Au nom de l’antiracisme, au nom de «l’immigration, chance pour la France», on a trop souvent refusé de se demander si certaines pratiques, certaines conceptions religieuses ou certaines normes familiales étaient réellement compatibles avec la société française que nous voulions, observe David Duquesne, auteur de Ne fais pas ton Français !: Itinéraire d’un bâtard de la République (Grasset, 2024)
Le Rassemblement national propose aujourd’hui de soumettre à référendum l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, avec à la clé une forte amende pour les femmes qui continueraient à le porter. Immédiatement, le débat s’est installé : constitutionnalité de la mesure, faisabilité des contrôles, efficacité réelle d’une interdiction, risque de tensions sociales. On nous explique qu’on ne peut pas faire la « police du vêtement », que la mesure serait juridiquement fragile, matériellement difficile à appliquer et peut-être même contre-productive.
Le problème est que je partage, au moins sur un point, une partie de ces inquiétudes : une telle interdiction pourrait effectivement produire des conséquences considérables. Mais j’arrive à une conclusion différente de ceux qui pensent qu’il suffirait alors de renoncer à la contrainte pour gagner tranquillement la bataille culturelle. Car cette seconde solution me paraît, elle aussi, vouée à l’échec.
Aliénés
Voilà précisément le piège dans lequel nous nous sommes enfermés : il n’y a plus de bonne solution.
Imaginons d’abord l’interdiction.
Je vois assez facilement ce qui pourrait se produire dans certains quartiers où l’islam constitue désormais une force culturelle importante. Une femme contrôlée, verbalisée parce qu’elle porte un voile ne sera pas nécessairement perçue comme une citoyenne ayant enfreint une règle commune. Elle pourra être considérée comme une femme musulmane agressée dans son identité. Le contrôle individuel deviendra une affaire collective.
Les solidarités familiales, communautaires et religieuses joueront à plein. On pourrait même voir certaines femmes qui ne portent habituellement pas le voile décider de le mettre par défi ou par solidarité avec leurs « sœurs ». Le vêtement que l’on voulait faire reculer deviendrait alors un étendard.
Ajoutons à cela la réaction politique. Une partie de la gauche radicale dénoncera immédiatement une persécution des musulmans, le fascisme, les « heures sombres ». Des images de femmes verbalisées circuleront sur les réseaux sociaux. Des refus de contrôle surviendront. Des rassemblements pourront dégénérer. Dans les quartiers les plus inflammables, l’affrontement autour d’un simple morceau de tissu pourra devenir l’étincelle d’affrontements beaucoup plus larges.
L’État devra alors choisir : appliquer réellement l’interdiction, avec tout ce que cela suppose de coercition, ou reculer devant les premières violences, ce qui serait peut-être pire encore puisqu’il démontrerait que la loi ne s’applique plus dès lors que sa contestation devient suffisamment massive.
On comprend donc les risques de l’interdiction.
Mais faut-il pour autant se contenter de « gagner la bataille culturelle » ?
C’est l’autre solution que l’on nous propose : expliquer, convaincre, argumenter. Dire aux femmes musulmanes que le voile les enferme, qu’il constitue une forme d’aliénation, qu’il entretient une séparation entre les sexes et qu’il favorise une forme d’autoségrégation.
Le problème, c’est que cette bataille culturelle ne commence pas aujourd’hui.
Elle dure depuis près de quarante ans.
Depuis l’affaire de Creil en 1989, depuis les premières prises de position d’Élisabeth Badinter, d’Alain Finkielkraut et de nombreux intellectuels sur cette question, la France discute du voile. Elle en discute sans cesse. Elle argumente, légifère dans certains espaces, organise des débats, publie des livres, produit des émissions et tente d’expliquer pourquoi ce vêtement pose problème dans une société façonnée par plusieurs siècles d’émancipation individuelle et de sécularisation.
Et quel est le résultat ? Le voile n’a pas disparu. Il s’est installé dans le paysage français.
Une affirmation identitaire contre la France
C’est précisément ce qui me rend extrêmement sceptique devant l’idée selon laquelle quelques décennies supplémentaires de pédagogie permettraient de résoudre le problème. Car la critique du voile peut elle-même nourrir son développement. Plus une société désigne un symbole comme problématique, plus ceux qui se sentent visés peuvent s’y attacher. Le voile cesse alors d’être seulement une prescription religieuse ou une coutume familiale : il devient affirmation identitaire, résistance culturelle, parfois provocation politique.
Une jeune femme peut alors le porter non seulement parce qu’elle croit devoir le porter, mais parce qu’on lui demande de l’enlever.
C’est là que le problème dépasse, à mes yeux, les seuls débats féministe ou laïque.
Il est devenu anthropologique.
Le voile matérialise dans l’espace public une frontière entre deux conceptions de la société, des rapports entre hommes et femmes, de la religion et de l’appartenance collective. Il ne signifie pas seulement, dans l’interprétation que j’en fais, une certaine conception de la pudeur féminine ou du rapport entre les sexes. Il marque également une frontière matrimoniale et communautaire : la femme musulmane appartient symboliquement à un univers dont l’homme non musulman demeure extérieur, puisque, dans les conceptions religieuses traditionnelles concernées, le mariage d’une musulmane avec un non-musulman n’est pas admis.
Voilà pourquoi je parle de frontière anthropologique.
Et cette frontière est devenue d’autant plus difficile à combattre que nous avons laissé s’installer en France, pendant plusieurs décennies, des populations provenant de sociétés dans lesquelles ces conceptions religieuses et familiales restent beaucoup plus présentes qu’elles ne le sont dans la France contemporaine.
C’est là, selon moi, que se trouve l’erreur originelle.
Pendant des décennies, le débat sur l’immigration a été paralysé par des réflexes idéologiques. Parce que le Front national historique était hostile à l’immigration, une partie considérable du monde politique, intellectuel et associatif a considéré presque mécaniquement que s’opposer à lui supposait de défendre l’immigration, puis la diversité, puis le multiculturalisme, puis progressivement la légitimité de presque toutes les pratiques culturelles apportées par les populations immigrées.
Au nom de l’antiracisme, au nom de « l’immigration, chance pour la France », on a trop souvent refusé de se demander si certaines pratiques, certaines normes familiales, certaines conceptions religieuses étaient réellement compatibles avec la société que nous voulions continuer à former ensemble.
Et nous découvrons aujourd’hui la difficulté du mouvement inverse.
Pendant des décennies, nous avons dit : « Venez comme vous êtes. » Et maintenant nous découvrons que nous voudrions dire : « Venez comme vous êtes, mais pas avec ça. » Bon courage.
Car une pratique que l’on a laissée s’enraciner pendant quarante ans ne disparaît pas parce qu’une majorité parlementaire décide soudain qu’elle n’en veut plus. Mais elle ne disparaît pas davantage parce qu’un intellectuel explique une millième fois sur un plateau de télévision qu’elle constitue une aliénation.
C’est pourquoi je ne crois ni au scénario enchanté de l’interdiction, ni à celui de la persuasion.
L’interdiction peut radicaliser ceux que l’on voulait assimiler. La bataille culturelle peut renforcer le symbole qu’elle voulait affaiblir. Et l’inaction laisse poursuivre une dynamique que l’on prétend justement vouloir arrêter. Voilà le véritable problème.
Il reste enfin un argument que j’entends souvent et qui me paraît particulièrement trompeur : celui du confinement. On nous dit, en substance : « Pendant le Covid, nous avons bien réussi à interdire aux Français de sortir de chez eux sans autorisation. Nous avons contrôlé des attestations, verbalisé ceux qui ne respectaient pas les règles, limité les déplacements de dizaines de millions de personnes. Pourquoi serait-il matériellement impossible, demain, de verbaliser une femme qui porte un voile dans l’espace public ? »
La comparaison me paraît précisément révéler le problème plutôt que le résoudre.
Pendant les confinements, l’immense majorité de la population française a accepté des restrictions extraordinaires à sa liberté de circulation. Des millions de Français ont rempli leurs attestations, indiqué l’heure de leur sortie, justifié leurs déplacements, accepté de ne plus voir leurs proches, de ne plus aller au restaurant, au cinéma ou simplement de se promener librement. On peut discuter aujourd’hui de la pertinence de chacune de ces mesures ; ce n’est pas mon sujet. Ce qui m’intéresse ici, c’est le comportement collectif : dans leur immense majorité, les Français ont obéi.
Mais cette discipline n’a pas été uniforme sur tout le territoire. Dans certains quartiers populaires, les restrictions furent plus difficiles à faire respecter et leur contrôle plus délicat. Des policiers et des responsables publics ont alors eux-mêmes évoqué les difficultés particulières rencontrées dans certains secteurs.
Et c’est précisément là que la comparaison avec une éventuelle interdiction du voile devient intéressante.
Car nous ne parlons plus d’une mesure temporaire, applicable à tout le monde et justifiée par les pouvoirs publics au nom d’une urgence sanitaire. Nous parlons d’une interdiction permanente visant une pratique religieuse et identitaire, qui devrait notamment être appliquée dans certains territoires où cette pratique est particulièrement visible et où l’autorité de l’État peut déjà rencontrer des résistances.
Autrement dit, on prend comme preuve de la faisabilité future d’une interdiction l’exemple d’une période durant laquelle l’application uniforme des interdictions avait justement rencontré des difficultés dans certains des territoires où la question du voile se poserait demain avec le plus d’acuité.
Et imaginons concrètement la scène.
Il ne suffira pas de voter une loi à l’Assemblée nationale ou de faire approuver une interdiction par référendum. Il faudra ensuite qu’un policier s’approche d’une femme voilée. Il faudra lui demander son identité. Il faudra constater l’infraction. Il faudra dresser une contravention. Il faudra gérer son éventuel refus. Puis l’intervention pourra attirer un frère, un mari, des proches, des voisins, des jeunes du quartier. Quelqu’un sortira son téléphone. La vidéo sera immédiatement diffusée sur les réseaux sociaux avec quelques secondes d’images sorties ou non de leur contexte. Et l’intervention policière destinée à faire respecter une interdiction vestimentaire pourra, en quelques minutes, devenir une affaire politique, communautaire et nationale.
Perspectives
C’est exactement ce que je veux dire lorsque j’affirme qu’il n’existe plus de bonne solution.
Sur le papier, interdire est simple. Dans le Journal officiel, quelques lignes suffisent. Mais entre voter une interdiction et être capable de la faire respecter partout, quotidiennement et durablement, il existe un gouffre. Et l’expérience du Covid ne me rassure nullement sur ce point. Au contraire, elle pose une question que les partisans de l’interdiction devraient regarder en face : sommes-nous réellement prêts à employer, pendant des années, les moyens nécessaires pour faire respecter cette interdiction précisément là où elle rencontrera la résistance la plus forte ?
Car une loi que l’État vote mais qu’il n’ose plus appliquer dans certains territoires serait peut-être encore plus désastreuse que l’absence de loi.
Elle matérialiserait alors ce que nous prétendions combattre : non plus seulement une frontière anthropologique entre deux populations, mais une frontière territoriale entre les endroits où la République peut faire respecter ses décisions et ceux où elle ne le peut plus.
Et nous retombons sur le même piège.
Interdire comporte un risque considérable. Ne pas interdire signifie accepter la progression d’un phénomène que l’on juge préoccupant. Espérer le faire disparaître par la seule bataille culturelle revient à miser sur une stratégie qui, jusqu’ici, n’a pas inversé la tendance.
Nous cherchons aujourd’hui une solution juridique ou culturelle à une situation démographique, historique et anthropologique que nous avons laissé se constituer pendant plusieurs décennies.
Je ne sais pas s’il faudrait cent ans ou mille ans pour renverser certaines dynamiques culturelles. Je crains surtout que nous n’allions, dans l’immédiat, dans la direction opposée. Je pense que le voile continuera à progresser et qu’il pourrait devenir majoritaire parmi les femmes musulmanes dans les années à venir.
C’est une perspective que je regrette profondément.
Mais entre une interdiction susceptible d’embraser une partie du pays, une bataille culturelle dont quarante années ont montré les limites et une résignation qui reviendrait à accepter l’installation durable de cette frontière anthropologique, je ne vois aucune solution indolore.
Et peut-être est-ce précisément cela que personne ne veut vraiment reconnaître dans ce débat : nous ne sommes plus au moment où il fallait éviter le problème. Nous sommes au moment où il faut gérer les conséquences de l’avoir laissé se former.




