Comme le remarquait naguère Luc Rosenzweig, les grandes coalitions sont à la mode en Europe. Le problème, c’est que ce ne sont pas des coalitions, ce sont des regroupements de gens et de partis qui disent la même chose sous des emballages différents. Un peu, comme à une époque que les moins de quarante ans n’ont pas pu connaître, Le Figaro et L’Aurore dont seuls la Une changeait. Ou aujourd’hui, la Citroën C1, la Peugeot 107 et la Toyota Aygo. Ce sont les mêmes voitures fabriquées sous des marques différentes pour réduire les coûts mais en même temps garder l’illusion que vous avez le choix. Un peu comme les programmes économiques des principaux partis dits de gouvernement en Europe. Tous libéraux avec, selon les particularismes locaux, des doses variables de social, doses de plus en plus homéopathiques au demeurant. Même en France où le PS et l’UMP s’écharpent parfois avec férocité, s’il n’y avait pas l’hypothèque d’un FN de plus en plus conquérant et d’un mode de scrutin qui ne tolère qu’un seul vainqueur, il y a belle lurette que Copé, Raffarin, Lagarde, Borloo, Sapin, Moscovici et même Duflot auraient constitué un gouvernement d’union nationale, pour la plus grande gloire des critères de convergences et de la réduction des déficits. Comme ça, même la France serait moderne. Moderne au sens où l’entend un Barroso, c’est-à-dire ouverte comme une fracture à la concurrence libre et non faussée.

Mais voilà, dans un monde idéal, une autre grande coalition serait possible. Une coalition qui a déjà eu lieu dans notre histoire, et qui a plutôt bien fonctionné puisqu’elle a permis la reconstruction de la France de l’après-guerre, la Sécurité sociale, la retraite, la nationalisation du crédit et de l’énergie sans compter une politique extérieure qui tenait la dragée haute aux deux blocs entrain de se dessiner. Si, si, je vous parle de l’union sacrée entre les deux grands courants de la Résistance, les gaullistes et les communistes.

Il n’y a plus beaucoup de communistes ni de vrais gaullistes m’objecterez-vous et vous aurez raison. Seulement, ceux qui restent s’entendent très bien. Cette semaine, et dans une indifférence médiatique que l’on peut imaginer générale, Alain Bocquet, député PCF du Nord et Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne et président de DLR, vont présenter ensemble les conclusions d’une mission sur les paradis fiscaux et la lutte contre la fraude fiscale qui a débuté en novembre 2012. Les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis la campagne pour le Non au referendum de 2005. Comme le dit Alain Bocquet lui-même, dans un entretien à La Voix du Nord, samedi dernier, « Nicolas et moi on est d’accord à 95% ». Bocquet a même préfacé le livre de NDA qui paraît chez Fayard, Les voleurs de la République. On peut penser que les 5% restants, c’est quand NDA, qui reste mon homme de droite préféré car il n’est pas de droite, croit utile d’aller soutenir Robert Ménard à Béziers.

Quand on regarde ce que raconte un peu ce rapport sur la fraude fiscale, on comprend aussi que si NDA et Bocquet s’entendent, c’est qu’ils croient encore à la volonté politique. Il est vrai que les chiffres qu’ils donnent sont impressionnants. Ils estiment le coût de l’évasion fiscale à 10% du PIB, rien que ça. Ils dénoncent l’inertie de la France face aux « carrousels » des TVA qui consistent pour les « grands criminels de la finance » d’après l’expression de NDA, à se servir de l’abolition des frontières et du système de TVA déclaratif et déductif pour encaisser une TVA sans la reverser ou, au contraire, en se la faisant rembourser alors qu’on ne l’a jamais payée. Et le « carrousel », c’est quand les marchandises sont vendues et réexpédiées de pays en pays pour encaisser la TVA à chaque fois. À la fin, cela dessine une géographie aimablement ubuesque de l’Europe qui fait de Jersey le premier exportateur mondial de bananes ou de la Suisse le principal pays de négoce des matières premières. L’air de rien, cette attraction foraine  coûte 10 milliards par an à la France.

Evidemment, lutter contre les paradis fiscaux, c’est plus compliqué que de monter les Français les uns contre les autres en les faisant regarder dans l’assiette du voisin. On va aller s’occuper d’une fraude aux aides sociales, de l’aide médicale gratuite aux étrangers (qui est d’ailleurs une forme de sécurité sanitaire pour éviter qu’un clandestin ne ramène un virus bien méchant), des régimes spéciaux, bref gratter des miettes chez les petits en occultant soigneusement la possibilité de reprendre à de vrais et grands voleurs qui n’ont plus la moindre idée de ce que signifie « solidarité nationale » les sommes colossales qu’ils distraient à l’administration fiscale. Et avec  un cynisme d’autant plus inacceptable que la crise est là et que c’est au nom des déficits que l’on fait vivre une génération moins bien que la précédente.

Oui, le souverainiste et le communiste ensemble, pour désigner l’ennemi commun et nous rappeler que « Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat. »

*Photo : WITT/SIPA. 00650871_000003.

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