Je n’ai, à vrai dire, jamais entretenu la moindre sympathie pour Manuel Valls. Ce mélange affirmé de républicanisme clémenciste outrancier et de libéralisme assumé, cette manière de tordre le bras de sa majorité à coup de 49.3 n’a pas franchement été ma tasse de thé. Il est pourtant difficile, dans le théâtre d’ombres plus ou moins inconstantes que furent les ministres de Hollande, de lui refuser au moins une qualité : celle d’être un homme d’Etat.

Valls a le mérite de la droiture

Il avait une vision, qui n’était pas la mienne, mais il avait une vision. Son tort, quand on voit aujourd’hui la célébration énamourée et hagiographique du nouveau président Macron, est sans doute d’avoir eu raison trop tôt. Il voulait, depuis au moins 10 ans, transformer le PS en Parti démocrate à l’américaine ou à l’italienne au point d’avoir pensé à haute voix le faire changer de nom en accomplissant un Bad Godesberg qui n’avait jamais eu lieu ou alors de manière implicite et hypocrite au point que des militants socialistes sincères sont encore aujourd’hui quelques uns à penser que le PS était un parti de rupture qui, selon les mots de Jospin, à défaut d’être contre « l’économie de marché » était contre « une société de marché ».

On a interprété son appel à voter Macron dès le premier tour comme une trahison. On peut aussi y voir une fidélité à ses idées qu’il estimait plus importantes que son destin personnel. Macron lui a tout volé, y compris l’espoir de succéder à Hollande, mais somme toute, sa vision avait gagné. Son erreur, paradoxalement, est d’avoir voulu respecter le cursus honorum de la politique française qui consiste à gravir les échelons un à un avant d’accéder, en général vers la soixantaine bien tassée, à la magistrature suprême.

L’image d’un homme qui ne pardonne pas

Macron a été plus rapide, et finalement, infiniment plus brutal. On a dit que c’était Valls le traître alors qu’objectivement, c’est Macron. On a dit que c’était Valls qui avait tué le PS en théorisant les deux gauches irréconciliables, alors que c’était d’abord un constat et que c’est Macron qui a décidé que c’était son progressisme à lui qui était irréconciliable avec la gauche dans son ensemble et a laissé le monopole de la radicalité à Mélenchon qui continue à s’acharner sur le cadavre d’un PS qu’il n’a pas tué, contrairement à ses dires. Le PS est mort, de facto, dès que Macron s’est vu rejoint par un Collomb déjà libéral et un Richard Ferrand, ex-frondeur tombé sous le charme du séducteur, comme le premier éditorialiste médiatique qui aime la nouveauté parce qu’elle est nouvelle, peu importe son contenu.

Le martyre de Valls s’est poursuivi ces derniers jours par l’humiliation. Ce n’est pas sans une certaine jouissance sadique, en effet, que l’état-major de Macron a traité son offre de candidature pour la nouvelle majorité présidentielle en multipliant les fourches caudines insultantes pour un ancien Premier ministre.


Législatives : Manuel Valls ne remplit pas « à… par francetvinfo

Cela révèle chez Macron un aspect un peu inquiétant tout de même qui n’apparaît guère dans les deux documentaires diffusés sur TF1 et France 3  glorifiant le génie « sympa » du grand homme dans une version actualisée des films de propagande les plus éhontés des dictatures d’antan.

Cet aspect, c’est celui d’un homme qui ne pardonne pas. Surtout à ses doubles, surtout à ceux qui auraient pu être à sa place. Somme toute, Macron préfèrera toujours le très droitier Estrosi dont on a un peu vite oublié les discours qu’il tenait pour paraître plus à droite que Marion Maréchal-Le Pen lors du premier tour des régionales de 2015 avant de se transformer, une fois en tête à tête avec la candidate frontiste, en rempart de la démocratie et en fervent partisan du « front républicain ».

Ce traitement réservé à Valls est la première erreur de Macron. Il n’est pas très digne d’humilier celui qui aurait certes voulu être à votre place, mais qui a accepté de jouer le jeu, une fois sa propre défaite actée.

Il semblerait, à défaut de pratiquer la clémence d’Auguste, que Macron ait décidé de suivre le conseil donné par Marguerite de Valois dans ses Mémoires: « Comme la prudence conseillait de vivre avec ses amis comme devant être un jour ses ennemis, pour ne leur confier rien de trop, qu’aussi l’amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle ordonnait d’user de ses amis comme pouvant être un jour ses ennemis. » On signalera juste, au passage, que la « prudence » de Marguerite de Valois ne l’empêcha pas, après avoir joué un rôle de premier plan, de connaître un exil de 20 ans.