Malgré ce qu’il essaie de faire croire, le gouvernement n’est pas (encore?) sorti vainqueur du mouvement des gilets jaunes. Pire, en laissant durer le désordre, il s’est pris à son propre piège. Après 20 semaines de manifestations, Emmanuel Macron est plus isolé que jamais. 


Après 20 semaines de manifestations des gilets jaunes, qui se déroulent tous les samedis avec la régularité d’un métronome (mais pas toujours avec la même intensité), il est bon de lever parfois le nez du guidon, et de faire un point à date. Sous la pression du court terme, on a tendance à privilégier, en ce moment et de plus en plus, surtout dans les médias, une lecture sécuritaire des choses, et à oublier d’en faire l’analyse politique, alors que c’est cela qui est important.

La tactique de l’intox

D’abord, le chef de l’Etat et le gouvernement ont appliqué avec beaucoup de « sérieux » leur stratégie, une ligne définie très clairement dès le début de l’affaire :

– Tenter de couper, par tous les moyens, le lien « amical » entre le mouvement et l’opinion.

– Polariser le débat, le ramener si possible à sa dimension purement sécuritaire, afin de regrouper autour du gouvernement ses électeurs des classes bourgeoises, c’est-à-dire les partisans de l’ordre.

– Pratiquer constamment l’amalgame : les « foules haineuses » (Macron), la « bête immonde tapie dans la foule anonyme » (Griveaux), pour assimiler gilets jaunes et casseurs, possiblement les nazifier, ne jamais reconnaître une légitimité spécifique au mouvement (auquel cas il faudrait le prendre au sérieux, le recevoir en tant que tel, et le traiter). Emmanuel Macron a d’ailleurs annoncé la couleur à ce sujet dès le début en disant du soutien des Français au mouvement : « Je n’y crois pas ».

–  Prendre le mouvement à revers, par le moyen du « Grand débat », afin de ne jamais l’affronter ni lui répondre directement, mais plutôt s’adresser à « l’opinion » dans son ensemble et sa diversité. Ce dernier axe est cohérent avec le premier, consistant à vouloir séparer le mouvement de l’opinion.

Une caractéristique dans tout cela : une politique de communication et d’ « intox » qui paraît très professionnelle, impression d’autant plus forte que tous ses éléments ont été constamment repris par la presse avec un manque de recul et même une flagornerie assez terrorisants dans ce que l’on nous dit encore être une démocratie moderne.

Je casse donc j’existe

De son côté, le mouvement n’a pas appliqué strictement une stratégie, mais a plutôt eu, si l’on peut dire, un comportement global conforme à sa nature :

– « Si on ne nous écoute pas, si on ne nous prend pas au sérieux, on revient » : simplicité du discours et de l’action, constance dans l’effort de revendication, résilience, ce sont les mêmes qualités qui permettent à ces classes sociales de résister au quotidien. C’est peu médiatique, mais ça tient, et ça dure… Il faut tout de même remarquer, même si les médias claironnent que « le mouvement s’essouffle », qu’il y a, depuis 20 semaines, entre 30 000 et 100 000 personnes sur les pavés tous les samedis. Pour l’instant en tout cas, c’est plus la marque d’une grande durabilité que celle d’un véritable essoufflement.

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– Un manque de distanciation, il faut bien le dire, par rapport aux casseurs et à la violence. C’est certainement un des points faibles du mouvement, mais, du strict point de vue de la tactique politique, ont-ils tort ? Chacun a encore en tête le syndrome de la « Manif pour tous ». En traitant avec autant de mépris, parce qu’il savait qu’il était parfaitement pacifique, un mouvement de fond de la société française, qui avait mis, au début, plus d’un million de personnes dans la rue, Hollande et Valls ont créé un problème pour leurs successeurs pour des dizaines d’années. Depuis cette époque, chacun a compris qu’en France, si on ne casse pas, on n’existe pas. Les populations (retraités, petits patrons et employés), dont sont issus les gilets jaunes sont fondamentalement pacifiques, mais pour la raison ci-dessus, ils savent que la violence les sert, tout comme elle sert par ailleurs les intérêts du gouvernement, pour radicaliser le mouvement, pour « terroriser le bourgeois », et pour montrer qu’il assume l’ordre. En réalité, dans la pièce de théâtre politique qui se joue, la violence arrange tout le monde. C’est pour cela qu’elle perdure.

Macron, une victoire à la Pyrrhus

Pour résumer, donc, d’un côté des tacticiens parfaitement rodés à l’intox médiatique et relayés à merveille par les grands médias (qui ont choisi le camp de leurs subventions, de leurs sponsors publicitaires et de leur lectorat), de l’autre, des bataillons occupant le terrain de façon constante et déterminée. Aujourd’hui, après 20 semaines, qu’est-ce qui a changé par rapport au début ? Qui semble l’emporter ? Que peut-il se passer ?

A première vue, à ce jour, c’est plutôt le gouvernement qui l’emporte :

– Le soutien de l’opinion semble nettement plus faible (même si on peut lui poser la question de plusieurs façons. Selon que l’on dise, par exemple « êtes-vous contre la violence du mouvement des gilets jaunes ? », ou bien « pensez-vous qu’après 20 semaines, les revendications du mouvement sont toujours légitimes ? », on obtiendra des résultats très différents).

– Le mouvement s’est incontestablement radicalisé. Par rapport au souffle du début, les modérés ont semble-t-il tiré les leçons de cette évolution. Ils se sont mis en retrait, laissant les casseurs prendre le leadership. Cela ne veut certainement pas dire, à notre avis, qu’ils en sont partis de façon définitive. Simplement, c’est leur façon de refuser l’amalgame.

La tactique du gouvernement a donc obtenu les résultats qu’elle avait planifiés : la coupure du mouvement en deux et sa disqualification. Mais cette victoire est peut-être en même temps son échec. C’est ce qu’a montré l’épisode 18, celui du samedi 16 Mars.

Macron se prend les pieds dans son piège

Ce qui s’est passé ce jour-là, c’est la zadification du mouvement (ou, si l’on veut être plus précis, de la marge politisée et radicale du mouvement que le mouvement instrumentalise à ses fins puisque c’est bien, en fin de compte, de cela qu’il s’agit). Au moment où le gouvernement pensait avoir gagné la partie, il se retrouve avec un problème différent, mais bien plus grave. Pensez donc : il a offert aux orphelins de Notre-Dame-des-Landes et aux romantiques du grand soir de toute la planète un prétexte en or (une injustice flagrante et légitime) et une scène prestigieuse et médiatique, l’une des plus belles du monde, les Champs-Elysées. Un Disneyland en plein Paris, spécialement dessiné pour les zadistes, après la banlieue nantaise, quelle promotion !

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Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que si le gouvernement ne voulait pas traiter, sur le plan politique, le mouvement des gilets jaunes dans sa forme initiale, pacifique, il ne sait pas le traiter non plus sous la forme actuelle, radicalisée et ultra-violente, qu’il a lui-même cherchée. En quelque sorte, le gouvernement s’est piégé lui-même.

D’abord, il ne s’attendait sans doute pas à ce que le mouvement évolue dans ce sens aussi vite. S’il souhaitait certainement, pour les raisons expliquées plus haut, qu’il devienne plus dur, sans doute ne pensait-il pas qu’il se transformerait avec une telle rapidité. Il a perdu, à un moment crucial, une manche essentielle. Il a joué, à ce titre, un jeu bien dangereux.

La guéguerre de positions

En plus, il est prisonnier du « syndrome Malik Oussekine », la doctrine du « zéro morts, zéro blessés », qui fait que, par-delà les rodomontades sécuritaires du ministre, les changements de tactiques ou de personnes, et les blessés dont on s’efforce de ne pas parler, en réalité, les troupes sur le terrain n’ont aucune latitude d’action, et les manifestants le savent. D’une certaine façon, le gouvernement a réussi à amener son adversaire au point d’ignition qu’il voulait, alors qu’il ne dispose pas des extincteurs pour éteindre le feu qu’il a fomenté. Quelle faute tactique majeure !

Il a aussi fait une erreur aussi vis-à-vis de ses propres électeurs. La radicalisation, c’était pour leur dire « nous sommes les maîtres de l’ordre », ce que ces électeurs veulent entendre plus que tout. Pour tenir une telle posture, un peu de désordre, ce n’est jamais mauvais, parce que ça veut dire « vous voyez bien, c’est nous ou le chaos ». Mais si ça dure, et si ça castagne de plus en plus, où est la cohérence de la posture ? La tactique se retourne contre son auteur.

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On remarque aussi que si le gouvernement, lors des épisodes 19 et 20, a renforcé et modifié son dispositif pour le rendre, semble-t-il, plus performant, les casseurs ne se sont pas précipités pour « en remettre une couche » tout de suite. Au contraire, ils sont plutôt partis en province (notamment à Bordeaux), ils ont paru calmer un peu le jeu. Sur le strict plan de la tactique politique, ils ont raison, leur réaction n’a rien d’étonnant. Il est certain que derrière les « black blocks » se cachent d’excellents penseurs de la sédition, nourris au lait des écrits et pratiques de tous les stratèges et théoriciens de l’insurrection de l’Histoire. La règle n°1 de toute guérilla, c’est de ne jamais affronter le pouvoir en place en rase campagne, mais de le discréditer progressivement, symboliquement et politiquement, en montrant qu’il est légal, mais pas légitime, parce qu’il est incapable d’assumer ses deux missions fondamentales : l’ordre et la justice (cf : Contre-insurrection, théorie et pratique, Davis Galula). A ce titre, ils ont tout leur temps. Lorsqu’ils auront bien étudié les nouveaux dispositifs, ils frapperont à nouveau, où et quand ils le voudront, ce n’est qu’une question de temps. Ce jour-là, le gouvernement se disqualifiera encore un peu plus.

Macron n’est pas Chirac

En résumé : le gouvernement, avec beaucoup d’efforts (intox, renforcements sécuritaires, « Grand débat ») a obtenu ce qu’il voulait. Mais finalement, il s’est considérablement enfoncé :

– Le problème de départ, à savoir les revendications légitimes des gilets jaunes (pouvoir d’achat, représentativité politique) n’a pas été traité.

– Il a enfanté, en plus, un monstre de violence dont il n’est pas prêt de se débarrasser

– Sa sortie honorable du « Grand débat », manœuvre hasardeuse s’il en était, est tout sauf garantie

– En se mettant lui-même en scène en permanence, le président a fait une surenchère très imprudente et maladroite. Il se retrouve aujourd’hui, aux yeux de tous les analystes, très isolé.

Chacun voit de plus en plus clairement que la seule sortie possible, c’est la dissolution. Mais Macron n’est pas Chirac. Il n’a aucune souplesse, et déteste reconnaître qu’il a pu avoir tort. Il sait pourtant que s’il ne fait rien, son quinquennat est fichu. Mais il ne parvient pas à se résoudre à rebattre les cartes. Jusqu’où s’enfoncera-t-il encore ?

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