Le 6 mars se tiendront en Côte d’Ivoire des élections législatives éclairantes à plus d’un titre.


Au lendemain de la réélection d’Alassane Ouattara, elles devraient renseigner sur l’état de la démocratie dans le pays, mais aussi sur celui d’une opposition qu’il fallait bien, jusqu’à récemment, qualifier de fantoche, puisqu’elle avait décidé de boycotter la présidentielle d’octobre. Si cette dernière devrait cette fois défendre ses chances, elle pèche toujours par son caractère morcelé, mais aussi et surtout par l’outrance de ses reproches à l’égard du pouvoir en place, reproches lui tenant bien souvent lieu de seul programme politique. La Côte d’Ivoire ne mérite-t-elle pas mieux?

Le fait n’est pas nouveau : l’opposition ivoirienne, quand elle cherche à peser dans le débat démocratique, le fait essentiellement en tirant à boulets rouges sur l’administration Ouattara. Directement ou via ses émissaires. L’opposition s’oppose, et alors ? Difficile de le lui reprocher. La particularité des adversaires du RHDP, le parti présidentiel, est cependant qu’ils ne font que cela, s’opposer, ayant renoncé à se montrer constructifs, ne proposant rien ou presque. 

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Presque, car lorsqu’il s’agit de brosser un tableau crépusculaire de la Côte d’Ivoire, reconnaissons aux contempteurs de Ouattara un certain talent d’imagination. Ainsi, dans un papier publié le 19 février sur le site de Causeur, le journaliste franco-camerounais Charles Onana, auteur par le passé d’ouvrages pro-Gbagbo, affirme que le pays émerge de 20 ans « de chaos politique et de guerre civile sanglante ». Ah bon ? Depuis le départ de Laurent Gbagbo et l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, en 2011, le pays flirte pourtant avec une croissance à deux chiffres, se classe régulièrement parmi les meilleures progressions du classement Doing business de la Banque mondiale, attirant les investissements étrangers à tours de bras. Pas vraiment la marque d’un pays « à feu et à sang »… 

L’économie ivoirienne à l’avenant

L’honnêteté intellectuelle exige que l’on reconnaisse le rôle d’Alassane Ouattara dans les progrès économiques réalisés par la Côte d’Ivoire. Son bilan est en effet l’un des plus solides de l’histoire du pays, à tel point que la dernière décennie est souvent qualifiée de « second miracle ivoirien » par les observateurs. Alors qu’en 2011, l’économie s’était contractée de 4,8 % avec les soubresauts de la crise socio-politique, la croissance a repris de plus belle et a affiché sur les dernières années l’un des plus forts niveaux au monde. Selon les données du Fonds monétaire international (FMI), le PIB a progressé en moyenne de 8 % entre 2011 et 2018. 

Aujourd’hui, le pays est l’un des plus dynamiques de l’Afrique de l’Ouest et pèse pour près de 40% du PIB de l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA). Il est vrai que l’embellie économique ne profite pas encore à toutes les couches de la population, notamment dans les zones rurales. Mais on ne peut pas balayer d’un revers de la main les efforts de l’exécutif pour rendre la croissance plus inclusive. En 2013, le salaire minimum a ainsi été augmenté de 60%, passant de 36 000 Francs CFA à 60 000, alors qu’il n’avait pas été revalorisé depuis 18 ans. 

Président surtout par « devoir citoyen »

Si les adversaires politiques avancent que la conservation du poste de chef d’État est la seule ambition d’Alassane Ouattara, il faut rappeler qu’à 79 ans, l’homme n’a plus rien à prouver, ne cherchant qu’à maintenir ses acquis. C’est d’ailleurs ce que la nomination du défunt Premier ministre Amadou Gon Coulibaly comme candidat initial du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) à l’élection présidentielle du 31 octobre devait lui permettre de faire. Avec celui qu’il surnommait son fils, Ouattara avait trouvé un remplaçant idéal. Le décès brutal de celui-ci le 8 juillet, à quelques mois de l’élection, ne lui a pas laissé d’autre choix que de se présenter pour continuer de faire vivre son projet politique. 

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Même si la campagne électorale s’est déroulée sur fond de fortes tensions, le chaos que prédisaient certains n’a pas eu lieu. Le pays a connu des troubles qui se sont soldés par la mort de plus de 80 personnes, mais ils sont largement dus à l’opposition, justement, qui au lieu de défendre ses chances dans les urnes a préféré, par la voix de son leader Henri Konan Bédié, en appeler à la « désobéissance civile ». Toujours est-il qu’après avoir boycotté les élections législatives de décembre 2011 et de décembre 2016 ainsi que la dernière présidentielle, l’opposition semble déterminée à prendre sa place dans cette nouvelle joute électorale. 

Qui a peur de l’opposition ivoirienne? 

Pour renouveler les 255 membres de l’Assemblée nationale du pays, les calculs politiques vont bon train. S’il est déjà acquis que l’opposition participera à ce scrutin, les interrogations demeurent sur sa tangibilité, tant elle semble davantage affairée à se tirer dans les pattes qu’à proposer à ses militants la cohésion et le programme politique qu’ils sont en droit d’attendre. 

Ainsi, l’incapacité de l’opposition à présenter des listes communes pour tenter de briguer davantage de sièges se manifeste par exemple dans la circonscription de Gagnoa, où le Front populaire ivoirien (FPI) pro-Gbagbo et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié ne feront pas front-commun. Et si le PDCI et Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), la plateforme des formations pro-Gbagbo, présenteront des candidats communs dans la plupart des 205 circonscriptions, cette union devra affronter un autre bloc d’opposition, celui du Front Populaire Ivoirien (FPI) pro Pascal Affi N’Guessan. Sans compter le COJEP de Charles Blé Goudé, l’UDPCI d’Albert Toikeusse Mabri, et Agir de Martial Ahipeaud qui présenteront des candidatures uniques, dénonçant la mainmise des deux partis historiques (FPI et PDCI) dans le choix des candidats. Soit autant de chances, pour l’opposition, de ne pas parvenir à obtenir beaucoup de sièges face à un RHDP uni, déterminé, en ordre de bataille. 

Afin de poursuivre son objectif affiché de servir la Côte d’Ivoire, l’opposition ivoirienne serait inspirée de commencer par l’aider à ériger un multipartisme digne de ce nom, en irriguant le débat politique d’idées plutôt que de récriminations sans fin, quand il ne s’agit pas de contre-vérités éhontées à l’encontre du bilan de la majorité. Elle ferait mieux, également, de proposer un visage uni face au RHDP, qu’il est facile de taxer d’hégémoniste alors qu’il se contente de se présenter à ses électeurs de façon claire et ordonnée face à des adversaires brouillons, à la feuille de route illisible. La nation éburnéenne se cherche toujours une opposition digne de ce nom.

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