Le mardi 3 novembre 1998, dans un hémicycle survolté et alors que la loi autorisant le PACS était sur le point d’être adoptée, Elisabeth Guigou prononçait un discours destiné à rassurer ceux qui voyaient dans cette union civile l’ouverture de la boîte de Pandore. À l’époque, bon nombre de parlementaires redoutaient en effet que cette loi iconoclaste fût la première d’une longue série autorisant, in fine, le mariage homosexuel et l’adoption – donc la filiation.

Lors de son allocution, la Garde des Sceaux du gouvernement Jospin expliquait la dissociation volontairement mise en place entre le PACS et le mariage. Ainsi, le PACS avait-il pour but de faire reconnaître par l’Etat l’engagement de deux personnes, homosexuelles ou hétérosexuelles. Ce faisant, le gouvernement statuait sur le couple, et non pas sur la famille et l’enfant. « Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? » tonnait alors Elisabeth Guigou. « Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut ni ignorer, ni abolir la différence entre les sexes. » […] Je veux être parfaitement claire : je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté que ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant. […] Je soutiens comme de nombreux psychanalystes et psychiatres qu’un enfant a besoin d’avoir en face de lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle. »

Forte d’une bel argumentaire, Elisabeth Guigou, en guise de conclusion, apostrophait ses adversaires : « Je n’ignore pas le procès d’intention sur un éventuel « après » de cette proposition qui préparerait des évolutions plus fondamentales de notre droit. Ce texte serait « une valise à double fond ». Je m’élève avec la plus grande énergie contre de telles insinuations. Ce vocabulaire de contrebande qui fait croire que ce texte cacherait autre chose […] est inacceptable. »

Quatorze années ont passé depuis ces déclarations. Et il faut comprendre que quatorze ans après, le droit peut désormais créer des filiations artificielles ignorant et niant la différence des sexes, que le droit à l’enfant est devenu créance et que l’enfant n’a point besoin d’avoir en face de lui un modèle d’altérité sexuelle. Les contrebandiers de l’époque avaient-ils raison ? Comme ceux qui, aujourd’hui, s’opposant au mariage et à l’adoption prédisent la déstructuration de l’enfant, la gestation pour autrui dans quelques années, avec le ventre des femmes comme objet de commerce ?

Jugée déjà acquise parce que figurant dans le programme présidentiel de François Hollande, la loi sur le mariage homosexuel n’en risque pas moins de créer la polémique et il est à parier que son adoption ne sera pas si simple. Probablement conscients de l’ampleur politique et anthropologique que soulève le mariage homosexuel, le gouvernement tend peu l’oreille au débat et n’invite à ses concertations que les puissantes associations qui, dès le départ, poussaient le projet. Interrogé sur la précipitation de l’exécutif et sa surdité au débat, le sénateur Jean-Pierre Sueur s’est au contraire félicité que le gouvernement ait permis le débat par voie de presse (sic).

Alors les tenants du débat, les sceptiques quant aux conséquences d’un projet qui remet intrinsèquement en cause un modèle millénaire s’organisent. L’inénarrable Frigide Barjot est aux premières loges pour défendre la famille, appuyée par la socialiste Laurence Tcheng et un jeune homosexuel, Xavier Bongibault. Un collectif pour la famille formé de jeunes professionnels vient aussi de voir le jour, il entend fédérer et coordonner l’ensemble des initiatives, à commencer par une pétition nationale lancée aujourd’hui .

Les élus ne sont pas en reste non plus. Bon nombre de députés commencent à s’agiter et entendent bien ouvrir le débat. Chez les élus locaux, la prise de conscience est encore plus forte. C’est à eux qu’il reviendra demain d’unir des personnes de même sexe. Et chez certains, ça ne passe pas. Le premier à avoir ouvert le feu se nomme Philippe Brillault. L’indétrônable maire du Chesnay (il avait battu Christian Blanc aux municipales de 2008, seul et contre tous) vient de sortir une motion. Celle-ci a été présentée à l’ensemble du Conseil municipal et affiche clairement le refus des élus de voir modifier le code civil mais plus encore d’être pris en otage par un texte qui pose « un vrai cas de conscience » et que « seul un référendum légitimerait ». Cette alerte au Président de la république est, à n’en point douter, la première d’une longue série.

Le 17 juillet 1984, le gouvernement de Pierre Mauroy tombait, le mouvement de l’école libre avait fait descendre un million de personnes dans la rue pour s’opposer au projet de loi Savary. Qu’il s’appelle Bertinotti ou Taubira, le projet de loi autorisant le mariage homosexuel et l’adoption risque lui aussi de passer sous les fourches caudines de la rue. C’est le prix à payer lorsque l’on étouffe le débat.

*Photo : sushiesque

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