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Le retour controversé du Roi Soleil à Rennes

La décision d’accueillir cette statue est perçue par certains militants régionalistes comme une offense

Le retour controversé du Roi Soleil à Rennes
Miniature en bronze de Louis XIV à cheval, Antoine Coysevox / Musée du Louvre

2,37 millions: c’est la modique somme déboursée par le Musée des beaux-arts de la capitale bretonne, pour acquérir un modèle réduit de la statue équestre XXL de Louis XIV qui était installée devant le Parlement de Bretagne et qui avait été fondue à la Révolution…


Dans l’ouest aussi ce week-end, ont eu lieu les journées du patrimoine (et du matrimoine, s’il vous plait). À Rennes, l’événement, c’était l’acquisition d’une réplique de la statue équestre de Louis XIV, investissement consenti par le musée des Beaux-Arts pour un montant de 2,37 millions d’euros. Elle est venue rejoindre les deux imposants bas-reliefs qui étaient à l’origine apposés au socle, et le Nouveau-Né de Georges de la Tour.

Estampe représentant la statue équestre en bronze de Louis XIV par Antoine Coysevox, érigée en 1685 et détruite en 1792. D.R.

L’originale, de sept mètres de haut, avait été réalisée par Antoine Coysevox au terme d’un long demi-siècle de péripéties techniques et avait pu être enfin installée à Rennes, en 1726, place du Parlement, non sans avoir attisé la convoitise de la voisine nantaise… Elle fut commandée en 1685 par les Etats de Bretagne, bien décidés à réhabiliter la province aux yeux du monarque alors que dix ans plus tôt, celle-ci s’embrasait à la suite de la création d’une taxe sur le papier timbré (et accessoirement, de perturbations sur la distribution de tabac à fumer et à chiquer). D’abord révolte du papier timbré en avril 1675 dans les villes de l’Est breton (Rennes, Nantes, Saint-Malo), la contestation gagne l’Ouest plus rural et devient un mouvement paysan. Elle devient la fameuse révolte des bonnets rouges, menée par un notaire, Sébastien Le Balp ; elle est restée dans les mémoires au point de donner son nom à une marque de bière locale et à une fronde contre l’écotaxe, au temps pas si lointain de François Hollande…

Nathalie Appéré, pas une royaliste

Bien plus remonté que l’Est, l’Ouest breton dépasse le stade de la révolte antifiscale et en vient à édicter des codes paysans qui remettent en cause tout l’édifice féodal, au nom de « la liberté armorique ». Pour le monarque, c’en est trop. Embarqué dans la guerre de Hollande, il est pour lui hors de question de céder. La reprise en main va être sanglante. Un tableau de 1676, « Allégorie de la révolte du papier timbré », également présent au musée des Beaux-Arts de la capitale bretonne, symbolise en quelque sorte les effets du mauvais gouvernement louis-quatorzien et la brutalité de la répression.

Allégorie de la révolte du Papier timbré (musée des Beaux-Arts de Rennes), toile de Jean-Bernard Chalette (1631-1684)

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Justement, le souvenir de cette répression a heurté plusieurs militants régionalistes. Ceux-ci ont distribué samedi des tracts aux visiteurs, pour leur rappeler « la face obscure du Roi-Soleil » : « La décision d’accueillir cette statue est une offense à la mémoire des révoltés qui donnèrent leur vie pour combattre le tyran. Il n’y aura jamais de statue du meneur des révoltés Sébastien Ar Balp. L’histoire ne doit pour autant pas être seulement celle des puissants » précise l’un d’entre eux à Ouest-France. La maire PS de la ville de Rennes, Nathalie Appéré, a même dû se défendre de tout penchant royaliste : « La miniature de la statue équestre de Louis XIV est la plus importante jamais réalisée par le musée des Beaux-Arts. Cela ne fait pas de nous des monarchistes. Il est plus intéressant d’exposer le passé que de l’expliquer, plutôt que de le nier ».

Portée symbolique

Il est vrai qu’en ces temps de cancel culture, les statues font l’objet d’une suspicion à l’échelle mondiale. De Thomas Jefferson à New York à Napoléon à Rouen, en passant par Christophe Colomb à Mexico et Colbert devant l’Assemblée nationale, il est peu de personnages historiques dont la statue ne fasse pas l’objet d’un fantasme de déboulonnage de la part de tel ou tel mouvement militant. Notre époque n’a pas inventé grand-chose puisque dès 1794, notre bonne statue équestre rennaise avait déjà été fondue, ce qui lui a donné finalement un temps d’existence à peine plus long que son temps de fabrication. Non seulement sa portée symbolique était un peu problématique pour la toute jeune République, mais surtout, il fallait récupérer le bronze pour en faire des canons : les révolutionnaires savaient combiner sens de la table rase et préoccupations martiales, ce qui les différencie peut-être du mouvement woke actuel (!) En avance sur le monde, la Bretagne avait ensuite été le théâtre en 1932 d’un attentat statuaire, lorsque le mouvement indépendantiste « Gwenn ha Du » fit exploser dans une niche de l’hôtel de ville une représentation (un peu dégradante) de la duchesse Anne à genou devant le roi de France. Depuis, pas plus que la place du Parlement, la niche de l’hôtel de ville est vierge de toute statue. Voir la statue d’un roi de France à Rennes n’est donc possible que depuis quelques jours, à condition d’acheter un ticket d’entrée au musée des Beaux-Arts (ou d’y aller pendant les journées du patrimoine).


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