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Edouard Balladur, un gentilhomme en politique

Édouard Balladur est mort hier à l’âge de 97 ans


Edouard Balladur, un gentilhomme en politique
Edaourd Balladur photographié à Chamonix, Noël 1993 © RICLAFE/DELAHAYE LUC/LE SEGRETAI

Figure influente de la Vᵉ République, il fut notamment secrétaire général de l’Élysée sous Georges Pompidou alors que ce dernier était mourant, puis Premier ministre de la seconde cohabitation sous François Mitterrand, de 1993 à 1995. Le président Emmanuel Macron a salué la mémoire d’« un serviteur exigeant, mesuré, dévoué », tandis que Nicolas Sarkozy a déploré « la perte de l’un des hommes qui aura le plus compté dans sa vie ».


L’arène politicienne, avec ses outrances, ses virevoltes, ses accommodements permanents, ses trahisons à répétition, ne pouvait guère être son terrain de prédilection. La modernité d’apparence n’était pas davantage son souci. Il paraissait sorti d’un autre temps, ministre du Grand Siècle égaré dans une époque qui ne lui ressemblait pas beaucoup.

On l’a énormément moqué. Les caricaturistes le représentaient volontiers en petit marquis poudré et perruqué style Régence ou Louis XV. Son phrasé onctueux, un tantinet précieux, son faciès assez bourbonien et ce sérieux d’expression qui ne le quittait jamais étaient là pour les conforter dans la perception qu’ils en avaient. A-t-on jamais vu Édouard Balladur éclater de rire ? Pourrait-on seulement l’imaginer ? Répugnant sans doute à forcer sa nature, il ne se sentit jamais tenu de « faire peuple », comme on dit. Il devait considérer pouvoir s’en passer. La tête de veau ravigote, la pinte de bière et les blagues grivoises ne furent jamais son affaire. Elles l’étaient de Jacques Chirac, « son ami de trente ans » qui, jouant très habilement de ces différences entre eux, le battit dans les urnes en 1995. D’ailleurs, Édouard Balladur a-t-il jamais eu véritablement l’ambition élyséenne chevillée au corps et au cœur ? C’est peu vraisemblable. Trop de concessions qu’il jugeait démagogiques à accorder. Trop de mains à serrer sur les foires et marchés, lui qui, dit-on, se les lavait vingt ou trente fois par jour…

Il fut homme d’État plus qu’homme de pouvoir. Et c’est bien ce qui l’aura pénalisé, une fois embarqué dans l’aventure de la présidentielle.

Il eut à servir auprès des présidents Pompidou et Mitterrand. Il fut confronté en première ligne à leur calvaire, à leur déchéance physique, dont il sut être, outre le témoin, le gardien du secret. Là est la marque du gentilhomme. Le refus d’exploiter les faiblesses de l’autre, fût-il un adversaire. Tout le contraire d’un fauve assoiffé de pouvoir, d’un tueur prêt à tout pour grimper. On sait aujourd’hui que, Premier ministre de cohabitation sous la présidence de François Mitterrand, ce dernier faisant un malaise en plein Conseil, Édouard Balladur réunit immédiatement ses ministres pour leur imposer de ne rien rapporter au-dehors de la pénible scène à laquelle ils venaient d’assister. Il avait assez d’autorité sur eux pour que la consigne fût respectée. Aujourd’hui, la classe ministérielle étant ce qu’elle est, l’incident envahirait dans l’instant les réseaux sociaux.

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On a beaucoup moqué aussi cette phrase prononcée après son échec à la présidentielle, alors qu’il prenait la parole dans la foulée des résultats : « Je vous demande de vous arrêter », intime-t-il à ses partisans commençant à huer l’adversaire qu’il vient de nommer. Il montrait juste par là qu’il n’avait pas d’ennemis, même pas d’adversaires, juste des concurrents et que, en tout état de cause, quelle qu’eût été la situation, on leur devait le respect. Le respect, valeur perdue, magnifique mot désormais relégué dans les pages de nos vieux dictionnaires.

En réalité, ses qualités d’homme et de gentilhomme lui furent en politique autant de faiblesses. Il ne pouvait donc l’emporter, n’étant pas bâti pour le pugilat et les bassesses faciles du croc-en-jambe. Il meurt à quatre-vingt-dix-sept ans en cette fin d’été. Le destin lui aura épargné le spectacle de la campagne qui s’ouvre, spectacle qui, à n’en pas douter, n’aurait pu que le consterner.

Homme d’un autre temps, il quittera celui-ci avec une discrétion qui lui ressemble assez. Sa famille l’a fait savoir : pour ses obsèques, « une messe sera donnée dans la stricte intimité familiale ». Rien d’autre. Une sortie en gentilhomme. L’actuel président de la République devra se passer de ce moment de gloriole assez morbide qu’auraient été pour lui ces hommages aux Invalides qu’il prisait tant. Et c’est alors qu’on se plaît à deviner le petit sourire quasi voltairien de celui qui vient de partir.

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Ex-prof de philo, auteur, conférencier, chroniqueur. Dernière parution : « Je suis Solognot mais je me soigne » éditions Héliopoles, 2025

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