On a les Zola qu’on peut.
Cent-deux députés UMP n’ont rien trouvé de mieux que de venir au secours d’Henri Guaino qui, le 22 mars et les jours suivants, a outragé le juge Gentil sans que ses propos délirants puissent apparaître comme le droit de tout citoyen de critiquer l’action de la Justice. Ces « honorables » parlementaires ont écrit au procureur de la République de Paris pour reprendre à leur compte l’insulte proférée à l’égard de ce seul Gentil, à cause de la mise en examen de Nicolas Sarkozy, « d’avoir déshonoré un homme, les institutions et la Justice » (Le Figaro, jdd.fr, 20 minutes). Ciblage singulier d’autant plus absurde que ce sont trois magistrats qui ont accompli et décidé ensemble tous les actes importants de cette instruction, notamment le statut de témoin assisté puis la mise en examen.
Que font-ils, ces moutons de Guaino, que précisément porter atteinte à ce qu’ils ont l’impudence de prétendre sauvegarder ?
Un optimiste se féliciterait que quatre-vingt quatorze députés (en comptant les apparentés) aient su refuser cette honteuse pantalonnade. Mais quelle tristesse indignée de devoir constater que les coppéistes ont suivi sans barguigner l’étrange sollicitation d’Henri Guaino qui devait se sentir bien seul alors que les fillonnistes, sauf malheureusement Laurent Wauquiez, ont su échapper à ce ridicule d’une solidarité confortable pour un motif exécrable.
Comme les choses seraient simples si nous avions un ministre de la Justice n’usant pas de son autorité qu’à des fins partisanes, un procureur capable de répondre comme il convient à cette déplorable initiative et un Conseil supérieur de la magistrature réactif et respecté !
Cette démarche commodément collective, à cause du hasard de l’actualité, se téléscope avec les réquisitions de non-lieu qui ont été prises par le parquet de Bordeaux au bénéfice d’Eric Woerth et de Patrice de Maistre mis en examen notamment pour trafic d’influence passif et actif.
Cette information annoncée par communiqué le 10 mai par Claude Laplaud, procureur de Bordeaux, nous oblige à réfléchir sur notre rapport avec la Justice, qu’on soit citoyen ou professionnel.
Pourquoi d’ailleurs cette transmission officielle que la nature de l’affaire n’appelait pas ? Pourquoi cet empressement à montrer que le travail du parquet a été accompli et à exposer ses conclusions ? Pour faire valoir le procureur, pour manifester comment aujourd’hui un parquet libre et indépendant sait tout de même peser à leur juste portée les arguments de part et d’autre et requérir au nom d’une exclusive approche juridique ? Pourquoi n’avoir pas attendu que les juges Gentil, Ramonatxo et Noël aient rendu leur ordonnance conforme ou non à ces réquisitions ? Cette volonté de transparence, si ostensible, ne laisse pas d’étonner (Mediapart).
Le communiqué du procureur nous indique que le lien de causalité entre l’embauche de Florence Woerth à l’été 2007 par la société Clymène de Patrice de Maistre et la nomination de ce dernier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur « n’est pas formellement démontré ».
Pourquoi pas, d’autant plus que cette infraction est objectivement ardue à établir ?
À dire vrai, j’avoue, à ma charge, que mon premier sentiment a été d’éprouver comme une déception. Je n’ai jamais aimé les personnalités d’Eric Woerth et de Patrice de Maistre, dans leur représentation publique et médiatique, et sans doute cette perception n’a-t-elle pas été sans incidence sur mon léger désappointement qui était cependant choquant.
D’abord parce que la procédure n’est pas terminée et qu’on verra ce que le juge Gentil, honni par Henri Guaino et ses collègues robotisés, décidera avec les deux autres magistrats.
Mais surtout parce que le problème, lors de la domestication de la Justice par Nicolas Sarkozy, n’a jamais été, pour ceux qui la combattaient, d’appeler à « se payer » Eric Woerth et Patrice de Maistre mais seulement d’exiger qu’en démocratie, l’institution judiciaire ne soit pas ouvertement entravée dans son fonctionnement aussi bien par des blocages procéduraux inadmissibles que par des connivences suspectes et répétées entre le président de la République et le responsable, alors, du parquet de Nanterre. On désirait que la justice suivît normalement, techniquement son cours, pas qu’elle accablât systématiquement des personnalités qui protestaient d’ailleurs de leur innocence.
Une fois le parquet de Bordeaux saisi, la certitude, enfin, d’un déroulement judiciaire régulier ne pouvait que tranquilliser les citoyens passionnés par l’exigence d’une justice indépendante. Cette pacification a été d’autant plus intensément perçue que depuis le mois de mai 2012 – il faut en rendre grâce à ce pouvoir car il y a trop peu d’occasions pour se réjouir – les parquets en charge de dossiers sensibles ont eu toute liberté pour les traiter.
Aussi, je ne trouve nulle excuse à cette antipathie qui une seconde aurait souhaité un appui, une légitimation judiciaires alors qu’au contraire, je l’espère de toutes mes forces, avec ces réquisitions du parquet de Bordeaux nous avons la manifestation éclatante d’une pratique exemplaire : il faut enquêter sur tout, tout doit être instruit mais à l’issue, l’impartialité et la garantie du droit et de la loi seront les maîtres.
Je continue à estimer – et je n’ai pas à considérer que c’est une consolation – qu’il y a eu des attitudes et des comportements qui, de la part d’Eric Woerth et de Jean-François Copé notamment, ont violé non pas forcément des interdictions pénales mais plus profondément l’obligation de décence qui devrait habiter les responsables politiques plus que tout autre. L’embauche de Florence Woerth représentait de toutes manières une entorse à la délicatesse, à l’allure dont son époux ministre aurait dû être le garant, une brèche dans la dignité et la prudence républicaines.
Pour Jean-François Copé, comment ne pas se rappeler cette scandaleuse photographie où au bord d’une piscine, lui qui était ministre ainsi que Brice Hortefeux, en compagnie, jouissaient de vacances payées par le si généreux Takieddine ?
Pour avoir la nausée, il n’est pas nécessaire que le Code pénal s’en mêle.
Je vais attendre patiemment l’ordonnance des trois magistrats instructeurs et je me garderai bien, qu’elle soit conforme ou non aux réquisitions, d’éructer comme H.Guaino.
Mais si j’ai une seule certitude, elle tient au fait que la médiocrité de l’UMP, qui coule encore davantage avec ces cent-deux irresponsables et son opposition inaudible, et la tactique d’étouffement de Nicolas Sarkozy – hier, c’était « je suis obligé de tout faire » et aujourd’hui, « je vais peut-être être obligé de revenir » alors qu’il oublie le détail, la petite nuance de SA défaite – vont finir par conserver toutes ses chances à une gauche pourtant très décevante au bout d’un an de gouvernement.

*Photo : UMP.

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