Le muguet du 1er mai.

En 1889, l’Internationale Socialiste réunie à Paris décide d’instituer une Journée internationale des travailleurs pour célébrer l’obtention de la journée de 8 heures de travail outre-Atlantique le 1er mai 1886. Depuis, les organisations syndicales- CGT en tête- et partis politiques de gauche y défilent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière (pénibilité, durée légale du travail, retraites, etc.)[1. Un esprit perfide noterait que le 1er mai (jour de la Saint-Philippe) a été officiellement désignée Fête du Travail sous Vichy, tandis.].

Cette année, le mot d’ordre officiel était la défense de la retraite à soixante ans. Or, qu’y a-t-on vu ? Des jeunes ou moins jeunes défendant les acquis sociaux de la Libération ? Des masses d’ouvriers protestant contre la délocalisation de leurs usines en Europe de l’Est ou au Maghreb ? Que nenni, vous n’y êtes pas du tout. Croire que le 1er mai reste la grande journée des travailleurs, c’est sans compter sur la formidable révolution sociétale. Un grand bain confuso-onirique qui ressuscite les mânes de Muray. Point de débat sur les retraites, ou si peu. Noyés parmi la foule, les rares courageux osant braver l’idéologie de la fête et son pendant victimaire vous tendaient un appel unitaire à la mobilisation que bien peu lisaient. Ils étaient hors-sujet, reclus dans le monde d’Avant. Celui des ouvriers, des usines qu’on déménage. Le monde du citoyen conscient d’appartenir à une Nation et non à une ville-monde connectée au réseau de la Nouvelle Classe planétaire.

La marche des fiertés nationales… des autres

L’anamorphose du 1er mai a bien eu lieu. De la journée des travailleurs nous sommes subrepticement passés à la marche des souffrances. Dans son extraordinaire patchwork de drapeaux, le cortège parisien exprime deux constantes de l’idéologie du progrès remixée à la sauce antirépublicaine : la haine de soi et la victimisation. Haine de soi d’un pays qui défend les souverainetés, les droits et la dignité des peuples à une exception près… la sienne ! Des centaines de drapeaux jalonnent un cortège aux rangs clairsemés : de l’Uruguay à la Palestine en passant par Cuba et la Turquie, tous sont représentés. Une marche des fiertés nationales où le seul patriotisme assimilé au fascisme est français. Laisser la cocarde bleu-blanc-rouge au défilé matinal de Le Pen révèle une profonde mélancolie française, pour reprendre l’expression consacrée par Zemmour.

Passons, la longue litanie des victimes nous fournira prétexte à rire. Citons en vrac et de manière non exhaustive :

— Les Tigres tamouls victimes de la répression sri lankaise.

— Les sans-papiers, dont les fervents avocats nous expliquent que la pauvreté est sans frontière. Certes, mais le capital aussi. C’est toute l’ineptie des altermondialistes et autres idiots utiles que de défendre le projet néolibéral d’effacement des frontières nationales. Du NPA au FMI, on appelle les Etats à des régularisations massives de travailleurs illégaux. Vous me direz, il reste une différence de taille entre gauchistes libertaires et grands financiers : les seconds ont lu et compris Marx. Ils alimentent sciemment le processus de déportation des peuples de l’Afrique vers l’Europe et jouent la carte de l’armée de réserve par l’afflux massif d’immigrés provoquant une baisse des salaires. Dans le langage fleuri du néolibéralisme, on entend lutter (et avec quel succès !) contre l’inflation salariale[2. Dans la novlangue du FMI, de l’OMC et de la Banque Centrale Européenne, ce terme fleuri désigne la (sombre) perspective d’une hausse des salaires. Que les âmes sensibles se rassurent : la collusion entre l’immigrationnisme débridé de Libération et le libre-échangisme du Figaro – ou réciproquement – justifie le gel sine die des salaires du prolétaire français. Comme en témoigne la signature d’une charte entre le MEDEF et la CGT, l’alliance entre idiots utiles et milieux d’affaire laisse entrevoir de belles années de stagnation salariale…]. Dans la phraséologie libertaire, il s’agit de combattre au nom du Bien et de la nécessaire solidarité entre travailleurs. Ajuster l’immigration en fonction des besoins du marché : Madelin en rêvait, la CGT l’a fait.

— Les Tibétains, victimes du joug chinois. L’ONU a beau reconnaître l’intégrité territoriale de la République Populaire, d’aucuns persistent à regretter la monarchie absolue et le système féodal qu’y faisait régner le dalaï-lama avant l’arrivée des troupes chinoises. Cette fois, on se dit que Mélenchon a raison. Tout le monde a trop lu Tintin au Tibet.

— Les opposants iraniens nostalgiques du Shah. Quoiqu’on pense de la République Islamique, le spectacle de monarchistes défilant derrière des hordes de communistes ne manque pas de sel. Cela a dû leur rappeler le doux souvenir de la Savak.

— Les éternels défenseurs autoproclamés des droits des Palestiniens distribuant une feuille de choux aux accents anticommunautaires: « La Musulmane ». Tout un programme…

— Et enfin, last but not least, la magnifique procession des Gay et Lesbiennes aux slogans chatoyants dignes du meilleur Mallarmé. La palme de l’humour grinçant revient en effet aux sémillantes jeunes femmes arborant des panneaux « Echange gode-ceinture contre parachute doré ». Marx relu et corrigé par Gai-pied. Miam…

Bref, autant de fiertés contrariées qui ne cherchent qu’une occasion pour exister et l’ont trouvée. Ne manquaient à l’appel que les victimes des crimes pédophiles et de l’inceste. Caroline Fourest réserve probablement leur venue à l’an prochain, équipée d’un grand écriteau « No pasaran ! L’Opus Dei ne vaincra pas ! ».

Le vivre-ensemble, avatar néolibéral du Bien commun

Plus prosaïquement, le premier mai consacre la décomposition d’une société française ayant troqué le Bien commun pour le vivre-ensemble. Que des contribuables paient leurs impôts et se supportent, sans autre projet commun est sans doute l’horizon ultime du capitalisme. Pas celui de la politique. Les pitres de l’antifascisme de comptoir ont beau prétendre lutter contre le Mal au nom du Progrès, ils se battent contre des moulins à vent. Contre un mal du siècle (passé) qui n’existe plus et dont une certaine gauche de salon a tant de mal à se défaire. Comme l’a si bien rappelé Finkielkraut, le propre de l’antifascisme est de construire des tigres de papiers et des résistants de pacotille. Pendant non moins abject du Mal, ces chevaliers de la vertu défilent le pas lourd en quête d’un combat de substitution. Dans une France prompte au repli communautaire, la cause est tout entendue. Il y a quelques années, Alain Finkielkraut l’avait cruellement résumé : « chacun cherche sa Shoah ». C’est exactement cela, le nouveau chemin de croix du citoyen engagé, dont les stigmates identitaires n’ont plus grand-chose à voir avec le dur labeur de l’ouvrier. Ce dernier vestige du siècle passé, que l’on a tendance à enterrer un peu vite avec notre politique industrielle, fait figure d’archaïsme à l’heure du Grand Journal. Adieu le travailleur, vive le queer.

À mesure que les amuseurs officiels de Canal + se moquent des 95% de Français qui ne pensent pas comme eux, la cause ouvrière devient inintelligible aux bobos. Par effet de capillarité, c’est tout le mouvement social qui se trouve discrédité. Aujourd’hui, revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail vous fait passer pour un ringard. Pester contre l’euro fort, n’en parlons pas. Quant à la politique de déflation salariale d’une Allemagne finançant ses exportations sur notre dos, impensable d’en parler ! Contentons-nous d’exhiber notre fierté endolorie à la face du monde. Injecter un peu de venin antisarkozyste, ce sous-produit de l’antilepénisme qui comme son jumeau, suffit à enterrer les enjeux cruciaux sous un vernis de haine.

Et pourtant, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Alors que le Parti Socialiste gronde contre le bouclier fiscal, mais ne dit mot sur les méfaits du libre-échange et de la politique irresponsable de la BCE, les chiffres sont têtus. Le bouclier fiscal est certes socialement injuste et même immoral. Et le principal cheval de bataille électoral de la gauche coûte annuellement 585 millions d’euros à la France. Dans ce cas, que dire du coût exorbitant de la survalorisation de l’euro ? Au bas mot, on l’évalue à 19 milliards d’euros pour la France en 2009[3. Un article très concis sur le sujet.]. Soit quatorze fois plus.

Espérons pour l’année prochaine que tibétains, lesbiennes, tamouls, bolivariens égarés, sociaux-libéraux du PS et autres CGT Sudistes auront à cœur d’assumer leur citoyenneté française afin de remettre les sujets économiques et sociaux sur le tapis. Face à la faillite du néolibéralisme européiste, exception faite de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan, le silence de la classe politique devient assourdissant. Sinon coupable.

Et qui ne dit mot consent.

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