En route vers un cinquième mandat, le président algérien Abdelaziz Bouteflika ne rencontrera probablement pas une opposition politique suffisante pour l’inquiéter. Pour l’heure, elle semble trop dispersée…


Pour parler de l’Algérie, on parle souvent de son président, Abdelaziz Bouteflika. Mais qu’en est-il de l’opposition ? Et d’abord existe-t-elle ? Dés l’indépendance, le Front de Libération nationale (FLN) fut le seul parti autorisé. Tous les mouvements de contestation (socialistes, kabyles, communistes, républicains modérés…) furent éradiqués en utilisant tous les moyens possibles : tortures, arrestations, exils forcés, meurtres, etc. Bachir Hadj Ali, le leader du Parti communiste algérien eut même le malheur d’être arrêté et torturé à deux reprises : par la France coloniale puis l’Algérie de Boumediene…

Immobile depuis 1991

En 1989, la nouvelle constitution accorde la vie à d’autres partis. Résultat : le Front islamique du Salut (FIS), mené par Ali Belhadj et Abbassi Madani, arrive en tête des municipales de 1990, en prenant notamment Alger la blanche devenue bien noire. On connaît la suite l’armée arrête le processus électorale de 1991 et s’ensuivent onze et longues années de guerre…

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Depuis, l’opposition végète et engrange les « Palestro électoraux ». Elle dirige bien quelques mairies et revendique en moyenne environ un tiers des députés. Mais comme relève, c’est bien peu. La personnalité d’Abdelaziz Bouteflika mais aussi le manque de leader, tant au niveau intellectuel que politique, l’émiettement de l’électorat et la peur d’une énième aventure comme celle du FIS, expliquent cet immobilisme. Et le pétrole arrose les assiettes à défaut de créer des emplois. Une dose de chauvinisme antimarocain ou antifrançais réveille parfois l’opposition, lorsque ça va très mal, mais on est loin du « un seul héros le peuple », immortalisé par René Vautier.

Les dissidents du FLN

Pourtant les opposants existent, certains plus légitimes que d’autres. A commencer par le Front des Forces socialistes qui apparaît comme l’opposant historique depuis 1989. Créé le 29 septembre 1963, le parti est une des émanations de la résistance algérienne au colonialisme français. Membre de la seconde Internationale, son créateur n’est autre que « l’intellectuel des neuf chefs historiques » de l’insurrection de 1954, le Kabyle Hocine Ait-Ahmed. Opposé à Ben Bella, le parti est la version « girondine » de la révolution de 1962 : social-démocrate, décentralisateur et viscéralement attaché à la démocratie, aux libertés publiques et au caractère multiculturel de l’Algérie. Composé en majorité de Kabyles, région qui donna un nombre très important de combattants pendant la guerre d’indépendance, le parti est un défenseur déterminé de la culture berbère. Ait-Ahmed n’hésite pas quelques années plus tard à regretter le départ des Européens et à défendre l’existence de l’État d’Israël ! Preuve de la très grande hétérogénéité idéologique du FLN, masquée par la prise en main des Ben Bellistes dès la fin de la guerre. A l’image de leurs leaders, Ait-Ahmed et Krim Belkacem, les militants sont, pendant une vingtaine d’années, pourchassés (exil, emprisonnement, assassinat…) avant d’être autorisés à rentrer à la fin des années 80 pour subir peu de temps après les foudres des islamistes… Depuis les années 2000, le parti tente de survivre. En dehors de quelques foyers électoraux comme Tizi Ouzou ou la région algéroise, le parti qui possède 14 députés n’apparaît pas en mesure de contester le parti majoritaire, faute de leader charismatique et d’assise sur tout le territoire… sans compter les divisions internes !

Autre opposition algérienne, les centristes du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, organisé autour du député d’Alger, Mohcine Belabas, et les libéraux du parti Talaie El Houriat du magistrat Ali Benfils, ancien chef du gouvernement. Mais ils semblent trop isolés pour incarner une alternative crédible à Bouteflika.

Des islamistes et des jeunes

Les islamistes, eux, gardent un électorat volage mais capable de se mobiliser. La crise à la frontière tunisienne, le groupe AQMI au Mali et les nombreux Algériens en Syrie mobilisent les plus jeunes et les actifs de leurs militants. De plus, la concorde de 2001 n’a pas vacciné tous les électeurs, notamment les plus radicaux et les éternels déçus de 1962. Mais les islamistes ne peuvent jouer sur l’effet de surprise de 1990 et ont vacciné beaucoup d’Algériens parmi les plus populaires. Le quasi-lynchage par des passants d’un islamiste qui tentait de détruire la statue d’une femme nue près de Sétif montre que les Algériens ne veulent pas revivre une seconde décennie noire. Dans les faits, les partis islamistes, dont celui d’Abderrazak Makri, sont trop divisés pour parvenir à s’entendre sur une stratégie en commun. Les rumeurs d’un noyautage de ces derniers dans l’appareil de l’état frisent, cependant, le fantasme d’une société en manque de repères.

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Enfin, un nouveau mouvement est apparu en juin 2018 : Citoyenneté-Démocratie, plus communément appelé « Mouwatana ». C’est déjà pour beaucoup d’Algériens un sérieux outsider, tant il apporte de l’air frais dans ce désert de corruption et de népotisme. C’est le seul mouvement politique à dénoncer ouvertement un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Il s’appuie sur une multitude d’associations, de syndicats et de partis unis contre le régime du président, dont le parti « Jil Jadid » (« Nouvelle génération») du vétérinaire Soufiane Djilali, déjà opposé à un quatrième mandat en 2014 !

A la suite du Printemps arabe, un nombre important de manifestations a éclaté dans les villes d’Algérie. Les valeurs réclamées: la démocratie, le progressisme, la laïcité. Ce sont en majorité des jeunes trentenaires et quadras surdiplômés, fortement influencés par ce qu’ils ont vu en Tunisie mais aussi par les différents mouvements européens nés dans les années 2010 comme Podemos ou Syriza. Mais ils manquent encore d’une tête d’affiche charismatique pour toucher les couches populaires et un électorat plus âgé.

L’Etat ne tremble pas

Bouteflika a des cartes en main. Djamel Ould Abbès, le secrétaire général du FLN et l’ensemble du parti (parti, il est vrai, peu enclin à la démocratie interne) apportent un soutien clair et sans faille au président. Djamel Ould Abbès le considère « comme un maestro ». La centrale syndicale UGTA ou les patrons du FCE d’Ali Haddad sont également à leur botte : l’ensemble de l’establishment fait bloc derrière son champion.

Il faut dire que le ménage a été fait : démission du Premier ministre, Abdelmajid Tebboune, à l’été 2017 et licenciement de plusieurs hauts responsables militaires cet été après la découverte de leur implication dans un trafic de cocaïne. Dès lors, seul le temps semble en mesure de s’opposer efficacement à Abdelaziz Bouteflika.

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