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La faute de Joseph K.

La faute de Joseph K.
Joseph Kessel au festival Popanalia à Biot, août 1970 (c) Agip/Bridgeman Images

La Pléiade publie les grands récits de Joseph Kessel (1898-1979). De l’Irlande à l’Afghanistan, ce juif exilé devenu Français libre a écrit une œuvre entre reportage et roman. Même coupable, l’homme balloté par les tempêtes de l’histoire y est admirable car conscient du tragique de sa condition.


Que l’on me passe une anecdote, à moi qui n’ai pas connu le centième des aventures de Joseph Kessel, si j’ai souvent rêvé de sa vie. C’était au Cambodge, en novembre 1991. Le 1er régiment étranger de cavalerie était stationné à Kampong Trach, près de la frontière du Vietnam. Il avait pour mission, donnée par l’ONU après les accords de Paris, de convaincre ce qui restait des Khmers rouges qui, réfugiés dans les collines s’y livraient au trafic des bois précieux en attendant des jours meilleurs, de rendre leurs armes et de participer au processus électoral.

Un matin, nous nous sommes postés dans une plaine marécageuse, un capitaine, deux légionnaires et moi, et après un long temps, nous avons vu progresser vers nous une longue ligne d’adolescents en noir, avec autour du cou, comme autant de taches rouges de sinistre augure, l’espèce de torchon de cuisine que tout le monde portait là-bas. Sachant à qui nous avions affaire, nous n’en menions pas large. C’étaient des bandes de vieux enfants formés par la guerre et l’horreur, lobotomisés, drogués le plus souvent. S’ils jouaient aux cartes, il n’était pas rare que le perdant, en s’en allant, jette derrière lui une grenade défensive, de cet air d’indifférence de ceux qui sont passés de l’autre côté du miroir et que je n’ai jamais retrouvé ensuite, ni en Yougoslavie ni en Afghanistan. Le conducteur, un légionnaire hongrois, a armé le 7,62 mm sur le capot. Le capitaine m’a dit : « Tu voulais du Kessel. En voilà. »

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Je n’ai vraiment compris ce qu’il voulait dire qu’en relisant, à l’occasion de leur publication en Pléiade, les grands récits de Kessel. L’impression que mon camarade voulait rendre tient à l’endroit où Kessel se tient lorsqu’il parcourt l’histoire. Il paraît suspendre son jugement. Ce n’est pas ce qu’on appelle un « témoin engagé ». Le témoin n’est pas vraiment affecté par ce qui se passe, alors que Kessel l’est. L’engagé y voit l’occasion de vérifier, ou de se former, un jugement sur les choses, ce que Kessel ne fait à peu près jamais. Les préfaciers de la Pléiade notent justement que dans ses reportages, il a le plus souvent adopté la doxa des journaux dans lesquels il écrivait, sans y attacher trop d’importance. Aussi, d’ailleurs, est-il difficile, ayant écrit à peu près partout, à situer politiquement. On se souvient de son extraordinaire relation du 6 février 1934, où l’état d’esprit des émeutiers, anciens combattants comme lui, rencontre une indulgence frémissante, à cent lieues d’un esprit de « défense républicaine ». Dès l’origine, il s’est établi au-delà des condamnations. On le voit dans Stavisky, l’homme que j’ai connu. Cela n’en fait nullement un hésitant quant à l’essentiel. Après 1935, il s’éloignera de Carbuccia et de Gringoire, affligé par une xénophobie chaque jour plus impudente ; et l’on sait la part qu’il devait prendre à l’aventure de la France libre. Il m’a toujours semblé d’ailleurs qu’il y aurait pris la même part s’il n’avait pas été juif, en raison de ce « simple amour de la patrie » qui l’avait déjà saisi en 1915.

 

Quel est donc alors cet esprit si particulier de Kessel lorsqu’il va là où l’on se bat, là où l’Histoire se fait ; de l’Irlande à l’Afghanistan ? C’est qu’il se tient simultanément aux trois points d’un triangle. Le premier, c’est celui de la politique, du destin des nations et des groupes, des représentations qu’ils se forment d’eux-mêmes. Le second, c’est celui des drames individuels : « C’est comme la poésie. Plus vrai que la réalité apparente. Et puis, il y a l’aventure intérieure, le roman vécu par les hommes que l’on trouve sur son chemin. » Le troisième, c’est le mouvement que les rencontres impriment à la conscience du narrateur. Et qu’il reste discret, ne se donnant jamais le premier rôle, devant Bourgoin, l’ataman Semenoff ou l’extraordinaire sergent Hippolyte, pour ne rien dire de quelques extraordinaires figures de femmes, ajoute encore à la puissance de ses évocations.

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On a parlé à ce propos de « vaporisation du moi », de « flottement générique », de « navigation à vue entre reportage et roman ». Ces questions n’ont d’importance que pour ceux qui ont de l’histoire, du journalisme ou de la littérature une vision ascétique, pour le meilleur, ou fétichiste, pour le pire, qui sont très éloignées de celle que Kessel a très tôt prise du monde. Il n’y a qu’un seul grand continuum d’expériences humaines, comme une tunique sans couture, et tout est récit, ni plus ni moins, avec ce que ce mot de récit comporte, la promesse d’un envoûtement, et peut-être aussi d’un salut, où le bien et le mal inextricablement mêlés viendraient concourir à une rédemption qui ne se dit jamais. Aussi, qu’elle porte sur la vie intérieure ou sur l’aventure extérieure, de Fortune carrée au Tour du malheur, en passant par ces états en quelque sorte intermédiaires que sont L’Équipage ou Les Cavaliers, l’œuvre de Kessel est-elle la forme la plus aboutie, à l’époque moderne, de ce cycle du Graal où l’auteur apparaît et disparaît avec la grâce de celui qui sait qu’il n’existe qu’une seule nature humaine, dont les éclats brillent et s’éteignent au hasard des rencontres.

J’ai curieusement trouvé l’une des meilleures représentations de l’art de Kessel dans l’un de ses dossiers administratifs. Kessel l’exilé a trouvé refuge dans ce monde de l’Occident, où, de la Préfecture de police à l’Académie française, l’on ne sait rien des hommes si l’on ne peut les ranger dans les cases prévues par l’État. Il n’en a pas moins conservé la nostalgie et le goût de ces univers où leur honneur et leurs drames excèdent la portée des formulaires. Il l’a magnifiquement évoqué à propos des Tcherkesses de Collet, de l’Afghanistan du bouzkachi. Dans « le bouc », c’est un Corse qui, comme de juste, sert de passerelle entre le monde de l’honneur et celui du dossier – un pied sur la paperasse et l’autre dans l’éternité des caractères.

J’y ai pensé en feuilletant les notes du dossier de Kessel à la grande chancellerie de la Légion d’honneur. On y trouve d’abord des renseignements pris auprès de ses chefs militaires à la mission française de Sibérie : ses sentiments « à l’égard de la France sont bons et sincères. Sa moralité diffère un peu de la nôtre et se rapproche de celles des Slaves. Il est d’une intelligence supérieure à la moyenne. » Puis viennent les rapports des employés de la chancellerie. Leur succession donne à rêver, et à comprendre. Pour la croix de chevalier, en 1927, on relève que Joseph Elie est un engagé volontaire, cité au combat dans l’aviation, et l’« un des auteurs de la jeune génération qui s’impose à l’attention ». Pour la rosette d’officier, en 1949, le ton change. Kessel est un « romancier d’une large notoriété », Grand Prix du roman de l’Académie française ; mais assez curieusement ses services de guerre se limitent à ceux rendus au cours du premier conflit, et silence sur le reste. La Deuxième Guerre n’apparaît que dans le mémoire de proposition pour commandeur, en 1964, qui est signé par le Premier ministre. Sont mentionnées les deux croix de guerre, l’engagement dans la Résistance et dans les Forces françaises libres. Quant au jugement sur l’écrivain, il s’efface devant une longue liste d’œuvres. Le rédacteur paraît avoir été saisi par l’incongruité de donner des justifications. Le mémoire pour la dignité de grand officier, en 1977, est encore plus court. Ici tout renseignement, toute opinion semblent superflus. On donne ses titres de guerre, une main anonyme écrit simplement que Joseph Kessel restera comme « un écrivain indifférent aux idéologies, épris d’action héroïque et aventureuse, en prise directe sur la vie ».

 Il ne semble pas que la paix et la joie aient été au fond de la mémoire de Kessel

Pour rejoindre la France libre, Kessel était passé en Espagne par Collioure, en compagnie d’une jeune femme qui voulait rejoindre un homme qu’elle aimait et lisait Le Banquet de Platon à la lueur d’un feu, dans la montagne, parce que l’ayant rejoint elle voulait continuer ses études de philosophie. « Et à cause de la chétive silhouette, éclairée par un feu de proscrits, à cause de son livre et de son amour, cette nuit est entrée dans ma mémoire, sans que je l’aie su alors, avec plus de douceur et de beauté que tant d’autres nuits de Noël paisibles ou joyeuses. »

Mais il ne semble pas que la paix et la joie aient été au fond de la mémoire de Kessel et c’est de cela que je voudrais parler à présent. Cet espoir inavoué du salut qui s’incarne d’une manière aussi obsessionnelle qu’imprécise dans son œuvre, sans doute ne peut-il naître sans une conscience aiguë de la faute. Le remords apparaît dans les livres de Kessel pour ne plus les quitter après la mort de son frère Lazare, qui s’est suicidé le 27 août 1920 d’une balle dans le cœur dans sa chambre d’hôtel, au Quartier latin. Il avait laissé une lettre destinée à sa famille, qui a disparu mais dont une phrase hantera Joseph jusqu’à la fin : « Vous prétendez m’aimer et vous ne m’aimez pas. » Cinquante ans après, Kessel disait encore : « Je ne peux pas y penser. » Dès 1923, le lieutenant Herbillon, de L’Équipage, y pense pour lui. Dans le film de Litvak, son rôle est tenu par Jean-Pierre Aumont, qui vingt années plus tard accompagnerait, engagé dans la France libre – comme Kessel lui-même –, Diego Brosset pour sa dernière aventure, au tournant de Passavant. On voit l’acteur magnifique et altier, sur une couverture de Cinémonde, comme s’il passait en photo de la Première à la Seconde Guerre, du personnage au soldat, de la fiction à la réalité du courage. Au premier tiers du film, l’acteur reçoit la croix de guerre, que le lieutenant Aumont recevra dix ans plus tard.

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Malgré la mort de Lazare, l’année 1922 sera celle du bonheur, la dernière peut-être, celle du moins de ces moments où le bonheur de l’amour se conjugue avec l’innocence vitale de la jeunesse. Mais, brièvement exorcisé dans L’Équipage, le remords recommencera de couler un peu plus tard, accru par d’autres occasions. Sa première femme et son premier grand amour, Sandi, mourra seule dans un sanatorium à Davos, n’ayant cessé de pardonner à Kessel ses excès, l’opium, les autres femmes, tout ce qui l’avait trop vite éloigné d’elle. Si sur certaines natures le pardon de ceux qui vous aiment a aussi peu d’effet que le reproche, il n’en colore pas moins l’existence tout entière d’une tache sombre, impossible à laver. Lorsque, ensuite, Kessel reprend la plume pour décrire les années sibériennes dans Les Temps sauvages, il paraît avancer la main sur le fil noir de la faute. C’est l’épopée de coupables dans un monde coupable. Le plus fort est que le narrateur n’y sombre pas. « Je me suis dit que commencer par l’enfer pouvait être une chance. »

Joseph Kessel répond aux questions de Jean Oberlé et Philippe Bouvard (c) AFP
Joseph Kessel répond aux questions de Jean Oberlé et Philippe Bouvard (c) AFP

Kessel décrit un monde où les victimes n’adorent pas leurs bourreaux, et ce monde nous paraît étrange et vrai. Nous avons pris l’habitude inverse. Nous voyons des raisons partout, et nous nous efforçons de les aimer. Lorsque nous n’en trouvons aucune, nous les disons cachées par quelque conspiration malveillante, et nous essayons de les faire venir au jour. Quand bien même elles n’existeraient pas, nous les inventerions. Il nous faut des raisons à comprendre, pour pouvoir nous soumettre aux institutions qui les servent, ou à d’autres, que nous aimerions créer, révolutionnaires aux esprits d’esclaves. À la violence des rapaces répond la niaiserie des victimes, qui font tant d’efforts pour les aimer. Kessel n’a ni ces tentations ni ces illusions. Le rédacteur anonyme du dossier de la grande chancellerie a vu juste. L’idée de l’homme est chez Kessel si vive, que même coupable, l’homme y reste admirable parce qu’il ne se raconte pas d’histoires sur la déchéance de tout. Il a quitté le Jardin et il le sait.
On a parlé niaisement du style de Kessel comme on a parlé de celui de Simenon. Mais il n’y a qu’un seul style qui tienne, c’est celui qui épouse son objet. Là-dessus Kessel, comme Simenon, n’est pas plus en défaut que Balzac. La phrase de Kessel rend à merveille cette oscillation entre le drame et l’espoir, l’absence et la présence de l’homme, la faute et le pardon, qui est comme le battement du cœur secret de son œuvre. C’est la même pulsation, parfois évidente, parfois assourdie, mais qui ne se laisse jamais oublier. À la fin de Wagon-lit, Nina demande au narrateur de l’accompagner à la gare y voir entrer le Paris-Riga. Son « allons voir arriver le train » me bouleverse encore aujourd’hui. Ils entrent en fraude dans un compartiment vidé de ses voyageurs et tirent les rideaux. Elle lui demande de décrire Paris, la « ville-lumière ». Elle rêve à voix haute le passage de la frontière. « Elle ne savait plus que je la regardais. Peut-être avait-elle oublié ma présence. Peut-être étais-je pour elle un autre, celui qu’elle n’avait pas trouvé en moi. » Comme Lazare ou Sandi, et tant d’autres, comme chacun de nous pour ceux qu’il aime, avant le dernier jour.

Il n’y a presque pas de pages de ses livres, de moments de cette immense aventure que le temps n’a pas refroidie, où l’on ne se voie pas prendre la place de l’écrivain, où l’on ne s’entende pas, poussé par une force venue de loin, dire à l’ange aux cent visages d’un dieu absent, les mots de cette vieille comptine russe qu’il a souvent citée : « Aime-moi noire. Blanche, tout le monde m’aimerait. »

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Article extrait du Magazine Causeur


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