Le 11 avril, Julian Assange, fondateur du site Wikileaks qui a fait fuiter des informations confidentielles, a été arrêté par la police britannique à l’intérieur de l’ambassade d’Equateur à Londres où il était réfugié depuis 2012. 


Monsieur le président, madame la Première ministre,

Le 11 avril 2019, durant la pause repas, on a vu un homme à barbe blanche traîné par les policiers britanniques à l’extérieur de l’ambassade d’Equateur à Londres. C’est le fondateur de Wikileaks, Julian Assange. Il n’a que 47 ans. Il a prématurément vieilli à force de vivre traqué.

Face au public britannique, cette arrestation est embarrassante pour vous, Madame May, car le désir du gouvernement britannique de capturer Assange est un secret de polichinelle. Depuis des années, votre ministère de l’Intérieur poste des gardes à la porte de l’ambassade pour mettre la main sur lui s’il en franchissait le seuil. Vous surveillez cette porte de si près que personne n’a réussi à faire fuir Assange, même dans une voiture diplomatique.

Cette arrestation, d’un éditeur réfugié dans une ambassade, a d’autant plus choqué les Anglais que ce même ministère de l’Intérieur avait, quelques jours plus tôt, refusé l’asile politique à un Iranien devenu chrétien. Sachant qu’en Iran, la loi fait mourir les musulmans qui changent de religion. Pour justifier sa décision, votre ministre de l’Intérieur, Madame May, a informé l’Iranien qu’il y aurait dans l’Apocalypse de saint Jean, des images « de vengeance, de destruction, de mort et de violence ». « Ces exemples sont incompatibles avec votre affirmation selon laquelle vous vous êtes converti au christianisme après avoir découvert qu’il s’agit d’une religion « pacifique », par opposition à l’islam qui contient violence, rage et vengeance ». Ceci a tellement révolté les Anglais que le ministère a dû revenir sur sa décision. Et l’Iranien a eu le droit de ne pas aller se faire tuer dans son pays.

Les Saoudiens et les républiques bananières nient l’authenticité des fuites publiées par Julian Assange. Mais les gouvernements responsables, comme ceux des États-Unis et de l’Angleterre, affirment qu’il s’agit de documents authentiques. Aux États-Unis, où la peine de mort existe, les informateurs de Wikileaks ont d’ailleurs été traînés en justice. Maintenant, c’est au tour d’Assange. C’est votre gouvernement, Monsieur Trump, qui a demandé son extradition pour qu’il soit jugé dans votre pays.

L’Equateur a subi durant des années des pressions pour accepter de laisser la police britannique pénétrer dans son ambassade. Tant qu’il a refusé de le faire, il a été boycotté par les organismes financiers internationaux. Et puis soudain, surprise : l’Equateur obtient, en février 2019, 10,2 milliards de dollars de crédits de la part du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Or ces organismes refusaient depuis longtemps d’octroyer ces faveurs à l’Equateur, dont la situation financière était catastrophique. D’où cette phrase naïve jetée par le président équatorien Lenino Moreno à la presse : « Nous avons vécu des temps difficiles, mais le fait que le monde ait confiance en nous et nous croie démontre que nous sommes sur la bonne voie. »

En quoi sont-ils dans la bonne voie par rapport à l’année précédente ? La situation de l’Equateur n’a changé en rien, sinon dans le fait que, trois semaines plus tard, l’Equateur a livré Assange à la police britannique. Dès le moment où l’argent est arrivé, on a pu annoncer que cela arriverait bientôt.

Mais pourquoi cacher la vérité, Monsieur Trump, Madame May ? Vos électeurs ont le droit de savoir ce que vous faites en son nom, et c’est pourquoi tous courent lire les publications de Wikileaks aussitôt qu’elles sont disponibles. Vous voulez vous débarrasser de Julian Assange ? Publiez vous-mêmes les documents avant qu’il ne le fasse, et vous verrez : les gens courront après vous et le dédaigneront. Vous ne le faites pas car ce qu’on cache dans les coulisses de la diplomatie et dans les tiroirs des classeurs secrets, c’est ce qui est sale, c’est ce dont on a honte. Mais c’est justement ce que le public aimerait connaître, car il sent que c’est beaucoup plus important, pour son avenir, que les choses que vous lui dites.

Rappelez-vous, Monsieur Trump, le temps où vous étiez un ardent supporter de Wikileaks. Pourquoi ? Parce que ses publications vous permettaient de savoir les petits secrets de vos adversaires politiques. Ainsi, vous avez largement répercuté une certaine phrase datée du 19 août 2014. Elle a été écrite par John Podesta, conseiller du président Obama, à Hillary Clinton, alors ministre américaine des Affaires étrangères.

« Nous devons, écrit Podesta, utiliser nos moyens de renseignement, qu’ils soient diplomatiques ou plus traditionnels, pour faire pression sur les gouvernements du Qatar et de l’Arabie saoudite, qui fournissent un soutien financier et logistique clandestin à l’Etat islamique et aux autres groupes sunnites radicaux de la région. »

Durant votre campagne électorale, Monsieur Trump, vous citiez cet email dans vos conférences, et vous critiquiez le gouvernement américain d’avoir été l’allié des financiers de l’Etat islamique. Vous disiez : « I love Wikileaks. »

Mais une fois arrivé au pouvoir, vous êtes devenu un grand ennemi de Wikileaks. Ce changement d’attitude est-il étranger au fait que vous soyez devenu l’ami des Saoudiens, qui détestent Wikileaks pour ce que cette organisation a publié à leur sujet ?

On comprend que les politiciens véreux aient besoin de faire taire Assange en l’emprisonnant, plutôt qu’en publiant les archives secrètes à sa place. Des politiques dignes de ce nom auraient, au contraire, favorisé la transparence.

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