"Brisez les chaînes de la dette grecque". Photo : Manolis Gleizos

La Grèce et la Troïka (UE, BCE, FMI) rappellent l’une des œuvres les plus connues de Marcel Duchamp, après son Urinoir : La mariée mise à nu par ses fiancés, même. On ne cesse de la dépouiller mais on ne veut pas s’en séparer, apparemment. Sinon comment expliquer que des solutions soient toujours trouvées au dernier moment, c’est-à-dire après des journées d’émeutes de plus en plus violentes et une situation de plus en plus incontrôlable sur le terrain ?

La mariée mise à nu par ses fiancés, même de Duchamp a suscité des interprétations multiples et a donné une des plus importantes littérature théorique qui soit sur une œuvre d’art, tant elle paraît mystérieuse, voire incompréhensible avec ses feuilles de plomb découpées en formes étranges et coincées entre deux panneaux de verre. Mais ces interprétations sont très bien résumées par Marcel Duchamp lui-même qui a parlé de l’illustration d’un « processus mental délirant et minutieux ».

Ces deux derniers adjectifs conviennent très bien au traitement imposé à la Grèce. En ce qui concerne le « minutieux », il y a déjà belle lurette que des fonctionnaires bruxellois tatillons vérifient l’emploi du moindre centime d’euro généreusement prêté à chaque ministère grec. Alors, quand on parle d’administrer directement la Grèce depuis Bruxelles, il n’y aura rien de très nouveau, sinon symboliquement.
Et on sait que les symboles font mal. Par exemple, en Grèce, Manolis Gleizos, 90 ans aux prunes, est un symbole. Cet ancien membre du parti communiste grec, une nuit de décembre 1941, en pleine occupation allemande, a retiré le drapeau à la croix gammée flottant sur l’Acropole pour le remplacer par le drapeau national. Depuis la crise, ce poète et écrivain est de tous les rassemblements sur la place Syntagma, devant le parlement. Et c’est lui qui vient de rappeler un fait historique gênant. Pendant l’Occupation, les nazis ont méthodiquement pillé la Grèce et notamment les réserves d’or de la banque nationale. Petit problème, contrairement à d’autre pays, la Grèce sera oubliée par l’accord de Londres en 1953 qui a fixé les réparations. L’air de rien, certains experts parlent, avec les intérêts, de 162 milliards d’euros, ce qui est à mettre en regard avec les 350 milliards d’euros de la dette grecque.

Toujours dans le minutieux, on rappellera qu’on en est au neuvième plan imposé au pays en moins de deux ans, en comptant celui qui va être discuté le lundi 20 février. Le neuvième, si, si… Et qui repose toujours sur la même logique. Se tailler des livres de chair sur un corps de plus en plus décharné en lui ordonnant dans le même temps de retrouver des forces, et plus vite que ça, pour rembourser les 350 milliards en question, somme que tout le monde sait tellement énorme et irremboursable.

Et là on atteint le « délirant ». La psychanalyse freudienne nous apprend en effet qu’on appelle joliment « névrose de destinée » le fait de répéter des scénarios malheureux tout en sachant qu’ils vous amènent à l’échec. Quand on demande neuf fois la même chose à la même personne en sachant que l’on ne peut pas obtenir satisfaction, on est effectivement dans la névrose qui se caractérise, parmi d’autres symptômes, par l’agressivité, l’hébétude ou encore la confusion mentale, ce qui semble tracer un portrait assez juste de la politique européenne à l’égard de la Grèce, mariée mise à nu, toujours plus à nu, par ses fiancés, même.

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