Depuis trois jours, on ne compte plus le nombre d’articles moquant l’incompétence de Vanessa Burggraf, accusée par Najat Vallaud-Belkacem d’avoir relayé une « fake news » lors de l’interview de l’ex-ministre dans « On n’est pas couché ». Or, en croyant signaler une « fake news », la plupart des journalistes en ont relayé une bien pire : l’idée que Najat Vallaud-Belkacem serait totalement étrangère à la réapparition soudaine dans le débat public de la mal nommée « réforme de l’orthographe » et à son application dans les manuels de 2016.


« Fake news » : Najat Vallaud-Belkacem se paie… par LePoint

En pointant le manque de professionnalisme de Vanessa Burggraf, ils ont étalé le leur au grand jour. Et en croyant sur parole Najat Vallaud-Belkacem, ils ont prouvé à quel point ils préfèrent la dénonciation à l’information et l’anecdote au débat d’idées.

Bien sûr, là où Najat Vallaud-Belkacem a raison et Vanessa Burggraf tort, c’est qu’il n’y a pas eu à proprement parler de « réforme de l’orthographe », ni sous le quinquennat Hollande, ni même avant. La réforme de l’orthographe telle qu’on l’entend n’en est d’ailleurs pas une et remonte à 1990. Il s’agissait alors d’une simple recommandation de l’Académie française qui encourageait le corps enseignant à simplifier l’orthographe pour les élèves.

Certes, Vanessa Burggraf n’avait clairement pas suffisamment travaillé son dossier sur ce point et on est en droit de le lui reprocher, d’autant qu’opposer en guise de seul argument à feu la ministre un exemple, en l’occurrence celui de sa fille, qui dans son école, serait incitée à écrire « ognon » sans « i », ne fait pas très sérieux.

Excusez ses questions précises…

Mais d’une part on peut quand même lui reconnaître le mérite, au contraire de nombreux journalistes pendant la campagne, d’avoir posé beaucoup de questions extrêmement précises sur l’éducation. Et d’autre part, si on ne peut reprocher à un politique de faire preuve de mauvaise foi pour se dédouaner, on peut en revanche se demander si les journalistes sont en droit de donner à Vanessa Burggraf des leçons de professionnalisme quand ils relaient les propos de Najat Vallaud-Belkacem sur la seule foi de ses affirmations.

Il y avait pourtant, au cours de ce débat, plusieurs occasions de pointer du doigt les nombreuses contrevérités (oui oui il existe des mots français pour remplacer « fake news ») assénées par l’ancienne ministre de l’Education nationale. Mais les journalistes étaient trop occupés par la « fake news » de Vanessa Burggraf pour prendre le temps de se pencher sur la question.

Car oui, c’est bien le ministère de Najat Vallaud-Belkacem qui est responsable de la réapparition de l’orthographe révisée, enterrée depuis plus d’un quart de siècle malgré une première tentative avortée. En 2008 en effet, les nouveaux programmes invitaient déjà les professeurs à faire de cette dernière la référence en primaire. Mais à l’époque, les éditeurs n’ont pas appliqué ces rectifications.

C’est donc bien en 2016 que, pour la première fois, les documents officiels précisent que pour le primaire comme pour le collège, « l’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990 » et pour la première fois également, les nouveaux programmes ainsi que les manuels appliquent eux-mêmes ces réformes. Une éditrice de Bordas, répondant à une question d’ Arrêt sur images sur la question, avait d’ailleurs confié que les éditeurs avaient été « sensibilisés sur le sujet » par le  Conseil Supérieur des Programmes (CSP).

Le latin à la carte

Cela n’a nullement empêché l’ancienne ministre d’essayer de nous faire croire qu’elle n’a rien à voir avec tout cela, que les journalistes ne font pas leur travail sérieusement et que si la même année, tous les éditeurs de manuels scolaires se sont mis ensemble (sauf Hatier qui avait déjà commencé la démarche en 2008) à écrire avec la nouvelle orthographe, c’est par pur hasard et sans aucun lien avec les consignes données par la rue de Grenelle.

Mais ce n’est pas la seule réforme que Najat Vallaud-Belkacem n’assume pas ni la seule « fake news » que les journalistes auraient pu relever. Faisant mine d’avoir démocratisé l’enseignement du latin en l’ouvrant à tous les élèves, Najat Vallaud-Belkacem omet de préciser que dans sa réforme, celui-ci n’est plus une discipline à part entière mais dépend uniquement du bon vouloir des établissements et que ses heures d’enseignement, prises sur les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), sont réduites. Dans les faits, il n’y aura pas nécessairement plus d’élèves qui feront du latin car il ne devient pas obligatoire. En revanche, ceux qui choisiront cette option en feront moins car l’important pour cette nouvelle école est de ne pas creuser les inégalités entre les élèves, non pas en rendant les faibles plus forts – c’est beaucoup trop compliqué et ça demanderait de réintroduire les ridicules et archaïques notions d’effort et de mérite – mais en rendant les forts plus faibles.

Et quand Vanessa Burggraf lui objecte que tous les collèges ne proposeront pas cette option, son sang ne fait qu’un tour « mais enfin ce sera dans 90% des collèges, c’est ça que je reproche aux médias aujourd’hui ! » Quoi exactement ? De ne pas comprendre que 90% c’est la totalité ?

L’école est tout sauf une démocratie

En ce qui concerne la sélection des candidats à l’Université, Najat Vallaud-Belkacem fait preuve de la même mauvaise foi. Quand Yann Moix l’accuse d’avoir instauré le tirage au sort à l’entrée à la fac par une simple circulaire publiée entre les deux tours de la présidentielle, elle explique que ce système illégal existait déjà dans la pratique et que c’est pour mieux le combattre qu’on l’a entériné. Mais poursuit-elle, « la circulaire n’instaure pas le tirage au sort, elle cadre simplement ce qui existait déjà ».

Tout étant toujours mieux que la sélection en fonction du niveau pour les tenants de l’égalitarisme, on va jusqu’à légaliser l’arbitraire pour être sûrs de ne jamais rendre justice aux plus méritants. Sachant que seuls 60% des nouveaux inscrits valident leur première année, il serait effectivement dommage de ne pas donner le droit à tous les étudiants qui n’ont pas le niveau de prendre la place de ceux qui l’ont et qui aimeraient pouvoir choisir la matière qu’ils étudieront.

Quant à la disparition des classes bilangues, l’ex-ministre met en avant l’apprentissage d’une deuxième langue dès la 5ème puis fustige « l’élitisme de l’école française » et « la soi-disante (sic) excellence qui ne doit être réservée qu’à quelques-uns » et à laquelle elle oppose la « démocratisation de l’école française ». Ce qui est amusant, c’est qu’en présentant ainsi les choses, Najat Vallaud-Belkacem est convaincue de faire de la publicité à sa réforme, ne comprenant pas que si l’école a fonctionné pendant un certain temps, c’est parce qu’elle était précisément tout sauf une démocratie, que les revendications incessantes des parents et des élèves n’y avaient pas leur place, et comprenant encore moins que l’excellence et l’élitisme, loin d’être des gros mots, sont synonymes de dignité lorsqu’ils poussent chacun à se confronter à ses propres limites voire à les dépasser.

Ce qui est rassurant dans tout ça, c’est que Najat Vallaud-Belkacem ne semble assumer pleinement aucune de ses réformes, preuve que le bon sens, chez elle, palpite encore, et que tout espoir n’est donc pas définitivement perdu.

Les « fake news » sont partout!

L’annonce de la « fake news » de Burggraf aura au moins eu un mérite : conforter dans leurs convictions tous ceux qui continuent à croire que les votes Trump, pro-Brexit et Le Pen ne sont l’œuvre que de gens naïfs qui croient aux fake news – je ne nie pas que cela existe, loin de là – mais ne voient pas qu’ils proviennent aussi de toute une frange de la population qui se sent manipulée par les médias et qui n’a plus aucune confiance en une presse d’information générale qui n’informe plus mais fait uniquement de la presse d’opinion, surtout quand elle prétend ne pas en faire.

D’ailleurs, Benjamin Biolay, lui, explique fièrement sur le plateau, après avoir cru à tous les mensonges et approximations de la ministre, qu’il n’est pas de ceux qui se font berner par la désinformation car il a très bien compris que les « fake news »,  « on sait très bien d’où ça vient ».

Bref, lorsque les « fake news » ne sont plus l’œuvre uniquement de sites dits « complotistes » mais qu’elles sont relayées par des journalistes censés les dénoncer et lorsque ces mêmes sites « complotistes » sont parfois les seuls à relayer de vraies informations tues par certains médias « pour ne pas faire le jeu du FN », il devient difficile de démêler le vrai du faux. Et encore plus difficile de faire la différence entre journalisme et propagande.

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