Mardi 3 février, une professeure d’arts plastiques de 60 ans a été grièvement poignardée à plusieurs reprises dans sa classe du collège La Guicharde à Sanary-sur-Mer (83) par un élève de 14 ans. L’adolescent a reconnu avoir prémédité l’attaque en prenant un couteau chez lui. Alors que tous les observateurs bien sages se demandaient ce weekend comment encore susciter des vocations dans le professorat après cette nouvelle attaque en milieu scolaire, notre contributeur Charles Rojzman dénonce de son côté notre refus collectif de voir l’ensauvagement. Nous avons fabriqué une société molle avec des individus durs, observe-t-il avec effroi.
À Sanary-sur-Mer, un adolescent de quatorze ans a poignardé sa professeure. Quatorze ans. Ce chiffre devrait suffire à faire tomber les masques. Il ne s’agit pas d’un simple fait divers. Il ne s’agit pas d’un dérapage individuel. Il s’agit d’un événement politique majeur, au sens le plus strict du terme : un enfant a porté la guerre au cœur de l’école. Et pourtant, immédiatement, le système se met en marche. Les médias parlent de drame. Les responsables invoquent le mal-être adolescent. Les experts convoqués expliquent, contextualisent, psychologisent. On fouille la famille, on scrute le passé, on cherche une fragilité intime — tout sauf regarder la réalité collective. Car ce qui s’est produit à Sanary n’est pas une anomalie. C’est une étape.
Bruit de fond
Depuis des années, les agressions à l’arme blanche se multiplient. Elles ne provoquent plus de choc durable. Elles sont intégrées au bruit de fond. Le couteau est devenu un objet social banal. Il circule dans les cartables, les poches, les halls d’immeuble. Il n’effraie plus. Il rassure celui qui le porte. Cela s’appelle une régression civilisationnelle.
Le couteau n’est pas une arme neutre. Il implique la proximité. Il suppose le contact. Il inscrit la domination dans la chair. Il appartient aux sociétés où l’État ne tient plus, où la loi abstraite ne suffit plus, où la violence redevient un langage. Le couteau apparaît toujours là où l’autorité disparaît. Il dit : l’institution est faible. Il dit : le corps de l’autre est disponible.
Ce que révèle cette violence juvénile, ce n’est pas une crise psychologique. C’est l’effondrement du cadre politique et symbolique. Nous avons détruit méthodiquement tous les piliers :
– l’autorité parentale, discréditée au nom de la bienveillance,
– l’autorité scolaire, neutralisée par la peur du conflit,
– l’autorité de l’État, dissoute dans la communication,
– l’autorité morale, remplacée par la compassion automatique.
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Nous avons remplacé la loi par l’émotion. La sanction par l’explication.
La limite par le récit. Et maintenant, nous récoltons. Ce jeune de quatorze ans est l’enfant parfait de notre idéologie : un individu sans repères solides, sans interdit intériorisé, élevé dans un monde où tout est négociable, où la frustration est vécue comme une violence, où la responsabilité est toujours déplacée ailleurs.
Il est le produit direct d’un système qui a sacralisé les droits en oubliant les devoirs.
On nous répète que ce n’est pas culturel. Que ce n’est pas civilisationnel. Que ce serait stigmatisant de le dire. Mensonge.
Il ne s’agit pas de race. Il s’agit de normes. Il s’agit de modèles anthropologiques. Il s’agit de sociétés parallèles installées durablement sur le territoire national, où l’honneur, la force, la réputation et la domination comptent plus que la loi commune.
Refus de voir
Dans ces univers mentaux, l’école n’est pas sacrée. Le professeur n’est pas respectable. L’institution est ennemie. L’Autre est une surface d’impact. C’est cela, le séparatisme réel. Pas celui des discours officiels. Celui des comportements. Et l’État le sait. Mais il refuse de le nommer, car le reconnaître obligerait à admettre l’échec de quarante ans de politiques migratoires, éducatives et culturelles. Il préfère fragmenter le problème : prévention ici, médiation là, cellules psychologiques ailleurs. Il refuse de voir l’ensemble.
Résultat : une société où les enseignants sont exposés, où les policiers sont haïs, où les citoyens apprennent à se taire, où les enfants grandissent sans intérioriser l’interdit fondamental : tu ne feras pas violence. Sanary marque un seuil supplémentaire : la violence quitte la rue pour pénétrer l’école. Quand un adolescent poignarde sa professeure, ce n’est pas une crise individuelle. C’est un effondrement politique. Cela signifie que la transmission est morte. Que l’école n’est plus protégée. Que l’adulte n’est plus figure d’autorité. Que l’enfant n’est plus contenu. Nous avons fabriqué une société molle avec des individus durs.
Nous avons désarmé moralement les institutions et laissé les pulsions occuper le terrain. Ce garçon de quatorze ans ne portait pas seulement un couteau. Il portait notre lâcheté collective. Car une civilisation ne disparaît pas sous les coups de ses ennemis. Elle disparaît quand elle renonce à se défendre, quand elle ne sait plus imposer ses règles, quand elle préfère l’excuse à la limite, le pathos à la loi. Le couteau n’est pas arrivé par surprise. Il est le fruit logique d’un monde qui a confondu humanisme et abdication.




