A force de dire qu’elle allait le faire, la France a fini par crier sa colère. Pour la calmer, elle a grand besoin de se parler. Mais le « grand débat » verrouillé qui lui est proposé n’arrangera rien…


Au-delà d’un réel « ras-le-bol » fiscal, subliminalement réduit aux usages de l’automobile par l’emblème du gilet jaune, c’est de maux plus profonds et anciens que souffre notre vieux pays. La crise actuelle ne paraît dès lors guère soluble dans un « grand débat » à quatre thèmes et quarante questions, l’aménagement du 80 km/h ou quelques impôts en plus et en moins. Et même en admettant que le happening national parvienne à imposer une accalmie (ce qu’on ne peut que souhaiter), la solution sera provisoire, avec la quasi-certitude d’avoir reculé pour mieux (re-)sauter.

On leur a demandé de se taire

Si les officiels et les commentateurs détectent sous les chasubles une « crise de la citoyenneté » et tentent de rebondir avec un nouveau concept creux, le « faire nation » (pour remplacer le démonétisé « vivre-ensemble »), ils sont peu nombreux à se risquer publiquement à en tirer les conséquences. Et avant cela à s’autoriser à dire que, depuis deux mois, nous récoltons en réalité ce que nous avons semé pendant plusieurs décennies. Il est bien tard en effet pour en appeler à tous les respects – de la loi, des biens publics ou privés, des institutions représentatives, des forces de l’ordre, des corps intermédiaires… – après avoir systématiquement sapé la légitimité de tous ces points d’ancrage d’une vie en commun pacifiée. A entendre certains, ces consensus indispensables auraient disparu par quelque regrettable miracle. Or, nous savons tous – sans oser toujours se l’avouer – quand, pourquoi et comment les choses en sont arrivées là.

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Depuis cinquante ans, des Cassandre ont dénoncé, sous toutes les formes possibles, les dangers des choix imposés à notre société au nom de vérités « modernes », « supérieures » et bientôt « incontestables ». Ceux qui rejetaient ces oukases ont été invités, souvent sans ménagements et sous les quolibets, à aller jouer les oiseaux de mauvais augure ailleurs, à savoir dans leur monde dépassé, réactionnaire, poussiéreux et rance. Leurs prophéties sont désormais accomplies : toutes les démissions et aveuglements qui ont suivi la « libération » soixante-huitarde, soutenues et parfois même encouragées par tout l’échiquier, produisent leurs effets. Il a fallu pour cela deux générations.

« Ça va péter ! »

Voici des années que nos dîners – en ville, en famille, à la campagne – s’achevaient par cette promesse répétée : « Ça va péter ! » Et, c’est vrai, le remue-ménage que nous vivons aurait pu avoir lieu il y a cinq ans ou dans cinq ans. On l’attendait ailleurs, sur le front des banlieues, à la rigueur dans des affrontements avec l’islamisme intégriste. Après avoir été retardé par de bons papas-gâteaux jonglant avec les milliards qu’ils n’avaient pas et nous serinant que nous pouvions dormir tranquilles, le mouvement a été provoqué par des premiers de cordée pressés et malhabiles, convaincus que le calme de la France « périphérique » était une soumission.

Cette France-là, qui est rurale comme urbaine, ouvrière et employée, blanche et multicolore, avec ou sans gilets, ne savait pas trop jusqu’ici comment rappeler à l’ordre ces nombrilistes contents de leurs martingales. Ils continuaient donc à semer, arroser et développer amoureusement un jardin d’absurdités. Leurs vérités décrétées créaient pour notre bien un nouveau monde obligatoire, avec une école sans instruction et sans discipline, un bricolage législatif et budgétaire anesthésiant, la prise en charge publique du moindre de nos malheurs, une justice douce aux humbles, la négation de toute idée de nation, d’histoire, voire même de culture françaises, la certitude que la seule vie qui vaille est celle qui ne connaît ni évaluation ni compétition, que l’égalité vraie consiste à prendre aux « mauvais riches » (forcément mauvais) pour sauver les « gentils pauvres », etc. Le tout était assaisonné par la culpabilisation impitoyable et méprisante des retardataires ou la marginalisation des sonneurs d’alarme.

Le grand débat confisqué

Nous avons ainsi insensiblement (mais presque consciencieusement) désactivé les règles de la vie en société, ses contraintes nécessaires, ses renoncements volontaires et les devoirs qu’impose le bien commun, qui n’est pas toujours (même s’il faut le tenter) la satisfaction de chacun. Petit à petit, la citoyenneté est devenue une notion indéfinie, personnalisée (comme tout ce que nous propose aujourd’hui le commerce) et sans contrepartie. Pour paraphraser l’enseignante Barbara Lefebvre1, nous avons créé deux générations « j’ai le droit »… celui de tout refuser, celui d’une colère à tout casser, celui du rejet des règles du jeu d’apparence désavantageuses et, si l’on osait, celui de croire au Père Noël.

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Pour indispensable qu’il soit, car toute autre solution aurait été un saut dans l’inconnu, le « grand débat » ne sera probablement qu’un cautère sur une jambe de bois. On a de toute façon déjà prévenu les citoyens qui voudraient y participer qu’il faudra rester raisonnable, concret et presque technique. Rien pour le moment sur l’identification des processus de délitement et la restauration de valeurs structurantes. Rien sur un effort de fond qui rendrait furieux – mais tant pis – les « people » pétitionnistes et les groupes de pression dépositaires du « bien ». Rien sur une volonté de s’attaquer aux couches encalaminées de nos renoncements. Et si jamais il venait à l’esprit des contributeurs d’aborder ces sujets, on les laissera aller dans tous les sens et vers tous les excès, ce qui donnera une bonne raison de ne pas tenir compte de leur avis. Encore une occasion manquée.

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