Tôt ou tard, se posera la question des ouvriers qui reconstruiront Notre-Dame. Va-t-on accepter que ce chantier patrimonial exemplaire s’agenouille devant le dogme bruxellois du moins-disant social ? Ou Appliquons plutôt la clause Molière pour employer des ouvriers francophones dépendant du droit du travail français. 


Il aura fallu plus de mille experts pour que les modalités de la restauration de Notre-Dame nous laissent espérer un avenir qualitatif pour la cathédrale de Paris. Avec raison, ceux-ci nous alertent : il ne s’agit pas que d’un geste d’architecture « mais de millions de gestes, humbles et experts, gouvernés par la science et le savoir, dans le cadre d’une politique patrimoniale renouvelée, ambitieuse et volontariste ». D’autres soulignent que la France peut fournir le bois, en signe de l’excellence de nos forêts. Derrière toutes ces prises de position s’exprime une colère sourde : la France va-t-elle à nouveau oublier de faire appel à ses talents sous prétexte d’ouverture au monde et d’urgence olympique ?

Respectons les ouvriers

Tôt ou tard, se posera la question des ouvriers. Va-t-on accepter que ce chantier patrimonial exemplaire s’agenouille devant le dogme bruxellois du moins-disant social ? Va-t-on voir les ouvriers comme des pions anonymes et sans histoire ? Poser la question, c’est attendre un vrai choix politique. Il est temps d’inverser la tendance. Comme le souligne Pierre Vermeren, la disqualification progressive des métiers nobles  transforme nos ouvriers en bêtes de somme standardisées et muettes. Peu importe donc qu’ils parlent polonais, portugais ou roumain : « l’absence de clause linguistique traduit une sorte d’animalisation du travail ouvrier réduit à sa seule force brute ». Pour tous ceux qui sont attachés à la magnificence des lieux, il ne sera pas acceptable que la restauration de Notre-Dame soit un nouvel exemple du mépris pour les ouvriers, une nouvelle étape de la course vers l’indécence.

La question de la clause Molière est à nouveau posée. Elle permet justement de restaurer les ouvriers dans leur humanité, faite de chair et de sang mais aussi de culture donc de l’usage d’une langue spécifique. Il ne doit pas avoir de restauration de Notre-Dame sans une exigence globale, ce qui intègre le souci de la qualité des millions de gestes humbles.

Au-delà du patrimoine, au-delà de la force spirituelle, au-delà des silences habités qui font la beauté du lieu, il faudra trouver demain une nouvelle page d’émerveillement devant le travail de tous les ouvriers anonymes qui seront mobilisés et ainsi visibles à tous : Notre Dame peut rendre leur travail visible, ce n’est pas là  le moindre des miracles.

Construire une cathédrale n’est pas qu’une question de geste architectural. C’est le résultat d’un travail qui garde son sens, fait tout autant d’une fierté personnelle, d’un résultat objectif et d’un mélange d’émulation et de cohésion. Restaurer une cathédrale est peut-être la quintessence de ce que l’on peut nommer du « travail bien fait ».

Pour un travail bien fait

Notre XXIe siècle hyper-individualiste et ultra-technique peut-il retrouver cette qualité du travail proprement humain ? Cela implique, a minima, de tourner le dos à toutes les conceptions déshumanisées du travail qui ont pignon sur rue aujourd’hui. Le travail bien fait n’est pas celui qui sort d’un reporting technocratique, ce n’est pas celui qui est exigé d’en haut, encore moins celui qui découle d’une loi d’exception..

Le travail bien fait, c’est une alchimie où les membres d’une équipe se parlent pour adapter l’œuvre en cours, c’est un dialogue constant entre les ouvriers et leur contremaître, c’est un accord quotidien sur la meilleure façon de rendre réelle une vision.

Pour réussir un travail bien fait, il faut d’abord une équipe dont les membres s’écoutent, se parlent et se comprennent. Voilà qui tombe mal à l’heure de la technocratie triomphante ! On nous explique parfois que l’alpha et l’oméga de notre modernité consiste justement à sanctifier ce grand espace fluide et indifférencié qu’est devenue notre civilisation européenne. Et pourtant, à force de vouloir gagner le label de « concurrence libre et non faussée », on peut certes imposer toujours plus de pression sur les charges salariales et, on ne peut pas trouver des ouvriers qui fassent œuvre commune.

Heureusement, rien ne nous impose de continuer à juxtaposer des ouvriers qui ne se parlent pas. Le droit français, par sa plus haute juridiction, a même fini par reconnaître que  la « clause Molière » ne pouvait qu’être jugée compatible avec nos valeurs et notre droit.

Les ouvriers ne sont pas des pions

Clause Molière, quésaco ? Ce n’est pas seulement un lointain écho à la présidentielle de 2017, pas seulement le souvenir d’un combat supposé entre les apôtres de l’ouverture et ceux de la protection, pas seulement une idée locale devenue majoritaire, c’est une méthode qui découle d’une exigence.

Cette exigence, c’est celle de refuser de considérer les ouvriers comme des pions. Elle impose une méthode simple : pour pouvoir comprendre les risques des lieux  et travailler en équipe, les ouvriers doivent pouvoir se comprendre,  donc maitriser la langue commune du chantier. S’ils ne sont pas francophones, leur employeur doit assumer de les faire accompagner d’un interprète, et d’en payer le prix.

La polémique de 2017 n’a pas permis d’aller au bout du débat. Molière ne défend pas  seulement  l’emploi local, il ne se limite pas à éviter la grande purge sociale dûe à l’explosion du travail détaché : il protège tous les ouvriers et, surtout, il respecte leur travail.

A tort, beaucoup ont considéré que, la version lyonnaise de la clause étant invalidée, le sujet était purgé. Ils n’ont pas voulu voir que la version initiale, celle d’Angoulême, a été reprise et améliorée par Bruno Retailleau pour les Pays de la Loire, a été validée par le Conseil d’Etat (qui, dans son arrêt du 4 décembre 2017 a préféré la renommer en « clause d’interprétariat »  pour la distinguer d’une pseudo obligation de parler tous la même langue) et reste largement utilisée dans plusieurs régions de France.

Adieu Bolkestein

Molière peut donc être utilisé pour la restauration de Notre Dame et cela serait même une grande nécessité ! Depuis Babel, on sait que l’orgueil humain et la confusion des langues ne font pas bon ménage avec les monuments les plus durables…

C’est une question de choix politique, au sens le plus noble du terme. Emmanuel Macron et Nathalie Loiseau ne manquent pas de dire leur souci de protection et leur souci de faire vivre une ambition sociale. Ils peuvent aujourd’hui franchir le Rubicon et montrer que le respect du travail implique de soutenir l’application de la Clause Molière, quitte à renier quelques aveuglements coupables du gouvernement sur le travail détaché. Ce type de dérive impose de sortir du « en même temps ».

Paris vaut bien d’oublier Bolkestein. Molière nous aidera à retrouver Notre-Dame.

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