'homme moderne

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Quand France 2 fait dire à Blanche Gardin l’inverse de ce qu’elle dit

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Leïla Kaddour et l'omniprésent Nagui, animateurs sur le service public © Crédit photo Nagui : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA 00891755_000015 Crédit photo Leila Kaddour : SADAKA EDMOND/SIPA 00827898_00002

Sur le moment, j’ai seulement trouvé que cela trahissait une forme de stupidité, rien qui justifiât d’écrire un mot à ce sujet. Mais en y repensant, je me dis que la chose est symptomatique.


Il y a un peu plus d’une semaine, France 2 diffusait une rétrospective intitulée « 2000-2020: 20 ans d’images inoubliables » présentée par Nagui et Leïla Kaddour. La sélection des images résultait d’un sondage mené par Opinion Way, demandant aux Français de désigner les événements qui ont eu le plus d’importance pour eux depuis l’entrée dans le nouveau millénaire, et ces faits marquants étaient répartis en plusieurs catégories, parmi lesquelles une section « humour ». Je ne suis pas parvenue à trouver le « replay » de cette émission mais ceux qui ont de meilleurs talents que moi pour explorer la toile y parviendront et pourront confirmer ce que je raconte.

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Dans cette catégorie « humour », mention est faite de Blanche Gardin et cette évocation s’accompagne d’une précision du genre « qui ose tout » ou « qui ne s’interdit rien » ou « qui repousse les frontières de…» ; enfin, je ne sais plus. Une formule hyperbolique comme les journalistes en pondent à la chaîne, sur commande. Pour prouver ce qu’elle avance, la voix off s’efface quelque instants afin de donner à entendre l’extrait d’un sketch de Blanche Gardin. L’émission a sélectionné, très bon choix, celui qu’elle a joué lors de la remise du Molière de l’humour (à elle-même) en 2018.

Blanche Gardin à la 30ème cérémonie des Molières le 28 mai 2018 à la salle Pleyel à Paris. © Romuald MEIGNEUX/ SIPA
Blanche Gardin à la 30ème cérémonie des Molières le 28 mai 2018 à la salle Pleyel à Paris © Romuald MEIGNEUX/ SIPA

À ceux qui n’auraient jamais vu ce sketch (ou qui veulent le revoir), je fournis ici le lien. La rétrospective de France 2 ne pouvait diffuser le sketch en entier car il est trop long pour une émission qui a l’ambition d’offrir un panorama de l’humour sur vingt années. Mais quand on doit couper, il ne faut pas dénaturer ce que l’on coupe. Ainsi, quitte à ne garder que quelques secondes de ce sketch, j’aurais pris ceci (3:05 et suiv.) :

Est-ce qu’on a basculé dans le règne de la bienséance? Si on regarde la liste des nominés pour ce Molière de l’humour, on serait tenté de dire oui, hein? Y a qu’à voir ce qu’on a dans cette liste: on a un Noir, on a un Arabe, on a un Réunionnais, on a une femme. Alors, ils ont quand même glissé un normal, hein : un mâle blanc de quarante ans. Autant dire que tu vas rester assis, ce soir, Jérôme [Commandeur]. A moins que tu sois pédé.

Mais France 2 a beau vouloir rendre hommage à Blanche Gardin, l’humour de celle-ci doit paraître insupportable à ces gens bien comme-il-faut; alors ils ont préféré amputer une blague pour la rendre tolérable.

Et résultat, on ne voit plus du tout en quoi Blanche Gardin est subversive :

Alors on m’a dit que des Juifs s’étaient glissés dans la salle. Vous pouvez rester, hein. Alors, c’est pas de moi, vous aurez reconnu, c’était Desproges. Mais c’est devenu un lieu commun de dire aujourd’hui: « Desproges pourrait plus dire, aujourd’hui, ce qu’il disait. » Bah, la preuve que si, je viens de le faire.

La subversion tolérable sur France 2 s’arrête là.

C’est ce passage, strictement, que la chaîne a retenu pour illustrer l’humour de Blanche Gardin.

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Pourtant, tout ce que la salle compte de bien-pensance bourgeoise de gauche rit à gorge déployée, songeant « comme elle a raison! Elle vient de prouver qu’on est libre de rire de tout, contrairement à ce que prétendent quelques grincheux droitards ». Alors, qu’y a-t-il d’osé dans ce sketch? En réalité, il n’est pas fini et il y manque l’essentiel: la chute.

Voici ce que France 2 a coupé:

Cela fait trente ans que Desproges nous a quittés. Maintenant on est en 2018, alors je propose d’actualiser cette lamentation, si les gens veulent vraiment se lamenter. Est-ce qu’on pourrait pas plutôt dire : est-ce que Tex pourrait dire…ce qu’il disait il y a trois mois? Bah non. Non, il pourrait pas.

Et là, pas de cris d’approbations, les applaudissements sont moins fournis et l’on voit même quelques mines totalement effarées, figées en un sourire incrédule. Tex, animateur des Z’Amours avait été renvoyé, on s’en souvient, pour une blague sur les femmes battues. Tel que France 2 l’a coupé, le sketch de Blanche Gardin semble vouloir démontrer que, contrairement à ce que disent les grincheux, oui on peut rire de tout aujourd’hui. Alors que ce sketch, précisément, dénonçait une pratique de la censure et la sanctuarisation de sujets tabous, interdits à l’humour. Il est vrai que la chaîne qui avait congédié Tex n’était autre… que France 2.

tex feminisme egalitarisme csa
Tex. © Sipa. Numéro de reportage : 00587492_000004.

La Langue des medias

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Aux grands poètes, les LGBT reconnaissants

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© Xavier FRANCOLON/SIPA

Macron y a songé, et contraint et forcé, il vient d’y renoncer.


Verlaine et Rimbaud furent amants pendant deux ans. Cet aspect des choses n’efface en rien le fait qu’ils figurent parmi les plus grands poètes de la langue française. Et ce pour toujours.

On aurait pu placer Verlaine au Panthéon. On aurait pu en faire de même avec Rimbaud. Mais ensemble ? A l’époque où ils filaient leurs amours coupables (jugés coupables au XIXème siècle) le PACS et le mariage pour tous n’existaient pas.

David Thewlis interprète Paul Verlaine, et Leonardo DiCaprio Arthur Rimbaud dans le film "Rimbaud Verlaine" de Agnieszka Holland (1995) © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51431405_000017
David Thewlis interprète Paul Verlaine, et Leonardo DiCaprio Arthur Rimbaud dans le film « Rimbaud Verlaine » de Agnieszka Holland (1995) © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51431405_000017

Qui a bien pu vouloir les unir au Panthéon où ils auraient pris place aux côtés de deux autres couples célèbres, Marie et Pierre Curie, Simone et Jean Veil ? Un lobby frénétique, envahissant et toujours à la recherche de reconnaissance ! Des pétitions ont circulé pour que Verlaine et Rimbaud accèdent, l’un près de l’autre, au temple où reposent nos grands hommes.

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Elles ont été appuyées par nombre de ministres de la Culture parmi lesquels, sans surprise, Jack Lang et Franck Riester. Emmanuel Macron n’a pas été indifférent à ces initiatives émanant du monde de la culture qu’il affectionne. Il a donc envisagé de faire transporter au Panthéon les dépouilles de l’auteur du « Bateau ivre » et de celui de « Chanson d’automne ».

Finalement, il y a renoncé car la famille de Rimbaud y a mis son veto trouvant la ficelle arc-en-ciel un peu grosse. Une arrière-arrière-petite-nièce de Rimbaud a trouvé les mots justes: « si on les met ensemble au Panthéon, tout ce qu’on retiendra c’est qu’ils étaient homosexuels ». En effet. Retenons que Rimbaud et Verlaine étaient de grands poètes.

Joe Biden: J-3 avant un «président normal»?

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Joe Biden lors d'un discours le 14 janvier 2020 à Wilmington. © Matt Slocum/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22530477_000025

Joe Biden semble mettre en place une administration centriste. Le démocrate sera investi le 20 janvier.


Après avoir comparé les sénateurs Ted Cruz (Texas) et Josh Hawley (Missouri) à Joseph Goebbels, et les voyous qui ont investi le Capitole à des « terroristes intérieurs », Joe Biden annonce qu’il aura la peau de la puissante National Riffle Association. Nancy Pelosi tente de « destituer » une seconde fois Donald Trump et travaille à une loi transgenre…

Pour l’administration démocrate qui prendra ses fonctions le 21 janvier et qui prétend vouloir rassembler l’Amérique, ça semblait mal parti. Pourtant, on s’aperçoit que la plupart des « ministres » et responsables nommés par Biden sont des modérés. Le 46e du nom sera-t-il un « président normal » ?

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Là où son farouche ennemi, Donald Trump, fait des discours incendiaires d’une heure sans note avec les conséquences que l’on sait, le futur président Biden semble à peine pouvoir lire son prompteur. Il se déplace difficilement et « fait » ses 78 ans. Aura-t-il l’énergie suffisante pour affronter les grands méchants de ce monde, aussi alertes que retors: Xi Jinping, Vladimir Poutine, l’Ayatollah Khamenei ou le sultan turc Erdogan ?

Il « envisage sérieusement » Bernie Sanders comme ministre du Travail, sachant ses positions radicales, et promet des permis de travail à profusion pour la Silicon Valley friande de spécialistes IT étranger…

Pour le moment, en tout cas, il réserve son fiel à certains de ses compatriotes, sans précaution oratoire. Il a ainsi insulté Ted Cruz et Josh Hawley, deux sénateurs républicains ayant exercé leur droit constitutionnel le 7 janvier dernier d’objecter le Collège électoral des Grands électeurs. « Mensonges, mensonges, mensonges » a-t-il clamé, les comparant au ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels. Ted Cruz s’apprêtait notamment à demander au Congrès un audit de dix jours sur « des allégations de fraude jamais vues dans sa vie » afin de restaurer la confiance ébranlée d’au moins 39% d’Américains dans leur système électoral.

Simples voyous ou terroristes intérieurs?

Après la « prise du Capitole », alors que Joe Biden a mollement condamné les antifas qui ont mis à sac et en feu des immeubles dans près de 200 villes américaines qui a entraîné la mort de 30 personnes (CNN a parlé de « protestateurs pacifiques »…), le prochain président compare les énergumènes trumpistes qui ont envahi le temple de la démocratie américaine à des « terroristes intérieurs ». Il converse au téléphone avec Arnold Schwarzenegger, républicain et ancien gouverneur de Californie, qui parle de « Nuit de Cristal » (qui fit 2 500 morts et 30 000 décès en déportation)… Quant aux comparaisons avec l’incendie du Reichstag, notons quand même que le Capitole est toujours en place et que ses marbres ont à peine été souillés. On est très loin de la révolution bolchévique…

Ashli Babbitt a été abattue dans le Capitole. Image: Twitter.
Ashli Babbitt a été abattue dans le Capitole. Image: Twitter.

Peut-on qualifier de « terroristes » (au sens des auteurs du 11 septembre par exemple) la vétérane tuée par un policier dans les bâtiments ou le viking blond à chapeau de corne qui est de toutes les manifestations ? L’enquête prendra des mois et alors que le FBI s’est enfin réveillé, il a été question un moment d’assimiler tous les militants MAGA (Make America Great Again) à des insurgés coupables de sédition, ce qui pourrait valoir à certains plusieurs années de prison voire 20 ans pour les cas les plus graves.

Une procédure de destitution humiliante

Alors que, selon Alan Dershowitz, professeur émérite de droit à Harvard, aucun crime suffisant ne peut être reproché en l’espèce à Donald Trump pour le destituer (rappelons que Trump exhorta les militants à « marcher pacifiquement sur le Capitole »), Joe Biden laisse le Congrès et Nancy Pelosi la mission de tenter d’éjecter Trump du Bureau ovale alors qu’il ne reste qu’une semaine avant son départ, sachant la rancœur que cela provoquera chez les Républicains (même s’il est peu probable que le 19 janvier le Sénat réunisse 67 sénateurs favorables à sa destitution). Un peu mesquin, Biden se réjouit que Trump ait refusé de participer à l’« inauguration » le 20 janvier alors qu’il s’agit d’un moment charnière pour une transition pacifique.

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Croit-il ainsi réconcilier l’Amérique ? Le 10 janvier, Biden annonce qu’il va s’attaquer à la National Riffle Association, lobby des armes à feu aux États-Unis, dont le droit de port est inscrit dans la Constitution et doit servir « lorsque l’État ne joue pas son rôle ». N’est-ce pas là aussi une déclaration de guerre ? Il « envisage sérieusement » Bernie Sanders comme ministre du Travail, sachant ses positions radicales en matière d’économie et de marché du travail mais finit par le préférer actif au Sénat. Biden promet des permis de travail à profusion pour la Silicon Valley friande de spécialistes IT étrangers, donnant l’impression que la priorité aux travailleurs américains n’est plus qu’un souvenir. Il promet que l’aide aux PME ira d’abord aux minorités raciales, alors que les « petits blancs » de la Ceinture rouillée du Midwest ont tout autant souffert du Covid-19…

Théorie du genre

Parmi ses alliées, à peine confirmée au perchoir de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi travaille à une proposition de loi transgenre pour que mother, father, son, daughter, mother-in-law, etc. soient remplacés dans les documents officiels par des termes non-binaires comme « parent » et « child ».

Fort de tous les pouvoirs (Sénat, Chambre, présidence) et soutenu par la majorité des médias et des réseaux sociaux, les universités, Hollywood, les agences de renseignements, la haute administration, Joe Biden va-t-il décevoir les Américains pressés de retrouver une vie politique et sanitaire plus ou moins normale ? Sortira-t-on le 21 janvier du climat hystérisé qui règne actuellement ?

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Ne faisons pas à Biden de procès d’intention car les nominations récentes qu’il a faites relèvent de la pondération. Selon le politologue Christopher Ruddy, en effet, Biden semble se diriger vers une administration très soft power. « Tony Blinken pour le secrétaire d’État et l’ancien général d’armée quatre étoiles Lloyd Austin pour la défense, montrent à quel point il veut être centriste et establishment. William Burns, 64 ans, pour succéder à Gina Haspel à la tête de la CIA, a pris de nombreux spectateurs par surprise. L’expérience de Burns est ancrée dans la diplomatie, et non dans le renseignement. Nommer Merrick Garland à la tête du ministère de la Justice en tant que procureur général est un des signes les plus clairs qu’il veut un centriste à la tête du ministère. Garland a raté de peu sa nomination à la Cour suprême. Il devrait résister aux sirènes de la chasse aux sorcières. Au Commerce, Gina Raimondo, centriste, vient d’une société de capital à risque. Enfin, à l’agriculture, Biden a fait appel à l’ancien gouverneur de l’Iowa, Tom Vilsack connu sous le nom de « M. Monsanto » et le conseiller Cedric Richmond a été sponsorisé par l’industrie du pétrole et du gaz. »

Par sûr que l’extrême-gauche qui plaçait en Biden de gros espoirs se satisfasse de choix aussi conventionnels… Biden, président normal ? Prenons-en l’augure.

L’assimilation n’est pas une question en noir et blanc

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Lydia Pouga © D.R

Le parcours d’Albert Batihe, fils d’immigrés camerounais, révèle que l’assimilation est encore possible en France. Dans l’interview qu’il a accordée à Causeur, j’ai retrouvé beaucoup d’éléments qui m’ont rappelé mon parcours et celui de mon père, immigré camerounais arrivé en France dans les années 1970-1980.


La question du phénotype noir est la première qui vient à l’esprit lorsque l’on pense assimilation des populations issues d’Afrique noire. En France métropolitaine où le phénotype majoritaire est blanc, toute personne à la peau noire est intégrée malgré elle dans une catégorie inexistante dans les représentations de ses parents : celle des « blacks ». À coup de « de quelle origine es-tu ? », j’ai souvent eu, comme beaucoup de descendants d’immigrés noirs, la tentation de me laisser glisser vers une forme dégradée et assignée de négritude : se rapprocher d’une « communauté noire », rechercher et s’identifier uniquement à des « modèles noirs » et finalement refuser de faire sienne l’histoire d’un pays aux ancêtres blancs. Or la négritude, telle que l’avait pensée Aimé Césaire, était, au contraire, un moyen de ne pas laisser l’autre nous définir.

Si la France avait renoncé à se faire aimer de ses enfants, nos parents s’en chargeaient

Cette capacité à résister à la tentation du communautarisme relève de trois facteurs qui s’interpénètrent: l’environnement familial, l’environnement social (quartier et école), mais aussi la personnalité de l’enfant d’immigré, le produit d’une rencontre unique entre nature et culture, gènes et environnement. Pourquoi Albert Batihe, qui fait l’expérience d’une discrimination naturelle lorsqu’il comprend que les filles blanches ne veulent pas sortir avec lui à cause de sa couleur, n’a-t-il pas basculé dans la haine des Blancs ? Pourquoi, alors même que le quartier qu’il habitait, jadis ethniquement homogène, se peuple dans les années 1980 de « Noirs, Arabes », ne cède-t-il qu’un temps à la tentation de l’intégration à ces communautés pour obtenir le « respect au quartier » avant de s’en éloigner pour réussir professionnellement ?

Pourquoi alors que ma parole m’a paru moins audible que celle des autres (hommes blancs), un phénomène sur lequel je ne mis un mot que bien plus tard (avec les études cognitives sur les « différences raciales » chères aux Américains qui ont développé le concept de l’« invisibilité de la femme noire »), n’ai-je pas versé dans la victimisation, cette inertie qui nous condamne à attendre tout de l’autre ?

La couleur de peau peut devenir une information insignifiante

Les études neuroscientifiques montrent que la couleur de peau, bien qu’importante aux yeux des humains, peut facilement devenir une information insignifiante: tout dépend de la force du lien que l’on crée avec les autres. Ce lien pérenne entre individus d’un même territoire passe par la culture. Or la culture c’est une langue, des mœurs et un imaginaire collectif dont l’apprentissage passe chez l’enfant d’immigré par les amis et l’école.

Les amis, c’est avoir la chance d’habiter du « bon côté du périph » pour Albert Batihe. Comme son père, le mien a mis tout en œuvre pour échapper aux quartiers désertés par les « Français de souche ». S’imprégner, puis faire sienne la culture française c’est aussi connaître puis faire siens l’histoire et le fonctionnement de ce pays. C’est pourquoi le nivellement par le bas du niveau scolaire a été une vraie perte de chance pour les enfants d’immigrés qu’il était pourtant censé promouvoir par sa « condescendance abjecte », comme certains ont pris l’habitude d’appeler l’exigence et la culture du mérite. Car, comme l’évoque Albert Batihe lorsqu’il dit « ils [nos parents] ne nous aidaient pas pour les devoirs. Ils ne savaient pas », le premier et parfois unique accès à ces connaissances pour l’enfant d’immigré est l’école. L’école est aussi le lieu où l’on apprend à connaître, mais aussi à aimer la France. Sur ce point aussi, les neurosciences nous ont appris qu’aucun apprentissage n’est possible sans émotions. Et pour vibrer avec l’histoire française, et l’aimer, il nous faut d’abord nous réconcilier avec ce « complexe d’infériorité noir » dont parle Albert Batihe. Je me souviens que lorsque nous abordions la question de l’esclavage à l’école, nous, descendants d’immigrés africains noirs, quittions ces cours avec un mélange de honte et de ressentiments envers un homme blanc dépeint comme cupide et peu soucieux du bien-être de son congénère à la peau plus foncée.

Le rôle des parents dans le processus d’assimilation

Mais si la France avait renoncé à se faire aimer de ses enfants, nos parents s’en chargeaient. En passant le pas de la porte de nos appartements HLM, nous retrouvions l’amour de la France, en réécoutant le récit du périple effectué par nos parents pour s’agréger à une nation dont les brillantes idées avaient partout essaimé. Nous n’avions plus honte, mais étions fiers de leur détermination. Fiers aussi de ces histoires de chefs de village ou de rois camerounais qui n’avaient pas accepté la conversion comme des moutons mais croyaient, comme la République qui pensait que combattre l’influence de croyances archaïques dans la vie des citoyens permettrait l’émergence d’un peuple éclairé, que la superstition empêchait le développement de leur pays. Le père d’Albert Batihe, à travers son choix courageux de tout quitter et sa réussite, même si elle est relative selon lui, lui a implicitement transmis l’image d’un homme qui croyait en son avenir, un avenir qui se jouait en France. Tout comme mon père, cet homme fier, avec pour seul diplôme un certificat d’études, qui nous citait de mémoire des passages entiers du Cid et qui ne se lassait pas de raconter comment il était successivement devenu psychologue-conseil, détective privé et ambulancier. Embrasser la culture française, c’est enfin accepter lorsque l’on vient d’un pays où les croyances religieuses voire magiques sont fortes comme au Cameroun, ce schisme entre sa foi et l’enseignement laïque qui implique d’assimiler des thèses scientifiques allant à l’encontre de ces croyances. « Continue la science, mais garde une place quelque part pour Dieu », me disait mon père : un plaidoyer pour une « croyance enkystée », une croyance qui n’entrave pas le raisonnement scientifique ni l’échange avec des personnes qui croient ou ne croient pas. Embrasser la culture française pour nous, enfants d’immigrés, cela veut dire aussi accepter de renoncer à celle de nos parents. Et cela n’est possible que si nos parents eux-mêmes acceptent de ne transmettre de leur culture d’origine qu’une forme folklorisée. Se contenter de quelques « plats du pays » de temps en temps pour le souvenir, parfois d’habits traditionnels ressortis à l’occasion de fêtes…

C’est ainsi que mon père, allant à l’encontre de ses propres traditions, « francisa » les prénoms de ses sœurs qu’il nous donna, qu’il refusa de nous apprendre le bassa avant que nous ne maîtrisassions le français, qu’il ne voulut pas entendre parler de mariage avant que nous ne finissions nos études, ni de petits-enfants avant que nous n’obtinssions l’indépendance financière. Quant à cette « endogamie proactive » qui pousse certains descendants d’immigrés à épouser une personne originaire du pays de leurs parents, habitude d’ailleurs majoritairement retrouvée chez les Français d’origine maghrébine et pas ou très peu chez ceux originaires d’Afrique noire, la question ne se posa jamais tant elle lui paressait absurde. Même s’il eût été heureux que nous épousassions un Camerounais naturalisé avec lequel il aurait pu évoquer le pays, ou un Noir avec lequel il aurait pu partager le fait que ce n’était pas toujours facile d’être un homme noir en France − à défaut de pouvoir le faire avec nous, car il fallait préserver cet amour de la France qu’il nous avait transmis.

À lire aussi, Michel Aubouin: Le français, tu le parles ou tu nous quittes!

L’assimilation passe enfin par tous ces messages implicites que nous font passer nos parents immigrés. Albert Batihe attribue sa réussite au fait de s’être rebellé contre cette « assignation à résidence socio-économique » dans laquelle il dit avoir été placé par ses parents. Mais tous les descendants d’immigrés reçoivent de leurs parents un message implicite qui prime sur tous les discours fatalistes qu’ils pourraient tenir : quitter sa terre et sa famille pour un autre pays est une invitation à ne pas se résigner.

Pour lui, l’assimilation (renoncer au communautarisme) est passée en tant qu’homme par une réussite professionnelle, par une forme d’autodétermination individuelle, et en refusant le fatalisme victimaire qui gangrène les quartiers défavorisés. Pour moi, en tant que femme qui cherchait l’admiration de son père, l’assimilation est passée par la réussite scolaire, parler plus fort (parfois trop) pour ne pas tomber dans l’invisibilité, avoir pour modèles des hommes blancs (Maupassant, Proust, Pasteur, Freud, Nietzsche…) pour refuser l’« assignement au communautarisme noir ». Et cela ne fut possible que parce que nos parents nous avaient montré à travers leur immigration, leur maîtrise de la langue française et leur intérêt pour cette culture, qu’ils aimaient la France, même s’ils ne l’exprimaient pas en ces termes. En regagnant nos foyers le sac et la tête remplis de connaissances dispensées gratuitement, en nous réunissant autour d’une table, où la nourriture foisonnait, et en écoutant les récits de nos parents jamais victimaires ou revanchards, et l’histoire de leurs camarades ou membres de famille qui, par manque de médicaments, « tombaient comme des mouches », de nos parents qui parcouraient enfants des kilomètres pieds nus pour accéder au savoir, nous savions ce que nous devions à la France. Et non pas comme des Noirs reconnaissants d’avoir échappé à la misère grâce à l’homme blanc, mais comme n’importe quel citoyen français reconnaissant et fier d’appartenir à un pays qui offre à son peuple un havre de liberté, d’égalité et de fraternité.

Curriculum vitae de Lydia Pouga

1983 Naissance à Chambéry
2000 Bac S Lycée du Parc (Lyon)
2000-2002 Université de médecine de Laënnec (Lyon)
2002-2004 DEUG de Science de la vie et de la terre
2004-2007 Licence et Master en Biochimie, Lyon 1
2007-2010 Doctorat en neuroscience Ecole Normale Supérieure Ulm
2010-2015 Médecine Montpellier
2015-2019 Internat Hôpitaux de Paris

À Topor, la jeunesse reconnaissante

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Le dessinateur, peintre, illustrateur, écrivain, poète, metteur en scène, acteur, cinéaste et chansonnier français Roland Topor ( 1938-1997 ) photographié dans son atelier parisien en 1996 © OGRETMEN/SIPA Numéro de reportage: 00301675_000002

De Groucha à Fellini, son trait fut le marqueur psychologique d’un esprit libre


Que serions-nous devenus sans lui ? Des hauts-fonctionnaires ? Des responsables sanitaires ? Des animateurs télé ? Roland Topor (1938-1997) a protégé la jeunesse française des ambitions tristes et des promotions assassines, durant les dynamiques années 1980. Il a forgé, par le dessin, le texte ou l’image animée, notre amertume goguenarde et notre distance rieuse face à une société en panique.

Distorsion et décalage

Il a notifié aux adultes notre refus de la spécialisation. Son génie touche-à-tout guidait notre errance adolescente d’alors. Partout ailleurs, dans les médias ou à l’école, on essayait de nous préparer au scalp de la mondialisation, on nous exhortait à devenir des entrepreneurs et des gagnants du système, Topor nourrissait notre désespoir par d’étranges signaux. Des illustrations sombres et inquiétantes, le trait hachuré qui engloutit l’esprit par une noirceur salvatrice et un auteur au regard pénétrant qui se rit du désastre en marche. Un large sourire à la Joker, mélange de timidité et de colère froide illuminait un visage dont on se souvenait longtemps. Avant de mettre une tête sur des illustrations, le jeune public eut une révélation avec la diffusion de « Téléchat » en 1983, dans l’émission Récré A2.

Nous fûmes hypnotisés par la nébulosité du propos, la dinguerie des personnages et la vie intérieure des objets. En ce temps-là, la télévision n’était pas aux mains des instructeurs et des bonimenteurs, Topor pouvait exercer son art de la distorsion et du décalage en fin d’après-midi, en toute impunité. À partir de ce moment-là, nous avons appris à nous méfier des bons sentiments et des démarcheurs de bonheur qui ont toujours quelque chose à nous vendre. Groucha et son bras dans le plâtre, Lola et son long cou n’étaient pas des amuseurs conventionnels, c’est-à-dire qu’ils ne nous soutiraient pas des larmes ou des rires avec les artifices habituels, de l’émotion gluante et du coussin péteur. Leur sérieux légèrement fissuré commença par nous intriguer dès les premiers épisodes, puis par nous charmer, pour ne plus jamais nous quitter. Le micro Mic-Mac et ses grandes oreilles a plus décidé de ma vocation de journaliste que le duo de fantaisistes Duhamel-Elkabbach. Je n’avais pas encore fait le rapprochement entre Merci Bernard et les « Gluons » de Téléchat. Topor était pourtant le fil invisible d’une télévision libérée et décousue, à l’esthétique singulière et pernicieuse.

Derrière le provocateur rigolard, un angoissé en colère

Beaucoup plus tard, en lisant les 188 contes à régler de Jacques Sternberg dans la collection « Présence du futur » ou Le Chinois du XIVème de Melvin Van Peebles, les illustrations de Topor ont ranimé ma mémoire. C’était donc lui, l’homme au cigarillo qui détestait être enfermé dans le « piège de l’humour ». Je suis donc venu à Topor en passant par Chaval et Bosc, par la face aride, la moins rigolote et commerciale du personnage. J’ai aimé cette fureur qu’il canalisait péniblement dans les interviews et sa volonté farouche de ne pas s’ériger en moraliste. « Le dessin n’est pas un art, c’est un jeu » répondait-il à un Jacques Chancel désarçonné, dans Radioscopie en 1976. Il enfonçait le clou, moitié par provocation et délivrance sincère en affirmant : « C’est un sous-métier ».

Il s’était déjà présenté en 1969 à la télévision suisse comme « un pauvre petit personnage de lettres ». En ce début d’année, je vous invite à continuer l’exploration des terres toporiennes avec Topor et le cinéma de Daniel Laforest paru aux Nouvelles Éditions Place. Dans cet essai savant et intelligent, deux mots qui ne vont pas si souvent ensemble, l’auteur analyse les élans contradictoires entre Topor et l’industrie du cinéma, le peu d’illusions originelles contrebalancé par la frénésie de s’embarquer dans la nouveauté. « La rencontre de Topor et de l’art cinématographique évoque à bien des égards celle de l’enfance et du jouet […] Topor instille dans le cinéma un poison qui le secoue, un certain ébahissement de l’enfance qui a autant partie liée avec le rire aux éclats qu’avec les terreurs nocturnes » écrit-il. De René Laloux à Fellini en passant par Polanski, acteur éphémère chez Pascal Thomas ou metteur en scène au théâtre avec Jérôme Savary, la figure mouvante de Topor n’a pas fini de hanter nos nuits.

Topor et le cinéma de Daniel Laforest – Nouvelles Éditions Place.

Topor et le cinéma

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Sur Henri Raczymov, artiste de la faim

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Henri Raczymov © Hannah Assouline

Le billet du vaurien


Ce n’est pas Henri Raczymov qui m’attendait dans mon studio de retour à Paris, ni son fantôme, mais son dernier livre, Ulysse ou Colomb, un titre peu engageant pour un essai composé de notes sur l’amour de la littérature. Bien que l’ayant édité à l’époque glorieuse des Presses Universitaires de France, j’ai rarement rencontré Raczymov, mais je le considérais déjà comme un de nos meilleurs écrivains. Il n’est que de lire Maurice Sachs ou les travaux forcés de la frivolité, un excellent titre pour le coup, pour en être convaincu. J’ai donc aussitôt feuilleté:  Ulysse ou Colomb pour m’assurer qu’il n’avait rien perdu de sa verve.

Les quelques pages qu’il consacre, alors qu’il est en pleine dépression, aux succès littéraires dont se gargarise sur un ton geignard un de ses meilleurs amis (j’ai cru reconnaître Serge Koster, ce pauvre Serge avec lequel je regrette de m’être moi aussi brouillé) sont hilarantes.

Férocité et humour

Il vient à l’esprit de Raczymov en écoutant son ami que Proust avait bien raison d’avancer que l’amitié, autant que l’amour, n’est qu’une illusion, une chose dont la pureté n’est pas si claire. Idée peu originale certes, mais qu’on ne cesse d’expérimenter, la dernière fois en ce qui me concerne ce fut avec Steven Sampson. Je voulais simplement citer à ce propos ce proverbe chinois : « Être ami toute une vie avec un homme signifie manger avec lui plus d’un sac de sel. » Mais justement, est-on ami toute une vie, même en Chine ? s’interroge ironiquement Raczymov. Il y a de la férocité et de l’humour dans son essai. Il compare la littérature à une partie de poker menteur. Il n’a pas tort.

Rien de plus pertinent que cette réflexion de La Bruyère : « Les hommes commencent par l’amour, finissent par l’ambition et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu’ils meurent. » J’aspire à cette tranquillité et pourtant je continue d’écrire sans doute avec le vague espoir de survivre. Ce qu’il y a de plus attristant dans l’idée de mourir, écrit Raczymov, ce n’est pas tant que cette fin constitue celle de notre précieux moi, du bonheur indicible qu’on a eu à vivre au moins jusqu’à cet âge, d’un monde qui s’éteint fatalement avec nous…, c’est que… C’est que quoi au juste ? Qui peut répondre à cette question ?

Un vieil artiste en cage

Kafka lui-même se demandait pourquoi il écrivait, alors même qu’il allait mourir et que la souffrance que cela impliquait était si disproportionnée en regard de l’intérêt modeste que le public lui portait. Pour approcher ce mystère, Raczymov relit Un artiste de la faim, court récit posthume de Kafka qui est la chose la plus triste, la plus déchirante qu’il lui ait été donné de lire. Pourquoi diable ce vieil artiste en cage qui s’inflige jusqu’à quarante jours d’abstinence, que le public le suive ou s’en détourne, alors qu’il n’est plus qu’une loque en paille, persévère-t-il à présenter ce spectacle absurde et dérisoire ? Un gardien de la ménagerie lui pose la question. L’artiste trouve alors un reste de force en lui pour articuler quelques mots. Non, dit-il, nul ne doit l’admirer. Il n’y a rien d’admirable dans ce qu’il fait. Il obéit à une contrainte. Pourquoi jeûne-t-il ? « Parce que je n’ai pas pu trouver l’aliment qui soit à mon goût. Si je l’avais trouvé, je n’aurais pas fait d’histoires, croyez-moi. Et je me serai rempli la panse comme tous les autres. »

Raczymov aussi est un artiste de la faim. Et c’est pourquoi je trouve une telle saveur à ses notes sur l’amour de la littérature. Ulysse a mis dix ans pour naviguer de Troie à Ithaque… mais il savait où il voulait aller. Christophe Colomb, lui, ne le savait pas, même s’il croyait le savoir. Il allait là où personne avant lui n’était allé. Cette ignorance de la destination, c’est ce qui fait le véritable écrivain: il ne se réjouit jamais d’avoir atteint son but, même s’il en rêve. Je comprends maintenant pourquoi Henri Raczymov a intitulé son livre : Ulysse ou Colomb, un excellent titre en définitif.

Ulysse ou Colomb de Henri Raczymov (Editions du Canoë)

« La Piscine » de Jacques Deray: âpre et sensuel

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Romy Schneider et Alain Delon, "La piscine" (1969) © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage : 00594467_000014.

Jacques Déniel se félicite d’avoir découvert, même tardivement, ce film de 1969 devenu un classique. Arte le rediffuse à la fin du mois.


J’ai découvert sur Arte le superbe film de Jacques Deray « La Piscine » (1969). Je ne l’avais jamais vu. En 1969, dans ma bonne ville de Brest, très jeune amateur éclectique de cinéma, je l’avais manqué. Ensuite, considérant Jacques Deray comme un réalisateur de polars à la française après avoir vu Borsalino (un bon film pourtant) et quelques autres de ses films plus académiques, je n’avais pas jugé intéressant de le voir. Erreur de jugement et mauvaises raisons, ce film est un petit bijou de cinéma, une perle rare.

Casting impeccable

Le film est surtout connu et admiré pour son impeccable casting. Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet et Jane Birkin pour les quatre rôles principaux. En cette fin des années soixante, Alain Delon est une star adulée, bien loin du débutant des années cinquante. La décennie des années-soixante entamée avec Plein soleil de René Clément le révèlera aux yeux du monde entier (avec Maurice Ronet, où les deux hommes partagent des rôles similaires à celui de La Piscine). Il va dès lors jouer dans plus de trente films dans cette décennie. Il tourne avec Luchino Visconti, Michelangelo Antonioni, Jean Duvivier, Henri Verneuil, Alain Cavalier, Robert Enrico, Jean-Pierre Melville, Guy Gilles…

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Dans ce drame psychologique tendu et abrupt, adapté par le scénariste Jean-Claude Carrière du roman éponyme d’Alain Page sorti cette même année 69, Jacques Deray par la force de sa mise en scène âpre et sensuelle signe son plus beau film. Il organise, en huis-clos, avec une vraie maestria, un ballet d’une perversion et d’une grande cruauté mentale, entre le couple d’amants diaboliquement désirable et désirant Jean-Paul et Marianne (Alain Delon, Romy Schneider) et leurs invités, un ami hautain et flagorneur et sa jolie et séduisante fille, Harry et Pénélope (Maurice Ronet et Jane Birkin). La belle villa sur les hauteurs de Saint-Tropez et sa piscine qui sont les lieux et cadres où se déroulent le film nous renseignent sur l’aisance matérielle de ces personnages.

Rivalités érotiques

Aisés et oisifs, nonchalants et blasés, ils ont des occupations plus que du travail (Jean-Paul est dans la publicité après une carrière d’écrivain avortée, Harry gagne énormément d’argent dans l’industrie du disque de variétés). Ils se baignent dans la piscine, font l’amour mais semblent s’ennuyer et avoir un certain mépris de la vie. Au fil de leur séjour, leurs relations amicales et la grande banalité de leurs conversations laissent transpirer une rivalité masculine et féminine malsaine. La perversion de leurs rapports et une jalousie contenue mais bien réelle se développent, amenant la tension puis une violence brute qui éclate entre les deux hommes, une nuit où ils ont beaucoup bu. Réussite sociale et possession de la très désirable Marianne ou de la sensuelle Pénélope sont les ingrédients de cet affrontement entre les deux hommes.

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Le cinéaste joue avec une grande finesse sur la banalité des dialogues et la perversion des échanges de regards. Chef-d’œuvre d’érotisme, le film baigne dans une atmosphère de sensualité trouble et moite, servi par la perfection de la musique de Michel Legrand et la photographie solaire de Jean-Jacques Tarbès.

Un film de l’après 68

La Piscine est une œuvre très en phase avec la France de l’après-mai 1968 et les élans libertaires et révolutionnaires des bourgeois et intellectuels des classes aisées d’alors. Névrosés, égocentriques et égoïstes, les quatre personnages du film de Jacques Deray ne s’intéressent ni à la révolution ni à la lutte des classes, se contentant de s’approprier le slogan il est interdit d’interdire, et de vivre selon leur bon plaisir… Liberté sexuelle, sadomasochisme, trouble de l’inceste, perversions et meurtre : tout semble possible dans ce monde de l’insouciance.

Pris au piège du tragique dénouement, les deux amants Jean-Paul et Marianne restent à jamais prisonniers par leur pacte de silence diabolique.

Enfermés dans cette villa et sa piscine, leur mausolée. A revoir.

La Piscine, un film de Jacques Deray, scénario de  Jean-Claude Carrière
1969 – 2h02. Prochaine diffusion sur ARTE: vendredi  29 janvier à 13h30 et visible sur ARTE.TV disponible en DVD: SNC/M6 vidéo.

L’assimilation: une dernière chance pour la France

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Un jeune immigré italien au port du Havre, fin du XIXème siècle. © Gusman/Leemage

Cette façon typiquement française de gérer les différences entre individus en imposant la primauté de l’appartenance nationale qu’on appelle assimilation a probablement disparu. Sans elle, la France risque fort de devenir un pays où les Français autochthones formeront une communauté parmi d’autres.


Tout comme individus, rien comme communauté. Le marché proposé aux juifs par Clermont-Tonnerre en décembre 1789 établit la recette de l’assimilation à la française. La formule s’est avérée d’autant plus efficace que la chose a finalement été moins abrupte que le mot. Cela n’a jamais été rien pour le communautaire – peut-être, justement, parce qu’on n’accordait pas tout aux individus. Ce qui permet de lever un contresens répandu dans les familles juives de mon enfance où l’idée d’assimilation était investie d’une charge négative, exhalant un petit parfum de reniement. L’assimilation n’est pas la répudiation de ses ancêtres, mais une greffe par laquelle on s’arrime à la collectivité que l’on rejoint. Elle n’exige pas la disparition des différences, elle établit des préséances, fait le tri entre les différences acceptables, digérables, adaptables et celles qui ne le sont pas. Son but, ou son résultat, car elle est autant un processus qu’une politique, c’est que, dans le cocktail identitaire constituant chacun d’entre nous, l’appartenance nationale jouisse d’une forme de privilège, comme dans cette blague où Moïshe, émigré à Londres dans les années 1940 avec tout son shtetl, pleure son monde juif perdu. Et puis un jour, ses amis le trouvent en chapeau melon et smoking, mais toujours éploré. « Enfin, ici c’est l’Angleterre, c’est un monde libre, lui disent-ils. —Yes, but we lost India, répond-il. « Émigrer, c’est changer de généalogie », écrit Malika Sorel. C’est en tout cas admettre que celle du choix puisse prendre le pas sur celle du sang.

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Un modèle qui a engendré un tas de Français aux noms bizarres

Pendant deux siècles, cet alambic anthropologique a engendré des tas de Français aux noms bizarres dont beaucoup éprouvaient le patriotisme du charbonnier. Ça ne s’est pas fait sans douleur. Il y a eu des hauts et pas mal de bas – quoi qu’en dise Zemmour, l’État français ne fut pas un laboratoire de l’assimilation –, mais ça s’est souvent fini à la satisfaction des accueillants et des accueillis – des hôtes et des hôtes. Les juifs ont continué à être juifs, de façon moins ostensible, et ils sont devenus français. Et pour une grande partie d’entre eux, au moins jusqu’aux années 1980, la « communauté organisée », comme dit l’aimable Soral, a cessé d’être l’intermédiaire obligé avec la nation française, ce qui signifie que leur éventuel engagement communautaire ne déterminait pas leur existence de citoyens. À quoi il faut ajouter que par le jeu des mariages et des mélanges, de nombreux Français, qui ne sont juifs ni aux yeux des rabbins ni aux leurs, ont des « origines juives » – comme les petits-enfants d’Albert Batihe, qui brandit le flambeau assimilationniste, auront des origines camerounaises.

Notre numéro de janvier 2021, disponible en kiosque.
Notre numéro de janvier 2021, disponible en kiosque.

Le 4 décembre 2020, deux cent trente et un ans après l’adresse flamboyante de Clermont-Tonnerre, Emmanuel Macron envoie définitivement à la casse notre vieille machine à fabriquer des Français. Ça ne se passe pas dans un grand discours mais dans un long entretien accordé à Laureline Dupont pour L’Express : « Dans notre Code civil, figure encore cette notion très problématique d’assimilation. Elle ne correspond plus à ce que nous voulons faire. » Je ne sais pas qui est ce « nous », parce que moi, on ne m’a pas demandé mon avis. Pas plus qu’à l’ensemble des Français qui ne trouvent pas l’assimilation si problématique que ça. Quelques jours plus tôt, il a annoncé la couleur dans un entretien filmé accordé à Brut. Le président veut parler aux jeunes, a trompeté l’Élysée. Moyennant quoi il s’est adressé presque exclusivement aux « Jeunes et moins jeunes issus du continent africain ». Ce qui, croit-on comprendre, signifie « Noirs et Arabes ». La segmentation du marché électoral ne répondait pas à un critère générationnel, mais ethnique.

Emmanuel Macron ne fait que se plier au sens du vent. Et quelques semaines après l’assassinat de SamuelPaty, le vent a tourné. Alors que chaque jour des policiers sont insultés, agressés, tabassés, la gauche indigéno-insoumise et la nébuleuse anti-flics ont mitonné une tambouille indigeste mélangeant l’affaire Zecler (ce producteur molesté au cours d’une interpellation) et l’article 24, réussissant à imposer la vision d’une France gangrenée par la violence policière. C’est le même tour de passe-passe qu’avec les viols : la transgression est présentée comme la norme, la bavure comme le quotidien, la violence envers les femmes et le racisme sont systémiques, voire d’État.

Racialisme présidentiel

Le président fait dans la repentance en col roulé. Attention, expliquer, ce n’est pas justifier, mais « le séparatisme prospère sur nos échecs ». Et les prétendus contrôles au faciès nourrissent l’« incompréhension » entre les « jeunes » et la police, comme si celle-ci était chargée du bien-être psychologique de ceux-là. Loin de vanter à ces jeunes-et-moins-jeunes (pendant générationnel de l’affreux celles-et-ceux) la culture et l’histoire qu’ils sont invités à faire leurs, il leur propose d’emblée de les enrichir, voire de les réécrire. Mais le plus sidérant, s’agissant du président d’une nation qui ne s’est jamais définie par l’ethnie, c’est qu’il s’adresse à eux en tant que « Noirs » (et « Arabes », semble-t-il, puisqu’il parle du continent africain) supposant que cette « couleur » est une appartenance, et cette appartenance l’alpha et l’oméga de leur être. Et de convoquer les héros « qui parlent d’une jeunesse noire ». C’est ainsi que, dans un pays qui proscrit les statistiques ethniques, une commission Théodule est actuellement en train de dresser une liste de Noirs auxquels on donnera des noms de rues et de places. Faudra-t-il inscrire sur les plaques : « Noir pour la France ? » Il y a dix-huit ans, Le Monde, en avance sur son temps, annonçait : « Avec Alexandre Dumas, le métissage entre au Panthéon. » (1er décembre 2002) J’apprenais au passage que le père d’Edmond Dantès était métis. Avec Emmanuel Macron, je découvre qu’il était « mulâtre ». Ce qui m’en fait toujours une belle. Mais puisqu’il y a une « culture noire », on ne s’étonnera pas que l’ex-footballeur converti en prêchi-prêcheur Lilian Thuram puisse publier un livre intitulé La pensée blanche.

Lilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFP
Lilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFP

Emmanuel Macron n’est donc que le continuateur de tendances à l’œuvre bien avant lui. Grippée depuis plusieurs décennies, la machine à fabriquer des Français inventée pour l’essentiel par la IIIe République, bien qu’on puisse la faire remonter à Valmy, finit de rouiller dans un coin.

L’inclusion ne demande rien aux derniers arrivés

La généalogie qui va de l’assimilation à l’intégration, déjà plus arrangeante, puis à l’inclusion (synonyme techno de la diversité), qui ne demande rien aux derniers arrivés parce qu’elle refuse tout privilège à l’ancienneté, a accompagné la mutation qui nous a vus sacraliser le moindre caprice de l’individu. Chacun veut exposer ses petites manies et exige pour elles respect et reconnaissance. À cela il faut ajouter que nous vivons dans un monde ouvert, souvent pour le pire, mais aussi pour le meilleur – la libre compétition des idées. Soyons honnêtes, nous déplorons l’arraisonnement de l’existence par l’horizontalité, mais les plus verticalistes d’entre nous ne supporteraient pas un instant les cadres mentaux rigides de la IIIe République ni l’histoire glorieuse qui était alors enseignée dans les écoles.

A lire aussi, Bérénice Levet: L’assimilation, une ambition française

C’est donc dans un ventre déjà amolli par des décennies de paix et de consommation de masse, sur fond de frontières physiques et culturelles abattues en chantant, que l’antiracisme porte le coup de grâce idéologique à l’ambition assimilationniste. Devenu l’idéologie dominante dans les années Mitterrand-Touche pas à mon pote, il impose dans l’espace public l’exaltation des différences et la célébration des identités minoritaires et allogènes comme le seul discours acceptable. Peu à peu, une injonction contradictoire s’impose par l’intimidation. D’un côté, il faut célébrer les différences, mais de l’autre, il ne faut pas les voir. D’où le scandale suscité par le malheureux arbitre roumain qui, lors d’un match entre le PSG et le club stambouliote, et erdoganiste, Basaksehir, pour faire comprendre à un collègue à quel joueur il devait remettre un carton, a dit : « À machin, c’est le Noir. » Il a dit noir, il a dit noir, ont gloussé en chœur les vierges faussement outragées. Réduire un homme à la couleur de sa peau, mais c’est très mal, ont renchéri tous les militants qui s’expriment du matin au soir en tant que. Bien entendu, il ne s’agissait nullement de réduire ce sympathique garçon à sa couleur de peau, mais de l’identifier parmi d’autres. S’il avait mesuré deux mètres, l’arbitre aurait sans doute dit « le grand ». Peu importe, il a dit « noir », c’est un raciste. Les minorités veulent être visibles, mais interdisent qu’on les voie.

L’assimilation dénoncée comme une des modalités de la domination

Bien avant cet épisode, hautement comique en vérité, c’en était fini de l’assimilation, dénoncée comme une des modalités de la domination.

Peut-être était-elle condamnée par le réel, en l’occurrence la conjugaison de flux migratoires massifs et de changements technologiques qui a abouti à la transplantation de groupes entiers continuant à vivre dans l’entre-soi, et pas seulement ou pas du tout « parce qu’on les a mis dans des ghettos », selon la formule creuse et rituelle, mais parce que l’être humain cultive naturellement le voisinage de ceux qui vivent comme lui. Quand on peut parler sa langue natale avec ses voisins et amis, qu’on est relié par parabole à la télé de son pays, que les magasins alentour proposent les mêmes marchandises et qu’on peut s’habiller comme au village ou au bled sans susciter des regards étonnés, voire un brin réprobateurs, pourquoi ferait-on l’effort d’être autre chose que ce qu’on a été, surtout qu’on ne vous le demande pas ? Cet affichage identitaire n’est pas, au demeurant, l’apanage des dernières vagues immigrées. Nombre de juifs ultra orthodoxes pratiquent une endogamie rigoureuse et s’habillent à Paris comme à Méa Shéarim – et comme dans les villages reculés de Pologne et de Russie au XVIIIème siècle.

Les nostalgiques de la République à l’ancienne imputent volontiers la fin du projet assimilationniste au défaut de volonté politique, ce qui leur permet de rêver d’un homme (ou d’une femme) providentiel qui le remettrait au goût du jour en quelques mesures énergiques. Certes, puisque l’amour ne se décrète pas, au moins pourrait-on exiger de tous quelques preuves d’amour, à commencer par l’apprentissage de notre langue.

Il faut savoir à quoi s’assimiler

Cependant, si les lois et mesures sont nécessaires, le rappel des devoirs minimaux qui s’imposent à tous l’est encore plus – pour s’assimiler, il faut savoir à quoi. On ne s’assimile pas à des principes ou à des règles, mais à une communauté substantielle. L’assimilation suppose une asymétrie entre la culture de référence et les autres. Donc l’existence d’une culture de référence acceptée par tous..

On ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature que leurs camarades délaissent ou méprisent

Or, nous sommes bien incapables de définir la collectivité que les derniers arrivés sont invités à rejoindre autrement que par des valeurs certes incontestables mais ne renvoyant à aucune réalité charnelle. Si, comme l’affirme encore Emmanuel Macron dans L’Express, être français c’est une citoyenneté qui reconnaît « l’individu rationnel libre comme étant au-dessus de tout », ce n’est pas très différent d’être américain ou allemand. Certes, notre laïcité et nos caricatures nous distinguent encore du reste du monde mais là-dessus non plus, nous ne sommes pas d’accord. Nous sommes donc parfaitement incapables de nous accorder sur les apports que nous considérons comme un enrichissement et ceux qui nous défrisent collectivement, comme en témoignent nos empoignades récurrentes sur le voile. Enfin, on ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature, que leurs camarades délaissent ou méprisent.

Condamnés à la coexistence des communautés?

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Ne nous berçons pas d’illusions : l’appel à s’assimiler que nous lançons à nos concitoyens « issus du continent africain » a peu de chances d’être entendu. Peut-être sommes-nous déjà condamnés à la coexistence des communautés, autrement dit que ces valeurs de la République que l’on prétend sauver par la loi se sont déjà effacées au profit de la reconnaissance pour tous. Dans ces conditions, autant savoir à quelle sauce nous serons mangés. Le propos présidentiel a la vertu d’énoncer clairement le catéchisme de la diversité, antonyme parfait de l’assimilation. L’une demande à la minorité de s’adapter à la majorité, l’autre traite la majorité comme une minorité parmi d’autres, un peu moins égale que les autres puisqu’elle doit payer ses privilèges passés. La première encourage l’exhibition des identités particulières quand la seconde veut faire prévaloir les facteurs d’homogénéité. L’assimilation affirme que la République est une chance pour les nouveaux arrivants, l’idéologie de la diversité que ceux-ci sont une chance pour la France. La reconnaissance doit changer de camp. Au lieu d’inviter les derniers venus à s’incliner devant les statues de leurs nouveaux ancêtres, on leur promet d’honorer celles qu’ils voudront ériger. Parmi les raisons qui expliquent, sans le justifier, le séparatisme, le président parle d’une génération à laquelle affirme-t-il, « nous n’avons pas su dire “Tu es nous” ». L’ennui, c’est que beaucoup n’ont pas la moindre envie de devenir « nous » et trouvent même insultant qu’on le leur demande. Ils semblent plutôt attendre que, pour expier nos péchés, nous leur disions « Nous sommes toi ». On n’a pas fini de marcher sur la tête.

Monolithes mystérieux: humains, trop humains

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Monolithe dans le désert rouge de l'Utah.© D.R

Des monolithes ont surgi comme par magie aux quatre coins du monde, faisant miroiter une présence extraterrestre sur Terre… 


Y aura-t-il des extraterrestres à Noël ? La question a agité la Toile début décembre. Du désert rouge de l’Utah aux Carpates orientales, en passant par la Vendée ou les Andes occidentales, des dizaines de monolithes ont surgi comme par magie. À l’origine des découvertes, non pas de paisibles chimpanzés comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace, mais des randonneurs aguerris. Suite à une première rencontre avec un bloc de métal argenté de presque quatre mètres de haut le 18 novembre au sein des roches rouges de l’Utah, les adeptes de science-fiction se sont bousculés sur Twitter pour laisser libre cours à leur fantaisie, l’un d’entre eux allant jusqu’à assurer que les mystérieux objets formeraient un triangle équilatéral dès qu’il en apparaîtrait un au Groenland. Manque de pot, le pays des Esquimaux n’a pas répondu à l’appel extraterrestre.

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Les responsables sont de fades homo sapiens occidentaux 

Pis que ça, la paternité de certaines de ces œuvres kubrickiennes a été revendiquée par de fades homo sapiens occidentaux – dont un chaudronnier niortais et des artistes autoproclamés des États-Unis et d’Europe. Une douche glaciale pour tous les tenants d’un réenchantement du monde grâce aux petits hommes verts. Cette histoire n’est pas sans rappeler celle des célèbres « cercles de maïs » (crop circles) apparus dans la campagne anglaise dont l’origine s’est révélée plus humaine que paranormale. Entre confinements à répétition et populations masquées, qui pour sauver la Terre du virus chinois ? Après une année 2020 au parfum dystopique, le besoin de bâtir un horizon nouveau devient pressant.