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Luc Rosenzweig, mon ami, mon maître

Un modèle de journaliste

Luc Rosenzweig, mon ami, mon maître
Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig était un modèle de journaliste. Erudit, fin connaisseur de l’âme humaine et des arcanes politiques, drôle et parfois injuste, l’ancienne plume de Libération et du Monde manque cruellement à Causeur et à ses lecteurs.


On dit souvent que c’est avec le temps qu’on ressent l’absence. En ce qui concerne Luc, elle m’est tombée dessus quelques jours après ses funérailles, le 20 juillet à Lyon, et son inhumation dans son village de Savoie où nous nous étions promis de nous retrouver cet été pour travailler au livre que nous étions en train d’écrire. Toutefois, ce n’est pas la pensée de ce projet ni le souvenir des instants partagés qui m’ont fait comprendre ou plutôt éprouver que son absence serait définitive et combien elle serait cruelle, mais une circonstance banalement professionnelle. L’affaire Benalla venait de commencer et tout en m’amusant passablement des pitreries involontaires de Roger-Petit et consorts, je me demandais par quel bout la prendre. Habituellement, dans de telles circonstances, l’un de mes premiers réflexes était d’appeler Luc. « J’ai besoin que tu me dises ce que je pense », lui disais-je en riant. Et s’ensuivait une conversation, ou plutôt un exposé que j’écoutais, ravie et toujours impressionnée par sa culture, notamment politique : il n’avait pas son pareil pour évoquer notre histoire récente, mêlant les anecdotes personnelles, une analyse toujours profonde de la comédie humaine et une connaissance encyclopédique, entrelardées de vacheries et de gloussements (les miens, lui était plutôt du genre à hennir). Je ne crois pas que les frasques du conseiller sécurité du président auraient beaucoup ému ce vieux briscard qui n’aimait pas beaucoup les vertueux – il en avait connu quelques-uns au Parti, puis au Monde. Peut-être aurait-il évoqué les grands scandales de la Mitterrandie. Quand nous avions le temps, ces discussions duraient, digressaient, passaient par le dernier livre lu ou la dernière ânerie entendue sur France Inter, sans oublier les nouvelles de la famille et des amis, pour se conclure, souvent abruptement, parce que l’un ou l’autre voyait l’heure passer, sur le même accord : « Tu m’envoies ton papier ? » En vrai, les articles arrivaient très souvent avant que qui que ce soit ait eu l’idée de les commander. Luc avait conservé pour l’actualité une gourmandise de lève-tôt et n’importe quel micro-sujet pouvait lui inspirer une hypothèse originale ou un billet assassin. Il faut au passage tuer dans l’œuf la légende rose d’un Luc débonnaire et plein d’empathie pour l’ensemble de l’humanité, qui ne lui rend pas justice : il lui arrivait d’être injuste, blessant, parfois même injurieux avec ses adversaires, franchissant sans s’en rendre compte la frontière entre le désaccord idéologique et la détestation personnelle.

Heureusement, il n’avait aucune persévérance dans la méchanceté ni d’ailleurs aucune compétence. Non seulement, il acceptait aisément de supprimer les noms d’oiseaux et les épithètes infamants dans ses textes, mais il se montrait facilement penaud quand il découvrait que ses attaques pouvaient peiner leur cible. Alors il se réconciliait, et puis il recommençait. C’est ce qui s’est passé avec Bernard Guetta, je ne sais pas très bien où ils en étaient, mais cher Bernard, il n’y avait rien de personnel.

J’ai longtemps pensé que ce penchant intermittent pour la violence verbale lui était resté de son passé communiste. Sans doute aussi qu’après quinze ans de service étranger à Libération puis au Monde, sa plume se libérait et découvrait ou redécouvrait le plaisir de ferrailler, de défendre ses positions, fût-ce par un zeste de mauvaise foi. Non pas que le journalisme pratiqué au Monde ou à Libération soit délivré de toute idéologie, bien sûr. Mais en ces années-là, en tout cas, un correspondant ou un rubricard du Monde devait d’abord avoir une connaissance approfondie de son sujet – on n’appelait pas encore ça l’expertise. Et quand il militait, c’était en contrebande, derrière un vernis de neutralité. À Causeur, dont il a été l’un des piliers de la première heure, Luc a retrouvé le goût de la bataille des idées menée à visage découvert – c’est-à-dire de la polémique. Et qu’on me permette cette forfanterie, celui de la liberté. Avec ce qu’elle a parfois d’excessif. Ainsi, lui qui s’était découvert sioniste sur le tard, comme le raconte Élie Barnavi – et que j’ai d’ailleurs connu lors d’un déplacement en Israël –, était sur le sujet d’une intransigeance sourcilleuse parfois malvenue, soupçonnant de mollesse tous ceux qui continuaient à se réclamer de la gauche israélienne.

« Que penses-tu de ceci ? », « Que fait-on sur cela ? », « Tu n’as pas une idée pour la une ? » Je le revois, ce jour de juillet, il venait d’apprendre que sa petite-fille avait été reçue au bac avec mention très bien, nous avons eu un déjeuner fort gai. Depuis que je l’ai quitté, devant le petit hôtel parisien où il avait ses habitudes, pour ne plus le revoir, j’ai compris le sens du mot « irremplaçable » en pensant à tous ces articles qu’il n’écrira plus et dont vous êtes, chers lecteurs, définitivement privés. Aussi élégant d’âme qu’il l’était peu dans ses vêtements, Luc Rosenzweig était l’un des meilleurs représentants du journalisme à l’ancienne, c’est-à-dire d’un métier intellectuel qui n’avait pas encore adopté les codes et les obsessions de la télé où on ne tolère plus guère les looks baroques comme le sien.

Bien sûr, je croyais avoir le temps. J’aurais dû parler avec lui de littérature et de poésie, j’aurais dû l’interroger mieux sur sa jeunesse militante, et aussi sur sa vie au Monde. Comment cet esprit délié a-t-il pu se plier au carcan intellectuel communiste ? Comment mon cher ami, si ironique et subtil, a-t-il supporté de travailler sous les ordres d’Edwy Plenel, dont l’humour n’est pas la qualité première ? Mystère.

L’ouvrage que nous projetions, Notre gauche totalitaire, m’en aurait appris beaucoup, sur lui et sur la France de sa jeunesse car il devait y apporter l’essentiel : son expérience intime, sa connaissance des personnages principaux et sa compréhension des illusions qu’il avait partagées.

Avec les années, Luc était devenu aimablement conservateur. Mais, était-ce parce qu’il était un fils du désastre, lui, né en 1943 d’un père ayant quitté l’Allemagne en 1933 et d’une mère haute-savoyarde – en tout cas pour moi –, qu’il se refusait à la nostalgie, affichant une confiance inébranlable dans les générations futures pour faire perdurer un monde habitable ? Et il entendait bien, quant à lui, profiter de toutes les merveilles que le nôtre offre encore, bons auteurs, bons amis, bons repas et famille en or. Si ça se trouve, ce gourmand n’a jamais connu l’ennui.

Dans le bel article qu’il lui a consacré dans Le Monde (16 juillet 2018), son ami José-Alain Fralon évoque la période où il était correspondant en Allemagne, citant un de ses confrères de l’époque : « Il était presque aussi important que l’ambassadeur de France. Tout ce qui comptait à Bonn allait dîner chez lui. » Cela ne m’a pas étonné. Il avait conservé des amis dans le monde politique et diplomatique, y compris parmi ces élus locaux qui constituent le tissu politique français. Lui, l’intellectuel ashkénaze et le journaliste parisien, adorait cette France rurale où il avait pris racine. Il était très fier d’avoir participé et gagné au « Jeu des mille euros » de France Inter, expérience dont il a d’ailleurs tiré un délicieux article. « Si les épitaphes étaient encore à la mode, j’informerais volontiers les visiteurs de ma sépulture que, sous cette pierre tombale, gît un lauréat du “Jeu des mille euros” », écrivait-il. Voilà qui est fait, très cher Luc.

Septembre 2018 - Causeur #60

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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