Jean-Paul Rappeneau, le réalisateur, entre autres, de Cyrano de Bergerac, du Hussard sur le toit ou du Sauvage est mort l’âge de 94 ans. Il s’était raconté avec l’aide de Kéthévane Davrichewy dans Vive Allure aux éditions Grasset à l’automne 2025. Monsieur Nostalgie, admiratif de ce cinéma gracieux et littéraire, se souvient…
À l’heure du déconstruit, Rappeneau a cultivé l’art du détail et de l’ellipse, voilà ce que j’écrivais, il y a huit mois, à la sortie de ses « mémoires ». Il prenait son temps. Sa lenteur était proverbiale dans le métier. Comme si la productivité était le signe d’une créativité foisonnante. Comme s’il fallait ramener une filmographie à une performance vulgairement quantifiée. Pour ce réalisateur né en 1932, ayant passé son enfance sur l’axe Auxerre-Orléans, huit films jusqu’à aujourd’hui fut un score tout à fait honorable. Respectable. Enviable même. Ses longs-métrages s’appellent : Cyrano de Bergerac, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage, Tout feu, tout flamme ou l’inoubliable La Vie de château. Cette filmographie « réduite » est l’expression de notre exception culturelle, une qualité France qui se dégage dans le soin apporté à la narration, aux costumes, à l’atmosphère, au ping-pong verbal ; le juste équilibre patiemment dosé, longuement réfléchi entre la sincérité et l’émotion.



Rappeneau, c’est la France des préfectures décaties, des bâtisses alanguies, des rapports de classe étouffés, de notre belle langue tourangelle, de l’amour courtois et des frisottis du destin. Rappeneau, c’est le contraire des vies réglées en province car l’aventure arrive par la porte de service, la fantaisie vient contrecarrer l’éducation. Qui n’a pas vu Adjani en polytechnicienne sensuelle et désuète ne peut comprendre les élans incertains du cœur. Qui n’a pas vu Deneuve lisant dans un hamac ou allongée dans un champ de blé en mousseline faussement sage ne connaît rien des blondeurs assassines. Rappeneau, élégamment, sans la brusquerie maladroite a emprunté ce chemin étroit de la dissidence amusée, de l’intrusion poétique, de l’emballement buissonnier, du plaisir enfantin d’imaginer la vie. Alors que tout semble installé, immuable, la bourgeoisie se repose sur ses lauriers, elle dort tranquille, un élément fantasque, un héros irrégulier, une peine intime vont entraîner une mécanique nouvelle. Chez Rappeneau, le spectateur n’était pas agressé, il n’était pas le punching-ball des idées confuses, il est ce promeneur sensible à la beauté, totalement perméable à l’inattendu. Rappeneau savait des histoires (comme dans la chanson de Reggiani), l’année dernière, il nous les a contées dans Vive allure, entre secrets de fabrication, souvenirs de tournage et points de vue esthétique. Les cinéphiles en apprirent plus sur ses rapports avec Louis Malle, Daniel Boulanger, Claude Sautet et Roman Polanski. Et le compagnonnage avec son frère « ennemi », Philippe de Broca. Rappeneau a participé activement au scénario de L’Homme de Rio, du Magnifique, de Tendre Poulet ou du Cavaleur. Ces deux-là se sont aimés et brouillés en même temps. Une relation particulière qui « se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité » écrivait-il. Il nous expliquait sa façon de concevoir un film, la patience, les doutes ; il s’amusait du caractère d’un Montand égocentré, il louait le charme et l’intelligence d’Anne Brochet, il n’avait pas été satisfait de la voix d’Olivier Martinez et se rappelait l’agacement de voir son nom mal orthographié au générique de L’Homme de Rio, il manquait un « p » ! Rappeneau a fait notre éducation cinématographique, notre imaginaire lui doit beaucoup. Sans le savoir, il a façonné les hommes murs d’aujourd’hui. Grâce à lui, nous avons rencontré le beau et le sensible. Il n’a pas aigri nos sentiments, il n’a pas sali nos foucades, il nous a inculqué le culte de la légèreté, il a nourri notre sentimentalisme. Ce soir, dans la nuit triste des rentrées scolaires, on repensera à l’élégance joufflue de Noiret, au panache révolutionnaire de Jean-Paul Belmondo, à la pudeur érotique de Marlène Jobert, au verbe chaud et puissant de Depardieu et à l’incandescence naturelle d’Isabelle Adjani. Nous revisiterons notre patrimoine.
Vive Allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy – Grasset 256 pages
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