L’écrivain Ariel Denis rembobine son histoire dans Le making of, un court récit constellé de cinématographiques.


L’essayiste et romancier Ariel Denis tisse une pellicule sensible de ses jeunes années où son aventure intérieure est rythmée par la vision de grands films classiques. Epopées hollywoodiennes, polars « sauce gribiche » des années 50 ou échappées italiennes, la réalité des salles obscures prend possession, peu à peu, de sa vie quotidienne. Le cinéma donne corps à ses agissements.

Virtuose tel Gene Kelly

Comme si l’auteur avançait sur un fil imaginaire au-dessus des contingences et des obligations, il se refuse à penser platement, la Terre n’est-elle pas ronde ? Cette fresque a quelque chose d’hypnotique car l’écriture d’Ariel Denis brouille, sans cesse, les repères tangibles. Il n’est pas un conteur de l’ordinaire. Il est le metteur en scène de son existence. Il se moque des temporalités figées. Il déguise les apparences. La fiction s’empare alors de son destin. Virtuose et sautillant à la manière d’un Gene Kelly, il bouscule la trame narrative pour lui insuffler une ubiquité exaltante.

Avec Denis, l’hommage aux textes fondateurs, de Conrad à l’Homme de la Mancha, de Stevenson aux Trois Mousquetaires, s’intercale à toutes les étapes, à tous les instants. Le féerique grignote la banalité. Le tragique apparaît sans les roulements de tambours et les cris atroces. Il est silencieux. Cette charge héroïque dont il est passé maître s’immisce partout, donnant à ce texte des allures métaphysiques. Tout est prétexte à l’analyse, à l’entremêlement des événements, à l’érudition taquine aussi, L’Aventure se niche aussi bien dans un square de Montparnasse que sur une île déserte. L’aventure est ici un mode de pensée, une nouvelle forme de politesse du désespoir, une manière de tenir le cap, de trouver sa propre direction dans un monde tourneboulé.

D’une caissière de Monoprix au souvenir de Truffaut

Un livre d’Ariel Denis ne se résume pas dans une fiche signalétique, il ne suit pas les autoroutes de la pensée. Il déborde forcément des cadres. Ne cherchez pas un début ou une fin, une linéarité asphyxiante, acceptez simplement d’être porté par une langue pleine de soubresauts et d’émerveillements. Un plaisir à ricocher sur les récifs du passé d’un autre, à se laisser guider par la plume de l’écrivain, la force de la littérature se niche dans cet abandon-là. Abandonnez également vos vieux réflexes du texte cadenassé, charpenté et désespérément vide. Par touches pointillistes, il divague d’une caissière de Monoprix au souvenir de François Truffaut. « De l’aventure, il en existe toujours, partout, à chaque instant : apprenez donc à lire, avant de tenter de vivre » nous prévient-il, quand on commence à s’enfoncer avec lui, dans cette enfance forcément singulière. Ajoutant même : « La réalité est un récit. L’aventure est un récit. Le récit est une aventure ».

Chez Denis, peu importe l’emballage, film ou livre, l’évasion exprime son identité profonde : « Pourvu que, au sein du livre, du film, je retrouve ma place, mon rôle, que je sois là, une fois encore… ». L’originalité de la construction, la présence d’élégants clichés, l’imbrication des films et cette impression de légèreté sont autant d’images poétiques qui viennent percuter le lecteur. Il y a des films qu’on a oublié dès la porte du cinéma franchie. A l’air libre, ils se sont évaporés. Ce Making of une fois refermé continue d’agir longtemps. Un parfum étrange et tenace, de ces fragrances qui tiennent nos sens en éveil.

Le making of, Ariel Denis, Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

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