photo : Parti socialiste

Dans la cour d’honneur de Solferino, au milieu des reproductions géantes des quotidiens du 11 mai 1981, les gens ont l’air un rien perdu. Militants plus que badauds, plutôt vieux, ils sont venus profiter des portes ouvertes au PS. Des affichettes les invitent à suivre un petit circuit qui monte dans les étages et slalome entre les bureaux, façon Journées du Patrimoine. Ils commentent à voix basse les affiches de la campagne électorale de l’époque, et s’extasient tous devant le chef d’œuvre des chefs d’œuvres, la table de travail en marbre de François Mitterrand.

Puis le peuple de gauche redescend par l’escalier d’honneur (à droite, chuchote notre guide, il y a le bureau de Martine) et se retrouve dans la cour. Direction la boutique qui vend des T-shirts à l’effigie du Mitterrand surpixélisé tel qu’il apparut à la télé à 20 heures, mais les philatélistes pourront aussi y trouver un carnet de timbres compilant les très riches heures du président.

Dans un escalier, attendant que Martine Aubry et les éléphants d’hier et d’aujourd’hui paraissent enfin, un étudiant lit un livre sur « l’éthique du capitalisme », c’est vrai qu’on n’est qu’à trois pas de Sciences-Po. Réflexion faite, il n’y a dans la foule que presque uniquement des militants, qui se reconnaissent, s’embrassent et causent boutique. Il y a aussi comme une gêne qui plane sur les lieux. Tout le monde se demande ce qu’il fout là finalement, comme s’il était difficile de trouver le bon ton pour cette célébration. Chacun sait bien que le vrai gros morceau arrive et que la première victoire présidentielle de la gauche d’après Mitterrand est loin d’être assurée. Alors, célébrer trop fort les exploits passés, c’est peut être un coup à se mettre les astres à dos. On devient vite superstitieux en politique, y compris à gauche -si vous ne me croyez pas, demandez à Elizabeth Teissier…

Peu avant 20 heures, tout s’agite d’un coup. Un clip commémoratif de trois minutes va être diffusé sur grand écran. Martine Aubry arrive, Lionel Jospin suit, François Hollande est là. Jean Glavany et Pierre Bergé assurent le quota de mitterrandistes historiques. Bizarrement peu de députés (sauf ceux de la Nièvre au grand complet, ça devait être contractuel), ni de Ségolène Royal. La vidéo rejoue le climax historique du l’Heure H du Jour J, ça applaudit un peu, mais mollement, en vérité. En revanche, le public s’enthousiasme au rappel de l’abolition de la peine de mort. Et c’est terminé. On apporte une brassée de roses rouges à la Première secrétaire qui les distribue gracieusement. Jospin, avec sa cravate mal nouée et son col de chemise qui baille, respire sa fleur avec contentement. Hollande, qui ne fait plus de blagues depuis qu’il est au régime, prend sa mine sérieuse n°4 et embrasse des filles. Harlem Désir et David Assouline causent avec Anne Hidalgo. Les encartés au MJS, qu’on reconnaît à leurs T-shirts commémoratifs, font mine d’être pressés d’aller écouter Yannick Noah à la Bastille. Les jeunes énarques du PS, qu’on reconnaît à leurs costumes mal coupés, repartent maussades chez eux travailler leurs dossiers.

Martine Aubry monte dans son bureau, l’air content et les chers amis et camarades se dispersent. Il n’a même pas plu. Derrière moi un monsieur râle parce que sa femme lui a fait porter un parapluie toute la journée, « sous prétexte qu’il y a 30 ans, il pleuvait ». Si ça se trouve, ça manquait à la journée…

Lire la suite