AUX COPAINS DE PÉTERSBOURG

Sur la ville basse de Taguil1, la pluie tombe,
Il vaudrait mieux gésir dans la tombe,
Il vaudrait mieux qu’on m’ait tué
Tonton en imperméable rutilant
Avec un tonton d’une robe grise enveloppé
Il vaudrait mieux être dans la tombe pourrissant.
De lieux pour la méchanceté ou bonté,
Dans la fosse on ne peut trouver.
Il était une fois, un écolier,
De l’honneur, un prisonnier
Il composa un syllabique poème :
Je vous aime,
Et vous êtes passés-partis,
Et où êtes-vous arrivés ?
Nulle part n’êtes arrivés,
Dans la ville de Taguil, la pluie.
Du seuil jusqu’à Dieu le père,
Le chemin est vide et solitaire
Aucun bruit n’y retentit
Aucun réverbère ne luit.
Mes flancs sont devenues les piécettes,
Mon chant est entonné.
De moi n’est pas sorti le poète,
Le diable m’a emporté !
Boris Ryjii, 1998
(Traduction TM)

« Au beau temps de notre ivresse »2, insolence de la jeunesse, la poésie nous paraissait « remplie d’une notable quantité d’importance nulle »3, une occupation ridicule… Tant dans ses déclinaisons officielles, les caciques des Maisons de la Poésie et leurs subventions, que dans les transgressions bidons des universitaires poststructuralistes, leurs laborieux efforts pour nous persuader, sémiotique aidant, que le langage avait pour fonction de ne rien dire que lui-même. Sans parler des tourments et malédictions de rimbaldiens attardés, ne suscitant que l’hilarité dans notre matérialisme dialectique d’auteurs ou éditeurs concrets vivant dans un monde tridimensionnel comme un poing dans la gueule.

Et puis, plus tard, l’univers mental se réduisant toujours plus à l’emballage déprimant de la marchandise si propice au rêve en vitrine, et ordure dès qu’elle est sortie de son écrin, la poésie reprit à nos yeux du prestige — plus près du ciel. Mais pas n’importe laquelle.

À l’inverse de ce qui se pratiquait majoritairement en Occident, les exercices de style des uns, la sémantique des autres, se réduisant au fond à une abstraction mercantile (It’s all about money, Ain’t a damn thing funny, scandait le rapper du Bronx Grand Master Flash en… 1982, dans The Message), la poésie russe parlait de quelque chose !… Quelle découverte !…

La terre des bagnards contemple le ciel des dieux. Les aléas de la traduction jouaient ici un rôle. La simplicité en trompe-l’œil d’Essenine était plus facile à transmettre. Incontrôlable et sans doute assassiné par les Bolchéviques parce qu’il avait écrit le poème épique Pougatchev, récit d’une révolte paysanne à l’heure d’une collectivisation provoquant la révolte des campagnes contre les communistes, il avait sa part de malédiction concrète. Et, ineffable, la profondeur subjective d’un paysan râblé devenu castagneur de rues, dont le coup de boule était légendaire dans les cabarets louches de l’époque de la NEP (Nouvelle Économie politique, introduite par Lénine après la Guerre Civile, une dose de capitalisme pour relancer le pays, qui enrichit nombre de trafiquants du marché noir), où foisonnaient les bandits :

         La vie est une tromperie d’une tristesse envoûtante,

         Et que d’une main brutale,

         Elle nous rédige des lettres fatales,

         C’est ce qui la rend si puissante.     

Les messages cryptés d’un Sergueï Tchoudakov, fils d’un directeur de camp du Goulag et d’une schizophrène avérée, poète-voyou de l’ère Khrouchtchev ( !) né en 1935, plus d’une fois interné dans les hôpitaux psychiatriques soviets et mort dans des circonstances mystérieuses (de froid, semble-t-il, dans une entrée d’immeuble où il avait trouvé refuge) au cours des années 1990, avaient eux aussi un fondement concret, ancré dans le totalitarisme soviétique :

Les motos de la milice

Vérifient l’identité

Sur la pente sur la pente

Je roule sur la pente

Je suis authentique, je suis régulier,

Ultralumpenprolétaire

À part les chocottes et la trique

Je n’ai aucun sentiment civique.

Puis vint une dernière figure énigmatique, Boris Ryjii, le poète phare d’Ekaterinbourg jusqu’à aujourd‘hui. Il s’agit de la ville où l’on exécuta la famille du tsar, celle où Sverdlovsk, voyant en 1918 un jeune soldat hésiter avant de tirer sur une petite fille de la famille impériale, lui arracha le fusil des mains pour abattre la gamine. Plus tard, en 1946, lorsque Sverdlovsk se présenta au maréchal Joukov, nommé chef de la garnison d’Ekaterinbourg, un homme qui avait battu Hitler et pris Berlin — mais en disgrâce auprès de Staline qui n’aimait pas la concurrence et le trouvait trop populaire — en déclarant : J’ai tué le Tsar, Joukov lui répondit : Je ne serre pas la main des assassins. Parole de soldat.

Boris Ryjii, quoique d’une famille de la classe moyenne soviet, père géologue à l’université et plus tard géologue lui-même, grandit dans un quartier prolétarien en lisière d’Ekaterinbourg, Btortchermet, à proximité des seules usines métallurgiques où l’on acceptait  des anciens taulards avec casier judiciaire. Le quartier attirait donc les criminels tout juste sortis du Goulag. Souvent, au printemps où fondent les tas de neige, on découvrait dans le quartier des cadavres ensevelis là en hiver. Boris Ryjii n’oublia jamais d’où il venait, si poète qu’il soit, champion de boxe amateur d’Ekaterinbourg, il sauva notamment du viol, à la nuit tombée, un certain nombre de jeunes filles traversant le parc voisin, grâce à la vélocité de ses poings.

Au début des années 2000, dans le groupe des quatre poètes d’Ekaterinbourg auquel appartenait notre cher Boris, le leader, Roman Tiagounov, eut une idée géniale : construire des monuments aux meilleurs poètes de la ville de leur vivant, sous la forme de pages manuscrites dans le marbre de leurs meilleurs vers. À ce groupe appartenaient aussi Dimitri Riabokon, et Oleg Dozmorov. Le seul sponsor du projet que réussit à trouver Roman Tiagounov était… un entrepreneur de pompes funèbres !… Nous restons ici dans le concret, la malédiction ne tombe pas du ciel, elle vient d’une décision pratique, si étrange que semble sa réalisation matérielle. Dans les quelques semaines qui suivirent, Roman Tiagounov tomba par la fenêtre au cours d’une soirée arrosée, accidentellement dit-on et Boris Ryjii se pendit chez ses parents, sans raison, ni justification apparente. Les deux autres poètes du groupe déménagèrent illico presto vers Moscou pour échapper à la malédiction, encore vivants aujourd’hui. Le projet de monument aux poètes de leur vivant n’eut jamais aucune suite, ce qui n’étonnera personne. La science et la rationalité contemporaines ne savent peut-être pas tout. Certaines forces dans le champ magnétique leur échappent peut-être.

Le concret, si ensorcelé soit-il par la malédiction, qui nous réconcilie avec une poésie vivante.

On pourra se rapporter à Des chansons pour les sirènes (Essenine, Tchoudakov, Medvedeva), saltimbanques russes du XXème siècle de Thierry Marignac (L’harmattan)

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