La Levrette et En Levrette, un bordeaux et un jura qui vous mettront à genoux…


En matière de côtes-de-bourg et de côtes-de-blaye, il s’agit de prendre position. Nous connaissions déjà le château La Levrette, superbe bordeaux (rouge et blanc) élaboré dans le triangle d’or du Blayais par Laetitia Mauriac (petite-nièce de François). Issue d’une famille de négociants célèbres, les Mälher-Besse, Laetitia a créé un domaine sans château, puisque le « siège » se trouve dans son appartement du Bouscat, aux portes de Bordeaux.

L’originale Levrette, c’est sept hectares de vignes dont un dédié aux blancs, conduits naturellement, jamais agressés par le moindre intrant chimique. Son étiquette signifiante génère instantanément la plaisanterie lubrique, et fait le régal des cavistes.

Pris par le cru

Or, il s’agit d’abord d’un vin de respect. Dès le premier millésime (2006), La Levrette a enquillé les coups de maître : le blanc issu de sauvignon est chaque année rond, gras, structuré, ample, complexe. Sa robe profonde laisse perplexe tant son doré évoque un liquoreux. Ses touches d’agrumes, de fruits à chair blanche et jaune autorisent les fiançailles à la Hussarde avec, au choix : une volaille de Bresse crémée, une dorade crue juste marinée, un chèvre ferme mais déjà fait. Quant au rouge (60% de cabernet-sauvignon et le reste en merlot), il fut capable de détrôner Alter Ego, le second vin du célébrissime château Palmer (Margaux), lors d’une mémorable dégustation à l’aveugle. C’est dire.

©Château la Levrette
©Château la Levrette

Il est vanillé, épicé, toasté, il fleure bon les petits fruits rouges des haies et les baies noires des sous-bois, ça mâche en bouche, c’est gourmand, généreux : simple comme un gentleman sachant le rester. Et cela épouse sans dot mais avec tact la côte de bœuf maturée, ou bien ça vous prend le cuissot de biche en Amazone, sans coup férir.

Voici venir à présent le chardonnay En Levrette, cuvée du domaine des Marnes Blanches, dans le Jura. Blanc ouillé (maintenu à niveau afin d’éviter l’oxydation), « bio », élaboré par Géraud et Pauline Fromont sur un terroir à calcaires gryphées, son étiquette est sans équivoque qui montre deux bouteilles, l’une dressée, l’autre couchée contre, tout contre…

Dans les deux cas, l’allusion originelle est claire, mais elle diverge (« et dix verges, c’est déjà beaucoup », souffle Pierre Desproges) : d’un côté, sur l’étiquette du vin de Laetitia Mauriac, la référence à une race de lévrier italien ainsi qu’à la femelle du lévrier commun figure, silhouettée en noir, la queue glissée entre les pattes forcément de derrière (et nous l’imaginons tremblant, car une levrette ça tremble tout le temps).

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L’autre allusion faite aux lièvres qui bouquinent (se reproduisent) à la saison des amours, sur la parcelle où le chardonnay pousse, est signalée – non sans malice -, sur la contre-étiquette du vin des époux Fromont. Cependant, cette seconde référence est un poil abusive car, si le lièvre mâle se dit aussi bouquin1, d’où le mot bouquinage, éloigné de toute lecture, fut-elle licencieuse (on le nomme aussi capucin, oreillard, rouquin), la femelle du lièvre se nomme hase, comme celle du lapin, lapine, mais point levrette. Qu’importe, au fond.

« Subtile étreinte d’un terroir »

Le chardonnay enjoué du Jura y va d’ailleurs franco, et anticipe les traits d’esprit flirtant avec la gaudriole gauloise : « Subtile étreinte d’un terroir (…) Ce chardonnay vendangé à maturité sera le partenaire idéal de vos acrobaties gourmandes. Croquez le fruit jalousement défendu par les lièvres qui se sont établis sur cette parcelle (…) En Levrette vous mettra à genoux… », lit-on sur le flacon. De quoi donner envie de s’initier à une gymnastique – strictement œnologique – consistant à associer lever de coude et génuflexion. Sur le plan organoleptique, une amie caviste dans le Haut-Doubs m’a sèchement confié son sentiment comme on récite un haïku : « J’aime le goût de ce blanc d’une fine appellation. »

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