Je viens d’apprendre le décès de Gyula Horn, qui fut ministre des Affaires étrangères du dernier gouvernement communiste réformateur, puis premier ministre de la Hongrie libre de 1994 à 1998. Je vois déjà venir des remarques cyniques. Citons par exemple la vieille déclaration de la députée Máira Wittner, laquelle avait en son temps souhaité la disparition de « ce bourreau qui  coule scandaleusement ses jours dans un hôpital aux frais du contribuable, alors qu’il ferait mieux d’avoir le bon goût de mourir ». Sic. Mais puissé-je me tromper. Car la première réaction officielle du gouvernement hongrois – qui a immédiatement exprimé ses condoléances aux proches de l’ancien premier ministre – aura apporté une touche de dignité bienvenue.
Je n’étais pas en Hongrie au moment où fut ouverte la frontière, le 11 septembre 1989. Je résidais alors en Allemagne, à Francfort. Mais je me souviens de la reconnaissance des Allemands envers les autorités hongroises de l’époque. Cela m’avait profondément marqué.
Je me souviens de ces milliers de « touristes » est-allemands que les autorités de Budapest se refusaient à renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère et que l’on vit affluer dans les villes des anciens Länder.
Je me souviens du visage de Gyula Horn que je voyais sur tous les écrans des chaînes allemandes.
Je me souviens de cette cérémonie de remise du prestigieux Karlspreis (prix Charlemagne) au même Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Prix peu connu en France, mais tenu pour la plus prestigieuse des récompenses en Allemagne (son lauréat suivant sera Vaclav Havel en 1991).  Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !
Car, ne l’oublions pas : même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » organisé au bord de la frontière, c’est bel et bien à l’initiative du gouvernement hongrois que fut ouverte la frontière le 11 septembre 89, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, étant venu lui-même découper les barbelés. Un geste ostensiblement symbolique en présence de son homologue autrichien. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a par la suite révélé les dessous.
Cinq années plus tard, Gyula Horn fut amené à diriger le second gouvernement d’une Hongrie officiellement démocratique. Pour preuve que les électeurs ne lui tinrent pas rigueur de son passé. On l’a entre autres accusé d’avoir mené en 1956 des exactions dans le cadre d’une milice ouvrière. La preuve n’en a jamais été donnée et lui-même s’en est toujours défendu avec la plus vive énergie. Et puis, soit dit en passant, il n’eût pas été le seul parmi des hommes en vue… ayant depuis viré leur cuti à droite.
Alors, ne jugeons pas. Constatons simplement les faits: l’homme qui vient de nous quitter fut l’un des principaux acteurs d’une ouverture qui, en 1989, aboutit à la chute du mur de Berlin, puis aux conséquences en chaîne que l’on sait.
Tout comme les Allemands, ayons au moins l’honnêteté et le courage de lui reconnaître ce mérite.

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