La « cancel culture » a fait une victime posthume au sein du Planning familial américain.


Féministe de la première heure, l’Américaine Margaret Sanger est largement considérée comme une militante pionnière de la liberté de disposer de son corps. Cette infirmière a ouvert dès 1916 la première clinique de contrôle des naissances (terme qu’elle fut également la première à utiliser) aux États-Unis. Tout le monde reconnaît le rôle majeur qu’elle a joué dans l’accès au contrôle des naissances des femmes à faible revenu, des minorités et des immigrantes. C’est pourquoi après sa mort en 1966, la fédération du Planning familial (Planned Parenthood) de la région de New York a donné son nom à son QG de Manhattan.

L’eugénisme malvenu

Or, ce qui était un motif de fierté dans les années 1960 est aujourd’hui devenu une source d’embarras pour le camp féministe et progressiste. Il y a encore cinq ans, la logique politique était respectée : un groupe de conservateurs et de militants anti-avortement avait demandé le retrait d’un buste de Sanger de la National Portrait Gallery de Washington.

Aujourd’hui, la pensée, l’action et la personnalité de cette femme complexe font resurgir sa part d’ombre. Car Margaret Sanger a également participé au mouvement eugéniste qui militait pour l’amélioration de la « race » humaine par une sélection basée sur les traits génétiques. Comme d’autres partisans de l’eugénisme – très nombreux à l’époque – Sanger croyait en effet souhaitable de travailler pour créer, biologiquement, une meilleure « race » humaine. Ainsi, elle prônait la stérilisation de certains handicapés mentaux et croyait que si une femme donnait naissance à plusieurs enfants, les plus jeunes de la fratrie seraient nécessairement faibles. Pour ne rien arranger, Sanger avait même entretenu des relations avec le Ku Klux Klan…

Après la Seconde Guerre mondiale, l’enthousiasme pour l’eugénisme s’est modéré dans de nombreux pays occidentaux. Depuis, des notions qui faisaient partie de la culture générale et de l’évidence scientifique il y a un siècle nous semblent aussi atroces qu’infondées. Les défenseurs contemporains de Margaret Sanger rappellent qu’elle défendait l’accès à la contraception de toutes les femmes, aussi bien noires que blanches.

Avorter les noirs ?

Ils expliquent aussi que, tellement concentrée sur son unique grande idée – la liberté de choix pour les femmes dans le domaine de la procréation -, elle n’a pas été très regardante sur l’identité de ses interlocuteurs et alliés potentiels. Sanger était prête à s’allier avec n’importe qui pour faire avancer ses projets. Cette histoire est donc particulièrement complexe. D’une part, il n’y a aucun doute sur la contribution de Margaret Sanger à l’une des plus grandes luttes féministes du XXe siècle : le droit de contrôler sa sexualité. D’autre part, on ne peut ignorer ses thèses eugénistes et racistes…

Mais les-anti Sanger vont plus loin. Dans un avis rendu l’année dernière, le juge de la Cour suprême Clarence Thomas a établi le lien entre les idées eugénistes de Sanger et le fait qu’elle avait ouvert une clinique de contrôle des naissances dans le quartier de Harlem, à l’époque majoritairement noir. Cela laisse entendre qu’elle cherchait à limiter la croissance démographique de la communauté noire. Ben Carson, secrétaire américain au logement et au développement urbain, a fait des déclarations similaires. Or selon de nombreux universitaires, cette interprétation – diffusée par des mouvements contre l’avortement – est malhonnête et trompeuse. Ainsi, selon l’historienne Esther Katz de l’université de New York, « Margaret Sanger n’essayait pas d’éliminer la race afro-américaine de ce pays ».

Mi-juillet, la section new-yorkaise du Planning familial a choisi son camp en débaptisant son QG. Sa présidente Karen Seltzer a expliqué que « la contribution de Margaret Sanger à la santé reproductive des femmes sont clairement indiscutées et clairement documentées, mais son héritage raciste l’est tout autant ». Par conséquent, « le retrait de son nom de notre bâtiment est à la fois nécessaire et attendu pour prendre en compte notre héritage et reconnaître les contributions de Planned Parenthood aux préjudices causées aux communautés de couleur ». Et ce n’est pas tout. La section new-yorkaise du Planning a également annoncé qu’elle entamait les démarches nécessaires pour également débaptiser le square « Margaret Sanger » de Manhattan soit lui aussi rebaptisé. Au sein de l’association, cette position radicale est tout à fait nouvelle.

Panique au Planning

L’organisation, qui ne vient pas de découvrir la complexité de la pensée et de l’action de sa fondatrice, avait auparavant engagé une démarche plus nuancée. En 2016, pour célébrer son centième anniversaire, Planned Parenthood avait publié un  long texte exposant les idées de Margaret Sanger sur l’eugénisme, qualifiant sa pensée de « stratifiée et complexe » et trouvant malgré tout son bilan globalement positif. Pourquoi un tel changement de ligne ? L’exacerbation des tensions au sein de la société américaine y est certainement pour quelque chose, mais selon le Washington Post  des tensions d’un autre genre ont également joué.

Un mois avant les « débaptêmes », Laura McQuade, directrice générale de la section, a été licencié après que 350 employés – anciens et actuels – ont signé des lettres publiques accusant cette femme blanche de comportement abusif et d’incapacité à traiter les doléances pour racisme, inégalité salariale et manque de promotion des employés noirs. Certains ont même dénoncé une direction « trumpiste ». Laura McQuade a nié ces accusation sans parvenir à convaincre les directeurs de l’organisation.

Du saint au démon

Toute cette histoire s’inscrit dans l’actuel mouvement global d’épuration des lieux de mémoire. Cette lame de fond n’est pas nouvelle mais ses manifestations se sont intensifiées depuis la mort de George Floyd et la résurgence du mouvement Black Lives Matter. Comme dans le cas de Margaret Sanger, les croisades morales déboulonnent des idoles qui passent subitement du saint au démon. Plus on s’éloigne de nos héros – choisis et mis en avant par les mécanismes médiatiques, administratifs, politiques et économiques qui façonnent la mémoire collective – plus on risque de se heurter aux abîmes qui séparent leurs visions du monde des nôtres.

Plus que séculaire, Planned Parenthood a ainsi le malheur d’avoir été fondé et dirigé par des personnes nées et éduquée à la fin du XIXe et au début du XXe siècles.

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