François Hollande à la tribune de l'ONU, septembre 2016. Sipa. Numéro de reportage : 00724769_000048.

François Hollande vient de recevoir le prix de l’homme d’état de l’année, notamment des mains d’Henry Kissinger, qui en son temps avait élevé l’art de la realpolitik à son plus niveau. Ce prix lui a été décerné par la fondation Appeal of Conscience pour « son leadership dans la sauvegarde de la démocratie et de la liberté ». Bien ; bravo. D’ailleurs, dès le lendemain, à la tribune de l’ONU, François Hollande n’a pas manqué l’occasion de faire preuve de leadership en disant, à propos de l’interminable boucherie syrienne, « Ça suffit ». On ne peut qu’approuver ces mots. Oui, ça suffit avec l’horreur de ce conflit devenu régional, et quasiment mondial aujourd’hui par le jeu complexe et contradictoire de toutes les « parrains » impliqués.

Zéro réfugié accueillis dans la péninsule arabique

Mais pourquoi François Hollande n’a-t-il pas étendu la grâce et le leadership de son « Ça suffit » à l’autre tragédie de la région, aussi scandaleuse que celle de la Syrie, celle du Yémen ? Pourquoi évoquer la famine des habitants des villes syriennes assiégées de façon moyenâgeuse, et pas celle des civils yéménites pris au piège dans les zones enclavées, ces milliers d’enfants dont les images de vieillards squelettiques rappellent celles du Biafra en 1968 ou de la Somalie en 1992 ? Pourquoi dénoncer les convois humanitaires visés en Syrie, et pas les dispensaires et hôpitaux délibérément ciblés au Yémen, à tel point que MSF a dû évacuer son personnel de six hôpitaux dans le Nord du Yémen ? Pourquoi parler d’Alep, ville martyr à l’égal de Stalingrad, et pas des zones civiles écrasées volontairement sous les bombes saoudienne ou émiraties au Yémen ? Pourquoi passer sous silence, dans l’enceinte de l’ONU, le récent rapport de cette même ONU qui établit que 60 % des décès d’enfants au Yémen sont provoqués par la campagne d’une brutalité égale à celle de Bachar Al-Assad, menées par la coalition dirigées par l’Arabie Saoudite contre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran, dans ce pays ?

Pourquoi, enfin, s’agissant de la Syrie, souligner que le drame qui s’y joue provoque des millions de déplacés et réfugiés, ces « migrants » dont nous ne savons que faire, sans souligner la différence entre le petit Liban de quatre millions d’habitants qui en accueille près de deux millions au risque de sa stabilité, et les riches Etats du golfe qui en accueillent… zéro ?

François Hollande a expliqué que l’histoire nous jugera un jour. Il a raison. L’histoire le jugera, lui et beaucoup d’autres dirigeants occidentaux, pour cette indignation à géométrie variable, pour cette dénonciation d’un côté, et ce silence de l’autre. Et pour les raisons de ce silence.

Ces raisons sont désespérément simples : les pays du golfe, Arabie Saoudite en tête, qui font au Yémen ce que « la communauté internationale » n’accepterait pas que les Etats-Unis ou Israël, par exemple, fassent ailleurs, ont acheté notre conscience depuis longtemps. Ces pays achètent l’armement occidental (les chars français Leclerc aux couleurs émiraties sont en représentation dans la « campagne du Yémen » et les F 16, Tornados et Eurofighters aux cocardes saoudiennes, bahreïnies ou marocaines écrasent les quartiers habités et les hôpitaux). L’Arabie saoudite, qui a financé, par l’intermédiaire d’innombrables fondations et dons « privés » l’essor de Daech, et continue en partie de le faire, achète à la France des Airbus, des patrouilleurs, peut-être des rafales et des avions ravitailleurs, et plein d’autres choses encore. L’Arabie saoudite finance le rachat par l’Egypte des navires de guerre classe Mistral initialement construits pour la Russie…

Ça suffit ? Chiche ! Mais pour tout le monde, alors, n’est-ce pas, Monsieur Hollande ?