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La planète des dingues

L'écologie : une religion séculière aux relents totalitaires.

La planète des dingues
Placardage écoféministe, en marge de la "marche pour une vraie loi climat", place de l'Opéra à Paris, 28 mars 2021 /Credit:ISA HARSIN/SIPA/2103282012

Le changement climatique est indéniable. Mais la protection de l’environnement passe-t-elle forcément par l’expiation de nos plaisirs passés ? D’autant qu’il faut aussi payer au prix fort les erreurs stratégiques de nos dirigeants (sur le nucléaire notamment). Ainsi la vertu climatique se double de la “sobriété énergétique”. Avec elles, l’esprit du totalitarisme se diffuse dans les médias et dans la jeunesse. L’introduction à notre dossier spécial d’octobre sur le climat et la litanie d’injonctions et d’assertions dont nos politiques nous inondent.


Nous voilà pris dans les griffes des humanistes[1]. C’est évidemment pour le bien de la planète (donc pour le nôtre) qu’on nous somme aujourd’hui de penser et de marcher droit. Dans le maquis des bonnes causes et des propositions qu’on ne peut pas refuser, celle du climat est sans doute la plus incontestable, et même la plus sacrée. Nous avons péché, nous devons expier.

Avant d’être dénoncés aux autorités compétentes (compétentes, façon de parler), précisons que nous ne nions nullement la réalité du changement climatique. En revanche nous récusons la tentation apocalyptique fondée sur l’idée que, face à des dangers qui croissent, le génie humain serait lui, à l’arrêt, incapable de trouver de nouvelles solutions. Nous n’oublions pas par ailleurs que, la France étant responsable d’une partie infime des émissions de carbone (pendant que nos voisins remettent en fonction leurs centrales à charbon), notre piété ostentatoire s’apparente à du pur fayotage – regardez comme nous sommes vertueux ! Enfin, nous refusons que l’on nous impose mesures et restrictions non pas parce qu’elles sont utiles, mais parce qu’il faut qu’on en bave (voir le texte à paraître de Céline Pina). Sans compter que nombre des mesures imposées pourraient se révéler pires que le mal, ainsi que l’observe Gil Mihaely (texte à paraître) au sujet du logement. Il y a deux ans, on ne devait pas oublier la Covid un seul instant, désormais nous devons communier autour du climat, matin, midi et soir.

En prime, avec les menaces pesant sur l’approvisionnement en gaz, les tables de la loi climatique se sont enrichies d’un long codicille énergétique. Certes, la crise énergétique est une réalité. Mais on en a marre d’être pris pour des buses. Si nous sommes invités à faire des économies de bouts de chandelle pour passer l’hiver, ce n’est pas pour enrayer la catastrophe climatique ni à cause de la guerre en Ukraine, mais parce que l’impéritie et les minables calculs des princes qui nous gouvernent nous ont privés de la source d’énergie la plus propre et la plus souveraine qui soit, le nucléaire (voir l’article de Loïk Le Floch-Prigent). Il fallait faire plaisir à Nicolas Hulot, qui s’est d’ailleurs montré fort ingrat. Eh bien caillez, maintenant ! On devrait se réjouir que l’écologie ait été arrachée aux partis verts et à leurs errements (analysés par Brice Lalonde et, pour les États-Unis, par Jeremy Stubbs, textes à paraître). Sauf que, maintenant qu’elle est l’affaire de tous, elle n’est pas plus raisonnable. Toujours plus d’infantilisation : après « ouvrez vos fenêtres » et « lavez-vous les mains », on a le droit à « éteignez la lumière » et « mettez des pulls ». De plus, on tente de nous faire accroire que les « renouvelables » vont régler notre problème alors que leur caractère intermittent impose le recours aux sources les plus polluantes.

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Tout personnage public doit montrer qu’il est un meilleur croyant que le voisin et apporter sa pierre à l’édifice. Il s’agit de montrer que nous ne nous soucions pas de plaisirs futiles quand la maison brûle, aussi serez-vous privées de ces illuminations de Noël qui réjouissent l’âme et les yeux – autant dire qu’elles ne servent à rien. D’où la course à l’échalote pour trouver l’idée la plus con : à peine Bruno Le Maire avait-il exhibé son col roulé qu’Élisabeth Borne affichait sa polaire. Quant au député macroniste Gilles Le Gendre, c’est un véritable bienfaiteur de l’humanité : pensez donc qu’il a délaissé son sèche-linge électrique pour un étendoir. « Ce courage sacrificiel fait monter aux yeux des larmes d’admiration… gloire à ces hommes que l’Histoire retiendra », écrit un petit rigolo. Pour ma part, je mets en vente ma brosse à dents électrique, faire une offre à la rédaction. Au passage, il faudrait peut-être signaler à Le Gendre que la plupart des Français ne possèdent pas de sèche-linge. Pour montrer qu’eux aussi participent, ils n’ont qu’à arrêter de laver leurs dessous. On devrait aussi instaurer un roulement dans les foyers pour le rechargement des téléphones portables. De toute façon, vous parlez trop, gringos !

Quand bien même l’énergie serait abondante, il faudrait sauver la planète. Soyons honnêtes, personne ne peut recommander l’exploitation jusqu’à épuisement des ressources naturelles. Qu’une forme de sobriété soit nécessaire, peut-être salutaire comme le suggère Françoise Bonardel (texte à paraître), fort bien. Encore faut-il que nos politiques publiques obéissent aux lois de la Raison. Or, comme dans le cas de la cause des femmes, nous avons affaire à une idéologie (ce qui pense à votre place, comme disait je ne sais plus qui), voire à une religion séculière aux relents totalitaires (lire le texte de Bérénice Levet à paraître). Quelques éléments puisés dans l’actualité récente en attestent : l’écologisme d’aujourd’hui a la couleur du totalitarisme, l’esprit du totalitarisme. Alors, peut-être que ce n’est pas vraiment du totalitarisme, mais ça y ressemble beaucoup. Beaucoup trop.

Après le col roulé de Bruno Le Maire, Élisabeth Borne affiche sa polaire lors d’un entretien avec l’association France urbaine, Paris, 27 septembre 2022 / DR.

Interdit de penser

Le doute est un crime. C’est la grande innovation intellectuelle du texte publié par Radio France, « média de service public écologiquement responsable » – bravo mon petit, tu auras un bonbon. Je vous livre son article premier : « Nous nous tenons résolument du côté de la science, en sortant du champ du débat [c’est moi qui souligne] la crise climatique, son existence comme son origine humaine. Elle est un fait scientifique établi, pas une opinion parmi d’autres. » Le climat doit sortir du champ du débat, on a du mal à y croire. En somme, au nom de la science, on s’assoit sur la première loi de la science : le doute raisonné. Nombre des progrès de la connaissance ont précisément été réalisés en soumettant au débat les consensus scientifiques établis – sinon, on en serait toujours à la physique newtonienne. Et peu importe qu’il y ait de par le monde des scientifiques sérieux qui critiquent les travaux du GIEC et qui, sans remettre en cause la réalité du changement climatique, sont moins catégoriques sur son ampleur et son origine humaine (ça ne signifie pas qu’ils ont raison, mais qu’ils soient minoritaires ne suffit pas à prouver qu’ils se trompent). Circulez, il n’y a rien à savoir. Puisqu’on sait déjà tout.

Il faut éduquer les éducateurs du peuple. Radio France « lance le plus grand plan de formation de son histoire à destination de ses journalistes, ses producteurs et équipes de production, et ses animateurs, sur les questions climatiques et scientifiques ». En sortant des stages où on les instruit sur les « violences sexuelles et sexistes », pour le plus grand bonheur de Caroline De Haas qui doit voir les profits de sa petite boutique exploser, ils s’initieront à la pensée correcte sur le climat, des fois qu’il leur viendrait à l’esprit de lire des livres non autorisés. Il ne reste plus qu’à instaurer des cellules de veille pour dénoncer ceux qui dérogeraient à la ligne du Parti. C’est ce qu’on appelle une information libre. Curieusement, on ne recommande jamais aux journalistes d’améliorer leurs connaissances historiques ou géopolitiques…

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S’agissant du climat, les médias sont donc appelés à jouer pleinement leur rôle qui n’est pas d’informer, mais de rééduquer. Le dernier rapport du GIEC affirme : « Ils ont un rôle crucial dans la perception qu’a le public du changement climatique, sa compréhension et sa volonté d’agir. » D’autres journalistes appellent donc la profession à faire son examen de conscience[2]. Remarquant que « des médias anglophones se coalisent pour étoffer les lignes éditoriales avec des sujets liés au climat et qu’en avril 2022, des journalistes germanophones ont publié une charte du journalisme climatique », ils y vont eux aussi de leur charte. « À l’heure où le climat s’emballe, certaines pratiques journalistiques sont en décalage avec les faits, peut-on lire dans leur présentation : les images d’enfants qui badinent dans l’eau pour illustrer des vagues de chaleur mortelles ; la promotion des vols à bas coût et lointains, quand l’avion est l’un des moteurs du réchauffement ; l’appel sempiternel aux “petits gestes”, sans remise en cause des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre. » Sur ce dernier point, ils ont raison, vous voyez qu’on n’est pas bornés ! Bien entendu, personne ne se plaindra que les journalistes soient mieux formés aux sujets dont ils traitent. Sauf que les rédacteurs de ces textes sont des militants dont l’opinion est déjà faite.

Interdit de rire

L’humour c’est mal. S’il y a une chose que les grands prêtres du climat détestent, c’est qu’on plaisante avec ça. Il faudrait qu’ils nous expliquent de quoi on pourra rire si on ne peut plus le faire des sujets sérieux. Honteux, indigne, choquant, déplacé… : la quasi-totalité de la classe politique a donc pointé un doigt accusateur vers Christophe Galtier, auteur d’une innocente blague – la plupart ont préféré épargner Mbappé, coupable pour sa part du crime de fou rire, mais on ne va pas se fâcher avec une idole des jeunes, entre deux démagogies il faut choisir. Rappelons que l’entraîneur du PSG, à qui un journaliste demandait subtilement pourquoi le club se déplaçait en avion privé, a ironisé – « La prochaine fois, on ira en char à voile ! » Salaud ! Qu’avait-il osé proférer !!! Le scandale aurait été moins grand s’il avait déclaré urbi et orbi que le président de la République était une femme. Dans le chœur des vierges outragées, j’ai une tendresse particulière pour le tweet d’Anne Hidalgo, écrit dans le plus pur style Nabila, comme l’a observé Jonathan Siksou : « Non mais ça va pas de répondre des trucs pareils ???? On se réveille les gars ??? Ici c’est Paris ». Allô, quoi ! Et quand on est maire de Paris, on devrait causer français, non ? En tout cas, après le crimepensée d’Orwell, gardez-vous du crimeblaguer. Apparemment, ces gens n’ont jamais lu La Plaisanterie. Du reste, dans le monde meilleur que nous concoctent ces peine-à-jouir, on n’aura pas non plus le droit de lire.

La peur citoyenne

En revanche, il est fortement recommandé de se lamenter. Si la religion du climat avait un pape, il inverserait la formule du président Jésus, comme dit Basile, reprise par Jean-Paul II, et nous exhorterait à avoir peur. Attention, il n’est pas question d’avoir peur pour l’avenir de votre culture, ou de redouter le Grand remplacement qui n’existe pas. Il y a les bonnes et les mauvaises peurs. La peur pour la planète est bonne conseillère. Elle a même un nom : l’« éco-anxiété » dont pas mal de jeunes affirment souffrir (voir l’article de Jules Simon, à paraître) : il paraît que 56 % des 16/25 ans pensent que l’humanité est condamnée[3]. Cette pathologie innovante a donné naissance à une kyrielle de spécialistes – des éco-psychiatres ? – qui apprennent aux parents à bien parler d’effondrement à leurs bambins.  Lesquels, en remerciement, les sermonneront à tout propos : « Maman, tu prends l’avion, c’est mal ! » L’avantage de cette nouvelle maladie, c’est en effet qu’elle permet aux enfants de jouer les petits gardes verts en dénonçant les adultes, comme l’affirme Clément Debosque, fondateur de « Ma petite planète », « pôle scolaire du jeu gratuit » : « Les jeunes ont raison d’être en colère et de se sentir trahis par les adultes et les décideurs. […] L’anxiété climatique est une preuve d’intelligence et de maturité, non un signe de vulnérabilité.»[4] Vive la peur citoyenne !

Répétons-le, la question du climat, et l’environnement en général, mérite mieux que cette litanie d’injonctions et d’assertions. Au risque de vous surprendre, à Causeur, nous sommes contre la fonte des glaciers, l’extinction des espèces et les ouragans. Seulement, la propagande et le prêchi-prêcha auxquels nous sommes quotidiennement soumis pourraient réussir à me dégoûter de l’écologie. Mais ne vous inquiétez pas, je me soigne. Promis, bientôt, je serai éco-anxieuse. C’est-à-dire, guérie de mes mauvais penchants.


[1]. Cette belle formule est le titre d’un ouvrage de Stanko Cerovic sur la guerre de l’OTAN contre la Serbie (Climats, 2001). Il l’avait lui-même empruntée au poète et dissident russe Ossip Mandelstam qui, frappé par la rhétorique humaniste de la police stalinienne, écrivait : « Je ne savais pas que nous vivions dans les griffes des humanistes. »

[2]. Voir par exemple : « Plus de 100 médias signent la “Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique” », novethic.fr, 14 septembre 2022.

[3]. Étude Kantar pour l’ONG Avaaz, citée dans Version Femina en septembre.

[4]. Dans le même numéro de Version Femina, dont je n’ai conservé que cet article….


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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