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Vers une nouvelle donne en Côte d’Ivoire?

A quinze jours des élections législatives en Côte d’Ivoire, le pays retient son souffle

Vers une nouvelle donne en Côte d’Ivoire?
À Abidjan, des supporters des partis de l'opposition à Alassane Ouattara dressent une barricade, novembre 2020 © Leo Correa/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509687_000038

Le scrutin legislatif du 6 mars est essentiel pour l’Afrique de l’Ouest. Et aussi pour le monde occidental. Le tout juste réélu président Ouattara doit faire face à une nouvelle donne: les deux grands partis historiques du pays font front uni contre lui. Une grande première. Après 20 ans de chaos politique et de guerre civile sanglante, la Côte d’Ivoire présente pour la première fois une opposition unie qui court sous les couleurs de l’Alliance, clairement déterminée à en finir avec les démons du passé. Un énorme caillou dans la chaussure d’Alassane Ouattara, réélu avec le soutien implicite de la France, pour un troisième mandat présidentiel qu’il avait pourtant juré, craché de ne jamais briguer.


A quelques semaines du scrutin législatif du 6 mars prochain au cours duquel les Ivoiriens vont devoir élire leurs députés, la violence, la répression et la fraude sont encore à craindre. Cette situation est désormais récurrente dans un pays qui fut, pourtant, longtemps un havre de paix.

Depuis la mort du président Félix Houphouët-Boigny en 1993, la Côte d’Ivoire peine à retrouver la paix et la stabilité. En moins de trois décennies, le pays a en effet connu deux tentatives de coup d’État, deux coups d’États réussis, des dizaines d’assassinats politiques, une guerre civile longue de dix ans et des milliers de victimes au compteur. Depuis la période trouble des indépendances, jamais ce pays n’avait été confronté à autant de souffrance et de détresse. Comment arrêter cette spirale de violence qui s’est emparée de la vie politique ivoirienne ?

Rappels historiques sur la Côte d’Ivoire

C’est au moment des élections présidentielles de 2011 que la crise a atteint son apogée. La communauté internationale avait déclaré que le président sortant, Laurent Gbagbo, avait perdu les élections et lui avait intimé de quitter le pouvoir. Le président Nicolas Sarkozy avait saisi cette occasion pour aider son ami Alassane Ouattara, adversaire de Laurent Gbagbo et ancien directeur Afrique du Fonds Monétaire International, à prendre le pouvoir par la force. Il allait s’y installer durablement…

Renversé, Laurent Gbagbo sera traduit devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Au terme de huit années de procès, il est acquitté de tous les chefs d’accusation retenus contre lui mais ne peut toujours pas rentrer dans son pays. Alassane Ouattara, craignant un retour triomphal de l’ancien président, champion de nombreux quartiers populaires, décide de durcir le ton contre les opposants et de fermer la porte à la discussion et à la réconciliation.

Après neuf ans passés au pouvoir, il n’est toujours pas parvenu à rassembler les Ivoiriens ni à pacifier le pays, son envie de conserver le fauteuil présidentiel semble être sa principale motivation et sa seule ambition. Il n’a d’ailleurs pas hésité à prendre l’initiative de modifier la Constitution pour s’arroger un troisième mandat à la tête du pays. Le principal candidat de l’opposition, l’ancien président Henri Konan Bédié, âgé de 86 ans, s’en est indigné publiquement: « Alassane Ouattara a violé la Constitution en se présentant pour un troisième mandat. Sa candidature est illégale et tout le monde le sait ». Il a également écrit à Emmanuel Macron pour l’alerter sur les risques d’une recrudescence de violence et sur le climat d’insécurité qui règne dans tout le pays. Il affirme en outre que le droit constitutionnel de manifester est désormais mis en péril par la vague d’arrestations des manifestants. Malgré les contestations, Alassane Ouattara va passer en force.

Celui que l’on présentait en 2011 comme un fervent démocrate est plus que jamais sourd et hostile à la discussion. Âgé de 79 ans, il est réélu le 31 octobre 2020 dans un climat de contestation et de fraude.

Le président ivoirien Alassane Ouattara s'exprime devant les journalistes après avoir voté le jour de l'élection présidentielle, le 31 octobre 2020. © Leo Correa/AP/SIPA  Numéro de reportage : AP22508632_000009
Le président ivoirien Alassane Ouattara s’exprime devant les journalistes après avoir voté le jour de l’élection présidentielle, le 31 octobre 2020. © Leo Correa/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22508632_000009

Contrairement à l’intransigeance dont la communauté internationale a fait preuve en 2011 à l’égard de Laurent Gbagbo, elle se montre plutôt compréhensive et indulgente s’agissant d’Alassane Ouattara. Elle ne condamne pas cette modification constitutionnelle controversée qui permet au chef de l’État ivoirien de rester au pouvoir au-delà de la limite légale initialement fixée ni ne s’offusque de la mascarade électorale qui en découle.

Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié font front commun

Si les représentants de l’Union européenne, pas très diserts, ont « pris note » de cette réélection, les Ivoiriens dans leur majorité estiment, pour leur part, qu’il s’agit d’un mandat de trop et qu’Alassane Ouattara aurait dû partir au terme de ses deux mandats, conformément à la Constitution. Seul le Centre Carter a osé dénoncer un contexte politique et sécuritaire peu propice à l’organisation « d’une élection présidentielle compétitive et crédible ». La victoire du président sortant obtenue à 94,27% des suffrages, comme au temps des partis uniques, a une fois de plus créé des frustrations et engendré des manifestations violentes dans le pays.

Afin d’éviter l’escalade, Laurent Gbagbo est sorti d’un long silence pour demander le respect des textes constitutionnels : « L’un des problèmes politiques en Afrique, c’est qu’on écrit des textes sans y croire. Si l’on écrit dans la Constitution que le nombre de mandats est limité à deux, pourquoi veut-on faire un troisième mandat ? Il faut respecter les textes qu’on élabore soi-même sinon, on court à la catastrophe ». Comme pour rappeler à l’Europe et à la communauté internationale leur indignation à géométrie variable, l’acquitté de la CPI ne se prive pas de souligner pour l’occasion : « En tant qu’ancien président de la République, il est de mon devoir d’alerter, d’éviter que le pays sombre à nouveau dans la violence », avant d’ajouter à cette mise en garde : « Le remède efficace contre la violence, c’est la discussion et la négociation ».

À défaut d’un dialogue entre le pouvoir et l’opposition politique, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ont, de leur côté, décidé de se rencontrer à Bruxelles le 29 juillet 2019 pour créer un front commun, en prévision des prochaines législatives, contre Alassane Ouattara et son parti, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP).

Derrière cette rencontre solennelle entre deux poids lourds de la politique ivoirienne, il y a surtout une volonté des deux plus grands partis politiques de Côte d’Ivoire, le Front Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo et le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié, de déverrouiller le jeu politique en imposant la pluralité aux élections législatives et de briser le cycle de la violence en rassemblant la majorité des Ivoiriens. Pour cela, ils ont signé en avril 2020, un « document cadre de collaboration » d’une vingtaine de pages intitulé « projet de réconciliation des Ivoiriens pour une paix durable ». Cette coalition de l’opposition vise au moins 128 sièges sur les 255, soit la majorité absolue. Sur le papier cela parait possible. L’Alliance, comme  elle s’est elle-même baptisée, présente en effet près de 90% de candidats uniques : une grande première qui lui permet  d’entrevoir une victoire au bout du chemin.

La crainte de nouvelles fraudes

Pourtant, prudente, ou échaudée, elle alerte sur les risques d’un autre forcing électoral que chercherait à imposer Alassane Ouattara. Les auteurs craignent principalement que les conditions d’organisation des élections ne soient pas « justes et transparentes », autrement dit, que le chef de l’État nouvellement réélu, n’étant pas sûr d’obtenir une majorité à l’assemblée, choisisse de s’imposer par la fraude.

Entre calculs préélectoraux et montée des tensions, il faut bien constater que l’environnement politique actuel en Côte d’Ivoire est irrespirable. Les prisonniers politiques restent majoritaires dans la population carcérale, de nombreux Ivoiriens vivent toujours en exil depuis la crise post-électorale de 2011, l’insécurité est grandissante dans l’ensemble du pays et le pouvoir semble hostile à toute ouverture politique pour donner sa juste place à l’opposition et à l’expression populaire.

Le paradoxe de la situation actuelle est qu’elle est exactement ce qu’Alassane Ouattara reprochait, du temps où il était encore dans l’opposition, à Henri Konan Bédié et à Laurent Gbagbo… N’a-t-il donc tiré aucune leçon des événements dramatiques de 2011 ? Verdict dans quelques jours.

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Docteur en science politique et spécialiste de l'Afrique des Grands lacs et des conflits armés, auteur de : « Enquêtes sur un attentat, Rwanda 6 avril 1994 » (chez l'Artilleur 2021).

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