On s’inquiète souvent que l’Europe ne fasse pas rêver les Européens. Qu’elle fasse rêver tant de monde à l’extérieur de ses frontières est finalement bien plus angoissant. À en croire les experts les plus sérieux, ils seront plus d’un million, cette année, à affluer vers les frontières de l’Union, venus de pays livrés à la guerre et à l’instabilité. Bien sûr, on peut se contenter d’avoir bon cœur, comme la patronne des Verts, Emmanuelle Cosse, qui ne comprend vraiment pas pourquoi un pays riche comme la France n’accueillerait pas tous ceux qui le souhaitent. Ou comme cette journaliste de BFM qui croyait terrasser Marine Le Pen en lui montrant un reportage sur un Africain répétant dans un langage châtié : « La France, c’est mon pays. » « Que voulez-vous lui dire, à cet homme ? » lança l’intervieweuse, convaincue que, face à un tel désir de France, on ne pouvait que s’incliner. « Eh bien, il faut lui dire que non, la France n’est pas son pays », répondit l’interviewée. Je vous l’accorde, ce n’est guère généreux d’assener un truc pareil à des malheureux qui bravent tant de risques parce qu’ils nous aiment (encore que s’ils nous connaissaient vraiment, peut-être qu’ils nous aimeraient moins).

Si les bons sentiments faisaient de la bonne politique, on le saurait. En réalité, en quelques décennies, la plupart des gens raisonnables (ce qui exclut pas mal de journalistes) ont admis la pertinence du théorème de Rocard – la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Une fois à l’intérieur des frontières de l’Europe, les « migrants » qui ne cherchent à échapper « qu’à la pauvreté » sont des immigrés clandestins et il faut avoir le courage de leur signifier, aussi aimablement que possible, qu’ils sont indésirables. Angela Merkel a affirmé à plusieurs reprises que son pays refusait d’accueillir les « réfugiés économiques ». Certes, cela n’améliore pas l’image de sans-cœur de la dame de fer allemande, mais si ça se trouve, avoir bon cœur n’est pas ce que lui demandent ses concitoyens.

Seulement, aujourd’hui, ce n’est pas la misère du monde, mais le malheur du monde qui frappe à notre porte. Ce n’est pas la pauvreté, mais la guerre et les exactions commises par des régimes ou des rebelles aussi peu fréquentables les uns que les autres qui jettent sur les routes et sur les mers des milliers de familles fuyant la Syrie, l’Érythrée ou les territoires conquis par Daech. Quand ils parviennent dans nos pays, ceux-là deviennent des demandeurs d’asile qui ont toutes les chances d’obtenir un jour le statut de réfugié politique. Le droit d’asile ne relève pas seulement d’une longue tradition humanitaire qui fait de l’Europe et de la France une terre d’accueil pour ceux qui combattent la tyrannie, il est, comme son nom l’indique, un droit. Ouvert à « toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

L’ennui, c’est qu’un quart de la population de la planète pourrait sans doute prétendre à ce statut – qui oblige le pays d’accueil à offrir des conditions de vie décentes aux candidats. Sous quel prétexte le refuserait-on aux femmes afghanes ou saoudiennes qui voudraient échapper à leur condition inférieure ? Et que ferait-on si les Coréens du Nord décidaient collectivement de fuir le régime ubuesque qui les asservit ? Danger certes fort théorique. De plus, affirment les partisans de l’ouverture à tout va, les réfugiés politiques repartiront quand la paix sera revenue chez eux. Il est permis d’en douter et c’est justement l’une des données du problème : que cela plaise ou non aux belles âmes, les peuples européens ont clairement montré qu’ils veulent en finir avec une immigration de peuplement que leurs sociétés fatiguées ne savent plus comment intégrer. Il ne suffira peut-être pas de leur expliquer que l’asile est un droit sacré pour qu’ils ouvrent leurs portes et leurs cœurs aux nouveaux arrivants.

Il y a dix ans, les néoconservateurs prétendaient construire par les armes un monde démocratique et pacifié. Cette chimère s’est fracassée sur le réel. Mais croire que nous pourrions, faute d’abattre les régimes tyranniques, soustraire les peuples à ces tyrannies, est une autre chimère, bien plus dangereuse encore. Y compris pour tous ceux à qui on fait miroiter une vie meilleure qu’on est incapable de leur offrir. La véritable générosité, parfois, c’est de dire non.

 

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°25.

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*Photo : wikicommons.

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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