A mon sens, Luc Ferry a raison: plus la police s’adoucit, plus la société s’ensauvage. Mais si l’ultra-sévérité est appliquée aux gilets jaunes, pourquoi ne l’est-elle pas aux frontières et dans les quartiers les plus violents de la République?


Un jeune homme qui m’est très proche s’était lancé, il y a quelques années, dans une noble croisade. Pour alerter l’opinion sur la responsabilité de l’aviation dans le réchauffement climatique, il sautait sur les tarmacs d’aéroport devant les avions en partance. « Les policiers venaient aussitôt me ceinturer, mais ils restaient corrects avec moi. Et même ils me vouvoyaient avec politesse. » Ce qui bien sûr l’encourageait à recommencer ce genre d’exploit. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer cet héroïsme à la Don Quichotte mais je pensais qu’un des piliers de la civilisation s’effondrait sous mes yeux : la peur du gendarme.

« Mais ceci dit, je condamne toute violence… »

La notion de « common decency », c’est-à-dire de morale populaire, est fondamentale dans la pensée antifasciste de George Orwell, édifiée dans les années 1930. Jean-Claude Michéa et Alain Finkielkraut y font souvent référence avec admiration. Or, quoi de plus populaire et apparemment simplet que la maxime : « La peur du gendarme est le commencement de la raison » ? « Un homme ça s’empêche », disait le père de Camus, et ça s’empêche encore mieux si la peur du gendarme lui fait éviter les bêtises.

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Le philosophe Luc Ferry a déclenché une tempête de protestations en déclarant à l’antenne de Radio Classique que les policiers devaient faire usage de leurs armes quand ils étaient accablés de coups par les manifestants, « armes non létales », a-t-il précisé ensuite. Je l’approuve entièrement. La condamnation de la violence d’où qu’elle vienne a jailli de tous côtés en ces temps troublés, le mantra rituel « mais ceci dit, je condamne toute violence » sortait immanquablement de la bouche des commentateurs de l’actualité. La phrase de Luc Ferry a retenti comme un coup de canon au milieu d’un beau concert d’unanimisme béat. Or, comme aurait pu dire la grand-mère de Martine Aubry : « Quand tout le monde est d’accord, c’est qu’il y a un loup ».

C’est la faute à Rousseau

Regardons de plus près. La meilleure preuve que la droite et la gauche existent encore et existeront vraisemblablement toujours, c’est que les œuvres des pères fondateurs de l’une et de l’autre, Hobbes et Rousseau, permettent d’éclairer des situations contemporaines qu’ils ne pouvaient prévoir. S’il parlait du fond de son tombeau au Panthéon, Rousseau dirait d’une voix sépulcrale aux gilets jaunes : « L’homme est bon par nature, c’est la société qui l’a perverti. Ne te retiens pas, ô peuple humilié, mets à bas cette société injuste qui t’empêche de boucler tes fins de mois. » Bref il jetterait de l’huile sur le feu. Ce à quoi Hobbes répliquerait du fond du charmant cimetière de campagne anglais où on se plaît à imaginer sa tombe : « L’homme est un loup pour l’homme, my dear fellows. Si vous n’instituez pas un Etat fort en droit d’exercer la violence légitime de la loi, ce sera la guerre de tous contre tous. »

Benalla, dernier flic de France ? 

Nous nous flattons d’avoir la police la plus démocratique et respectueuse du monde parce que nous sommes biberonnés au rousseauisme. Mais est-ce bien raisonnable ? L’objectif zéro mort est certes moralement admirable, mais en poussant cette logique jusqu’au bout, on peut imaginer tous les magasins de Paris pillés, la cathédrale de Strasbourg dynamitée, les vitres de la Promenade des Anglais réduites en miettes par des jets de galets pris sur la plage de Nice, la statue de la Vierge de Lourdes jetée dans le Gave, la Cité du Vin de Bordeaux ravagée par des émeutiers qui auraient bu toutes ses bonnes bouteilles, le Mont-Saint-Michel vandalisé par des tagueurs graffant à la vitesse d’un cheval au galop, bref tout ce qu’on veut. Et le soir, un ministre de l’Intérieur souriant viendrait annoncer devant les caméras de télévision que tout va bien, qu’il y a seulement quelques blessés légers, et que le reste ne compte pas puisqu’il s’agit de dégâts matériels. La police française, éduquée au « care » cher à Martine Aubry, n’est plus seulement paternelle, elle est devenue maternelle, si l’on excepte quelques individus qui ont encore une conception archaïque du maintien de l’ordre et se livrent au plaisir de cogner pour la bonne cause. Pas de panique, l’IGS va vite les mettre au pas. Détail amusant, parmi les derniers pratiquants du maintien de l’ordre à l’ancienne, on trouve un certain Alexandre Benalla qui un jour, place de la Contrescarpe…

Pourquoi se gêner ?

Je crois que cette conception angélique de la police vient aussi de l’idée naïve que le sang-froid des forces de l’ordre se communiquera par contagion aux manifestants. Douteux. Je me souviens du calme étonnant des policiers dont on avait incendié la voiture près de la place de la République : leur sang-froid ne s’est pas communiqué aux manifestants qui les entouraient. Je crois en outre qu’il existe là un mécanisme aussi implacable que les vases communicants : plus la police s’adoucit, plus la société s’ensauvage. On ne risque pratiquement rien à cramer des bagnoles : ni les quelques mois de prison qu’une justice débordée et indulgente n’aura pas le temps de vous infliger, ni une blessure, ni a fortiori sa peau. Pourquoi se gêner ?

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Tant que l’humanité n’aura pas accompli sa mutation vers la perfection morale, on se trouvera dans la triste nécessité de réprimer. Je zigzaguais un jour sur une route de l’Arizona, en restant quand même sur la partie droite de la chaussée. Je n’avais ni bu ni pris de stupéfiant, je regardais les grands paysages qui encadrent le canyon du Colorado, puis je reportais mon attention sur la chaussée. Un policier m’a arrêté et longuement sermonné d’un ton méprisant. Fini les embardées du touriste enthousiaste. Il faut approuver Luc Ferry, approuver aussi Edouard Philippe quand il réclame l’ultra-sévérité pour les débordements des gilets jaunes et prépare une loi anticasseurs. Ce qui fait bien rire les gens de ma génération, qui se souviennent de Raymond Marcellin et de sa loi anticasseur qui avait scandalisé la gauche. Le nouveau monde a une tendance de plus en plus évidente à imiter l’ancien.

Et l’ultra-sévérité aux frontières et en banlieues ?

Mais il y a un mais, un gigantesque mais. Cette police qui va devenir ultra-sévère avec les gilets jaunes va-t-elle rester ultra-indulgente dans les Alpes et les Pyrénées avec les migrants qui entrent en France comme dans un moulin, sans daigner montrer le moindre papier ? Je n’ai jamais compris pourquoi on est un délinquant quand on tente de franchir la frontière italienne ou espagnole et un malheureux migrant digne d’être secouru dès qu’on a trompé la vigilance de la police des frontières et posé le pied en France. Si on autorisait les gardiens à tirer fût-ce des flashballs sur les illégaux, quels hurlements horrifiés dans la bien-pensance ! On sait pourtant que le double meurtrier de la gare Saint-Charles aurait dû être en rétention administrative, puis renvoyé dans ses foyers.

Et que dire des zones de non-droit des banlieues ? On y caillasse les pompiers sans craindre l’ultra-sévérité. La police aurait même la consigne de ne pas déranger les rodéos et de ne pas se lancer à la poursuite des voitures volées… Au fait, la loi anticasseurs sera-t-elle appliquée dans les territoires perdus de la République ou est-elle seulement destinée aux bouseux des ronds-points ? Le ministre de l’Intérieur s’est bien gardé de publier le nombre de voitures incendiées pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, comme l’a fait remarquer sur Causeur.fr, Régis de Castelnau. Volonté de ne pas susciter des imitateurs, comme le gouvernement l’a prétendu ? Manœuvre tordue pour mettre en vedette les déprédations commises par les gilets jaunes ? Ou tout simplement lâcheté, la vieille lâcheté qui consiste à acheter la paix en fermant les yeux ? Là encore, le nouveau monde ressemble furieusement à l’ancien.

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