Nick Cave, The Cure, Wet Leg… Stars et légendes ont redonné des couleurs au festival Rock en Seine qui a ensorcelé des dizaines de milliers de fidèles la semaine dernière au Domaine de Saint-Cloud. L’une des plus belles éditions depuis sa création en 2003.

Avant le début de Rock en Seine, mercredi dernier, l’annonce de l’interdiction de fumer sur le site a échauffé les internautes. Imaginez : un festival est un espace de liberté et ne pas pouvoir allumer sa petite clope a de quoi agacer. À quand la prohibition de l’alcool, voire de la musique à cause des législations anti-bruit ?
Chaque année, l’équipe du festival envoie aussi aux journalistes un questionnaire de « sensibilisation aux VHSS », un mot barbare désignant les « violences et harcèlements sexistes et sexuels », avec cette précision censée être rassurante : « N’ayez pas peur de vous tromper. » Cela ne semble pas heureusement obligatoire, de toute façon, le questionnaire a atterri dans mes spams, et je ne l’ai pas vu. Aller dans un festival sous surveillance, c’est plutôt flippant. Nous vivons dans l’hygiénisme, la peur, l’exemplarité qui devraient envoyer la chanson de Johnny Hallyday Allumer le feu en enfer comme les pauvres ritournelles de Patrick Bruel.
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Pour le reste, nous avons vécu l’une des plus belles éditions de Rock en Seine depuis sa création en 2003. Après une édition 2025 ratée et polémique (avec l’invitation du violent groupe pro-palestinien Kneecap poursuivi par la justice anglaise et de nombreuses annulations), le prestigieux festival qui s’est tenu de mercredi à dimanche dans le merveilleux Domaine de Saint-Cloud a magnifiquement redressé la barre, attirant 175000 spectateurs (contre 150000 l’année dernière). Pas (trop) de discours politiques foireux, de postures, mais de la musique, cette « révélation plus haute que toute sagesse et philosophie », disait Beethoven.
Nous parlerons surtout des deux journées magnifiques, vendredi et dimanche, qui ont fait le plein avec 40000 fidèles chacune. Les stars programmées y ont honoré leur illustre carrière. Le soleil perça la couche nuageuse pour hâler samedi, les déesses britanniques de Wet Leg, duo originaire de l’Île de Wight, auteur du succès Chaise longue. Nos regards ne quittaient pas la guitariste et chanteuse sexy Rhian Teasdale, à la chevelure rosée flamboyante, échappée de Mad Max avec son jean déchiré, et sa complice Hester Chambers. Leur musique, dure et sensuelle, entre voix traînante et beat sauvage, hypnotique, fut une bonne entrée en matière. Wet Leg laissa la place toute chaude au très attendu combo masculin de blues rock américain The Black Keys, qui fait déjà figure d’ancien (actif depuis 2001), précédé d’ailleurs d’appréciations à double lecture : valeur sûre, solide…. Sans surprise donc ? Non. Bien sûr. Car c’est un petit air (torride), capiteux de Mississippi, avec ses cabanes en bois, son bitume brûlant que l’on entend dans cet orchestre compact, abrasif, pulsé par une batterie solide et ses riffs de guitare enragés, sur un décor de lave en fusion. « De la testostérone », m’a dit une amie effrayée. Et alors ? On prend son pied, c’est tout, parfait pour ce genre de festival. Et leur version de I Wanna be Your dog d’Iggy Pop a été éblouissante. Ce plaisir coupable ne nous empêche pas d’aimer Wilco, très fin combo américain malheureusement relégué à l’autre bout du festival sur une petite scène (un quart d’heure de marche quand même). Mais leurs délicats arpèges de guitare, leur country folk aux mélodies ciselées embaumaient une jolie scène décorée comme un sapin de Noël.
Nick Cave, sans égal
Bien sûr, revenir de ce territoire si éloigné demandait un peu d’effort pour ne pas rater, à 22 heures pétantes, le début du concert de Nick Cave, la tête remplie d’un souvenir, le concert merveilleux qu’il avait donné sur cette même scène en 2022. Et encore une fois, il a livré une prestation de très haut vol, habillé en noir comme un prédicateur, accroché aux mains de ses admirateurs des premiers rangs, suant, habité. Son collectif, les Bad Seeds (mauvaises graines), ressemblait à ces grands orchestres gospel des temps glorieux, avec des choristes en tenue dorée perchées sur le podium. Le maître à jouer faunesque Warren Ellis était bien sûr là, tordant son violon et son corps aussi souple qu’une corde, en contorsionniste de plaisir et de folie. Nick Cave et ses accompagnateurs ont délivré un rock d’opéra, un gospel cuirassé de rythmes mécaniques et mâtiné de romantisme noir. Nick Cave, depuis quarante ans, du haut de sa riche et sans égale discographie, possède l’un des meilleurs répertoires du rock, des troublants et tragiques Jubilee Street et Hollywood, à d’envoûtantes ballades comme Into My Arms qui a conclu le spectacle. L’un des plus beaux moments fut son duo très tendre avec sa choriste noire Janet Ramus sur le titre Henry Lee, rencontre détonante entre deux gospels, le chant ténébreux blanc de Cave et le timbre chaleureux de sa partenaire (il avait chanté ce titre en duo avec son ancienne amante PJ Harvey). Deux heures de concert intense jusqu’à l’épuisement du musicien qui nous ont laissés à minuit passé épuisés nous-mêmes et comblés.
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The Cure, dans sa légende
Mais nous n’en avions pas fini avec, dimanche, en conclusion du festival dans cette belle nuit de fin d’été, un autre musicien mythique de la même génération, qui rassemble lui aussi tous les âges, Robert Smith, le leader du cultissime groupe anglais de new wave, The Cure (il a 67 ans quand Nick Cave en revendique 68). La scène était pratiquement inaccessible, obstruée par une foule dense. Il y avait du monde partout, sur les marches, dans les arbres, bras et portables tendus vers la légende. Et le prince est apparu, sur le premier titre Alone, fantôme attifé comme une vieille mère maquerelle, dégoulinant de rimmel et de rouge à lèvre (on trouvait dans les allées du festival des spectateurs maquillés), les cheveux toujours en pétard. Ce fut un concert envoûtant. The Cure, porté par la basse tellurique de Simon Gallup et le beat fluide de l’excellent batteur Jason Cooper (membre du groupe depuis 1996) a passé en revue ses quarante années de carrière et ses morceaux iconiques, The Lovecats (pour l’occasion, le batteur avait enfilé ses pattes de chat), Close to me, Boys don’t cry… L’interprétation des épiques Lullaby et A Forest (près de 7 minutes) nous plongèrent pendant deux heures dans un état de rêve, de poésie, quand la musique flotte sur des claviers infinis et des guitares lancinantes. C’était bien The last day of summer, chef d’œuvre que The Cure célébra avec ses harmonies aériennes comme un doux rayon de soleil. Un antidote au blues de la rentrée, le retour de la pluie et… des impôts.
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