La Pléiade publie les grands récits de Joseph Kessel (1898-1979). De l’Irlande à l’Afghanistan, ce juif exilé devenu Français libre a écrit une œuvre entre reportage et roman. Même coupable, l’homme balloté par les tempêtes de l’histoire y est admirable car conscient du tragique de sa condition.


Que l’on me passe une anecdote, à moi qui n’ai pas connu le centième des aventures de Joseph Kessel, si j’ai souvent rêvé de sa vie. C’était au Cambodge, en novembre 1991. Le 1er régiment étranger de cavalerie était stationné à Kampong Trach, près de la frontière du Vietnam. Il avait pour mission, donnée par l’ONU après les accords de Paris, de convaincre ce qui restait des Khmers rouges qui, réfugiés dans les collines s’y livraient au trafic des bois précieux en attendant des jours meilleurs, de rendre leurs armes et de participer au processus électoral.

Un matin, nous nous sommes postés dans une plaine marécageuse, un capitaine, deux légionnaires et moi, et après un long temps, nous avons vu progresser vers nous une longue ligne d’adolescents en noir, avec autour du cou, comme autant de taches rouges de sinistre augure, l’espèce de torchon de cuisine que tout le monde portait là-bas. Sachant à qui nous avions affaire, nous n’en menions pas large. C’étaient des bandes de vieux enfants formés par la guerre et l’horreur, lobotomisés, drogués le plus souvent. S’ils jouaient aux cartes, il n’était pas rare que le perdant, en s’en allant, jette derrière lui une grenade défensive, de cet air d’indifférence de ceux qui sont passés de l’autre côté du miroir et que je n’ai jamais retrouvé ensuite, ni en Yougoslavie ni en Afghanistan. Le conducteur, un légionnaire hongrois, a armé le 7,62 mm sur le capot. Le capitaine m’a dit : « Tu voulais du Kessel. En voilà. »

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Je n’ai vraiment compris ce qu’il voulait dire qu’en relisant, à l’occasion de leur publication en Pléiade, les grands récits de Kessel. L’impression que mon camarade voulait rendre tient à l’endroit où Kessel se tient lorsqu’il parcourt l’histoire. Il paraît suspendre son jugement. Ce n’est pas ce qu’on appelle un « témoin engagé ». Le témoin n’est pas vraiment affecté par ce qui se passe, alors que Kessel l’est. L’engagé y voit l’occasion de vérifier, ou de se former, un jugement sur les choses, ce que Kessel ne fait à peu près jamais. Les préfaciers de la Pléiade notent justement que dans ses reportages, il a le plus souvent adopté la doxa des journaux dans lesquels il écrivait, sans y attacher trop d’importance. Aussi, d’ailleurs, est-il difficile, ayant écrit à peu près partout, à situer politiquement. On se souvient de son extraordinaire relation du 6 février 1934, où l’état d’esprit des émeutiers, anciens combattants comme lui, rencontre une indulgence frémissante, à cent lieues d’un esprit de « défense républicaine ». Dès l’origine, il s’est établi au-delà des condamnations. On le voit dans Stavisky, l’homme que j’ai connu. Cela n’en fait nullement un hésitant quant à l’essentiel. Après 1935, il s’éloignera de Carbuccia et de Gringoire, affligé par une xénophobie chaque jour plus impudente ; et l’on sait la part qu’il devait prendre à l’aventure de la France libre. Il m’a toujours semblé d’ailleurs qu’il y aurait pris la même part s’il n’avait pas été juif, en raison de ce « simple amour de la patrie » qui l’avait déjà saisi en 1915.

 

Quel est donc alors cet esprit si particulier de Kessel lorsqu’il va là où l’on se bat, là où l’Histoire se fait ; de l’Irlande à l’Afghanistan ? C’est qu’il se tient simultanément aux trois points d’un triangle. Le premier, c’est celui de la politique, du destin des nations et des groupes, des représentations qu’ils se forment d’eux-mêmes. Le second, c’est celui des drames individuels : « C’est comme la poésie. Plus vrai que la réalité apparente. Et puis, il y a l’aventure intérieure, le roman vécu par les hommes que l’on trouve sur son chemin. » Le troisième, c’est le mouvement que les rencontres impriment à la conscience du narrateur. Et qu’il reste discret, ne se donnant jamais le premier rôle, devant Bourgoin, l’ataman Semenoff ou l’extraordinaire sergent Hippolyte, pour ne rien dire de quelques extraordinaires figures de femmes, ajoute encore à la puissance de ses évocations.

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On a parlé à ce propos de « vaporisation du moi », de « flottement générique », de « navigation à vue entre reportage et roman ». Ces questions n’ont d’importance que pour ceux qui ont de l’histoire, du journalisme ou de la littérature une vision ascétique, pour le meilleur, ou fétichiste, pour le pire, qui sont très éloignées de celle que Kessel a très tôt prise du monde. Il n’y a qu’un seul grand continuum d’expériences humaines, comme une tunique sans couture, et tout est récit, ni plus ni moins, avec ce que ce mot de récit comporte, la promesse d’un envoûtement, et peut-être aussi d’un salut, où le bien et le mal inextricablement mêlés viendraient concourir à une rédemption qui ne se dit jamais. Aussi, qu’elle porte sur la vie intérieure ou sur l’aventure extérieure, de Fortune carrée au Tour du malheur, en passant par ces états en quelque sorte intermédiaires que sont L’Équipage ou Les Cavaliers, l’œuvre de Kessel est-elle la forme la plus aboutie, à l’époque moderne, de ce cycle du Graal où l’auteur apparaît et disparaît avec la grâce de celui qui sait qu’il n’existe qu’une seule nature humaine, dont les éclats brillent et s’éteignent au hasard des rencontres.

J’ai curieusement trouvé l’une des meilleures représentations de l’art de Kessel dans l’un de ses dossiers administratifs. Kessel l’exilé a trouvé refuge dans ce monde de l’Occident, où, de la Préfecture de police à l’Académie française, l’on ne sait rien

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Article extrait du Magazine Causeur

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