Robert Bourgi. Photo : Yahoo Actualités.

Je ne sais pas si la France est La République des mallettes mais depuis quelques jours, elle est la République des offusqués. Comme si les « révélations sans preuves » de Robert Bourgi et la publication de l’enquête de Pierre Péan nous avaient subitement fait découvrir, dans les coulisses de la politique, un monde d’ombres peuplé de drôles de conseillers et de valises de cash qui seraient plus à leur place dans un film de Scorcese que dans une réception officielle. Le paysage médiatique et l’échiquier politique sont en émoi : de l’argent sale ? Des éminences noires ? Le plus grand scandale que la République ait connu !
Assurément : depuis le dernier et jusqu’au prochain.

Dans cet élan de vertu aussi œcuménique qu’un potentat africain distribuant ses largesses de gauche et de droite, il faut, au risque de choquer, rappeler une évidence : il n’existe pas d’affaires humaines et certainement pas d’affaires politiques sans corruption. Peut-être y en a-t-il même dans les médias, enfin dans les autres médias. Il est sans doute moins onéreux d’acheter la complaisance d’un journaliste que la bienveillance d’un chef d’Etat. Reste que de l’argent pas très casher, il y en a dans tous les pays, dans tous les secteurs d’activité, à tous les niveaux. Montesquieu aurait pu écrire que le pouvoir modéré corrompt modérément. Et sauf à parier sur une amélioration spontanée de l’espèce humaine, ce sera sans doute le cas jusqu’à ce que nous décidions de placer aux manettes des robots ou un nouveau Robespierre – perspectives somme toute assez peu engageantes.
S’agissant de la contribution des amis africains de la France à notre vie politique, ceux qui poussent les hauts cris devant les caméras vous expliquent en privé et en rigolant que tout le monde savait. Et que tout le monde a eu sa part. Hommes d’affaires avisés, les Bongo et consorts savaient qu’en démocratie on ne sait jamais – raison pour laquelle ils n’étaient pas très preneurs pour eux-mêmes – et qu’il valait mieux ne pas insulter l’avenir. Cela explique qu’au-delà de quelques déclarations rituelles, personne n’ait très envie de soulever le couvercle d’une marmite où mijote un ragoût aussi peu ragoûtant.

Certes, comme le dit ma boulangère, parfois y’a de l’abus, en l’occurrence de l’abus d’abus. Il n’est pas très reluisant moralement que les campagnes électorales françaises soient (ou aient été) financées par de l’argent volé aux Africains – même si cet argent leur aurait été volé de toute façon. Il serait également fâcheux que la politique de la France soit (ou ait été) surdéterminée par la générosité de tel ou tel chef d’Etat. En clair, que des régimes soutenus par Paris aient manifesté leur reconnaissance en « arrosant » pouvoir et opposition n’est pas très glorieux mais c’est la vie. Si on les a soutenus, y compris militairement, dans le seul but de stimuler ou de récompenser leur générosité, c’est une autre affaire : cela signifierait que l’intérêt national a purement et simplement été affermé aux partis qui briguent nos suffrages. Et que des soldats français sont peut-être morts pour que Tartempion conserve sa circonscription ou Duchemoll sa mairie.

« Nous voulons savoir ! », clament les vertueux. Peut-être est-il préférable que nous ne sachions pas. N’oublions pas que la pureté est parfois aussi dangereuse que le vice. De toute façon, il paraît que tout ça, c’est fini. Avec les juges en embuscade, le risque de se faire pincer est trop grand. Et puis Bongo et les autres sont morts – et leurs successeurs, ces ingrats, déroulent le tapis rouge aux Chinois et aux Américains qui ont certainement des frais, eux aussi, qu’est-ce que vous croyez ?
En attendant, dans ce concours d’indignation, on a perdu de vue le véritable motif d’inquiétude qui est que l’arène politique ressemble à une école maternelle. Ces jours-ci, tous les chemins boueux parsemés de rétro-commissions et de coups tordus semblent en effet mener à l’affrontement entre balladuro-sarkozystes et chiraco-villepinistes, appellations qui montrent bien qu’on a affaire à des clans affiliés à un chef plutôt qu’à des courants politiques. « Qu’est-ce qui opposait si durement Armagnacs et Bourguignons, yéyés et rockers, jospinistes et fabiusiens ? », demande Basile de Koch[1. Histoire de France de Cro-Magnon à Jacques Chirac, La Table Ronde, 2005].

Oui, pourquoi tant de haine entre Longevernes et Velran[2. Les deux villages dont les enfants s’affrontent dans « La guerre des boutons »], balladuriens et chiraquiens ? La réponse est aussi simple que désolante : le pouvoir – et, selon les méchantes langues, le magot nécessaire pour y arriver ou le conserver – fut le seul et unique enjeu de cette guerre de quinze ans entre amis de trente ans. Chirac est à la retraite, Balladur n’en est pas loin et les moins de 20 ans n’ont sans doute aucune idée de ce que fut ce choc de titans. La haine est toujours là, dépourvue de toute motivation idéologique mais aussi solide qu’entre deux familles corses fâchées à mort pour un âne disparu.

Alors qu’ils prennent le pognon s’ils ont la sottise de croire que c’est comme ça qu’ils gagneront nos voix. Mais qu’ils cessent de transformer le débat public en cour de récré. Parce que les électeurs, dont la patience a des limites, pourraient les envoyer au piquet. Sans compter que dans les écoles d’aujourd’hui, une partie de billes peut finir dans le sang.

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