Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Après ces semaines de confinement parental passées à occuper un enfant seul du matin au soir, je vais être content de retrouver l’école. Je ne sais pas si ce sera réciproque. Depuis le début de la scolarité de mon fils qui est en moyenne section de maternelle, il y a comme une gêne entre moi et le personnel enseignant. J’ai l’impression qu’on n’est pas aussi aimable avec moi qu’avec d’autres parents. Bien sûr on n’affiche pas une hostilité ostensible mais je vois bien qu’à l’heure de l’accueil, on m’ignore, on regarde ailleurs, on se détourne. Si je ne plante pas mon regard dans celui d’une maitresse, je n’ai pas droit à un « bonjour ».

Légitime défense

Je dois l’avouer, c’est moi qui ai commencé à mettre une mauvaise ambiance. Sur l’une des fiches d’informations que l’on remplit à la rentrée, au lieu de rayer la mention inutile, j’ai rayé les deux. Incapable de décider qui de moi ou de ma femme deviendrait le « parent un » et qui serait le « parent deux », qui serait le principal et qui l’accessoire, qui aurait la vedette et qui jouerait les seconds couteaux, j’ai remplacé d’un coup de stylo peut-être un peu trop rageur les innovations administratives par les traditionnels « père » et « mère ». Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des êtres humains obstinément genrés. Nous préférons rester confits dans nos stéréotypes sexistes et laisser dans un flou artistique toute notion de leadership plutôt qu’introduire par les chiffres une hiérarchie dans le couple et entrer en guerre pour savoir qui serait le number one. En a-t-on déduit en milieu éducatif que j’étais homophobe ? Ce n’est pas le cas. Je me moque que des marginaux déviants élèvent des enfants entre hommes, entre femmes, entre soi. Je fais celui qui n’entend pas quand ils racontent à leurs gosses que ceux-ci ont deux papas ou deux mamans, mais quand les lobbies obtiennent que l’on bouscule l’école de la République, l’usage hétéro-normé, je corrige. Avec mon stylo bien sûr.

J’en ai toujours un sur moi, mais je ne le sors qu’en état de légitime défense, quand ma langue écrite est attaquée. Cela arrive souvent, dans la rue ou dans les parties communes de la copropriété, sur une affichette ou un graffiti. Je suis incapable de passer devant un « mort aux juif » bombé sur un mur sans m’arrêter pour ajouter le « s » qui manque. Qu’on projette de m’exterminer, je m’y suis fait, ce n’est pas nouveau. Mais de grâce, qu’on n’assassine pas ma langue ! 

L’incorrect

Hélas, je n’ai pas de limites, je ne sais pas m’arrêter de jouer le justicier qui vole au secours du français, même quand je sens que je ferais mieux de fermer les yeux sur les outrages. À l’école de mon fils, je m’obstine à corriger sur le cahier de correspondance les fautes d’orthographe, de grammaire ou de syntaxe assez rares mais bien réelles, au stylo rouge et avec des points d’exclamations consternés, ou par l’un de ces commentaires qui remplissaient les marges de mes copies pendant toute ma scolarité, « peut mieux faire », ou « pas français » et qui ont fait de moi le pénible redresseur de torts faits à ma langue que je suis devenu. Je comprends que ces interventions écrites puissent être vexantes surtout quand les fautes sont commises par des assistantes scolaires fraichement françaises et à fort accent mais je ne suis pas assez bienveillant pour laisser mon fils apprendre à lire dans son cahier en découvrant que mercredi, « les enfants sont aller à la piscine ».

Et il y a pire : Je réponds. Je ne suis jamais insolent mais peut-être parfois incorrect. Quand la maitresse accueille les parents en saluant les hommes d’un « Bonjour papa », je vois bien que je suis le seul à lui répondre « Bonjour maîtresse » alors qu’elle n’est pas plus ma maitresse que je ne suis son père. Le jour de la fête de l’école, quand tout le personnel de l’établissement, intégralement féminin, est affublé de fausses barbes et de moustaches peintes dans un bel élan collectif de “transgression” conformiste, j’ose faire remarquer à l’institutrice sur le ton de la plaisanterie que je la préfère femme. Et je vois bien que je ne fais pas rire.

Lire la chronique d’hier: Déconcentré devant ma télé

Voilà pourquoi je suis partagé quand on annonce la réouverture des écoles. Comme quand je réfléchis à cette terrible idée avancée par Renaud Camus (celui que Jérôme Garcin qualifie d’écrivain d’extrême droite sans se douter qu’à défaut de causer du tort à l’écrivain, il risque bien de réhabiliter l’extrême droite), et ainsi formulée : « éduquer un enfant aujourd’hui, c’est l’inadapter. » 

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