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Giorgia Meloni est-elle fasciste ?

En Italie, fascisme et néo-fascisme sont à distinguer

Giorgia Meloni est-elle fasciste ?
Giorgia Meloni durant l'émission "Porta a Porta" le 7 avril 2022. À 24% dans les sondages, la candidate de Fratelli d'Italia est en passe d'être la prochaine dirigeante de l'Italie. © Massimo Di Vita/Mondadori Portfo/SIPA

Impossible de le nier: Giorgia Meloni, qui semble destinée à gagner les prochaines élections italiennes, est issue du Mouvement Social Italien (MSI), qui se revendique comme « néo-fasciste ». Pourtant, on peut se demander à quelle obédience politique elle appartient réellement. Emmanuel Dupuy, le président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, analyste politique et professeur à l’HEIP, nous éclaire sur ce point.


Causeur. Peut-on dire que Giorgia Meloni est fasciste ?

Emmanuel Dupuy. Non : on peut raisonnablement affirmer que Giorgia Meloni n’est pas fasciste. En revanche, on peut la décrire comme néo-fasciste. J’ai exhumé une interview de sa part à 15 ans, lorsqu’elle faisait partie des jeunes du MSI (Mouvement Social Italien). Elle y disait que Benito Mussolini était le responsable le plus exemplaire du XXe siècle. Il y a une grande distinction à faire en Italie entre le fascisme et le néo-fascisme. Ce dernier s’est inscrit dans la vie politique italienne de longue date, avec la transformation du MSI en Alliance Nationale, puis en Fratelli d’Italia. C’est une résurgence d’une expression politique qui n’a jamais vraiment cessé d’exister.

Les derniers sondages donnent Meloni à 24%, c’est-à-dire à jeu égal avec le Parti Démocrate. On dit que la coalition entre Fratelli d’Italia, la Ligue du Nord et Forza Italia représente 46% du corps électoral. Il y a une grande différence entre le fascisme que revendiquent certains membres de Fratelli d’Italia et tous ces élus italiens considérés comme néo-fascistes. Meloni affirme qu’elle n’est plus fasciste : elle a d’ailleurs récemment déclaré qu’il n’y avait plus de place pour la « nostalgie du fascisme » dans son parti.

Quel est le souvenir laissé par Benito Mussolini en Italie ? Faire référence à lui, est-ce considéré comme aussi grave que de réhabiliter Pétain en France ?

On peut dire qu’il y a une plus forte acceptation de l’idée selon laquelle il y a un « bon fascisme » et un « mauvais fascisme ». Le premier est celui d’avant la Deuxième Guerre Mondiale, et le second vient de la compromission avec le nazisme. Or, Giorgia Meloni se revendique de ce « bon fascisme » d’avant 1922 et d’après 1943. En ce sens, elle prend le contrepied de Gianfranco Fini, ancien leader du MSI dont elle est issue.

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Quelle est la différence entre le fascisme et le néo-fascisme ?

C’est la même différence qu’entre les mouvements d’extrême-droite d’après 1930 et le Rassemblement National. On voit une volonté de s’inscrire en rupture avec la doxa fasciste. À l’époque, quand Gianfranco Fini était président de l’Assemblée, il était l’un des plus européens de la vie politique italienne. Le néo-fascisme ne remet pas en cause la place de l’Italie dans l’OTAN, ni la présence de 2500 militaires américains sur le territoire italien. Il ne remet pas en cause les sanctions contre la Russie malgré la dépendance au gaz russe.

Le néo-fascisme est assez conciliant et assez cohérent avec l’idée d’une Italie dont la participation à l’Union Européenne n’est pas mise en cause. Mme Meloni ne remettra pas en cause le projet « Next Generation EU », soit les 800 milliards d’euros de résilience par rapport à la crise du Covid.

La seule différence avec les partis conservateurs comme le FPO autrichien, Les Républicains français, la CDU allemande, le Parti Populaire espagnol, c’est la question migratoire où il y a une forme d’intransigeance avec la volonté de sanctionner les ONG pro-migrants, de créer des camps de rétention hors-UE. Et encore, cela est bien plus le fait de Matteo Salvini que de Giorgia Meloni.

Si Fratelli d’Italia est si éloigné du fascisme, pourquoi le qualifier de « néo-fasciste » ?

C’est là toute la contraction du néo-fascisme italien. On retrouve sans nul doute une nostalgie de l’Italie puissante, de l’Italie coloniale, qui parlait urbi et orbi, au monde entier. Il y a sans nul doute la volonté de revigorer l’Italie, un siècle pile après la Marche sur Rome. Peut-on appeler ça du fascisme ? Non, mais beaucoup revendiquent la légitimité de l’Italie dans le système européen. Si pour la première fois, un parti « néo-fasciste » est au pouvoir, il le sera en coalition avec la Ligue du Nord et donc, à l’équivalent de LR. Il y aura donc un front de droite contre un front de gauche.

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Justement, quelle est la différence entre Giorgia Meloni et Matteo Salvini ?

Matteo Salvini est obnubilé par la question migratoire. Mme Meloni est plus consciente de la nécessité d’ancrer l’Italie dans un système plus intégré, d’où l’absence de remise en question de la présence du pays dans l’OTAN et dans l’UE. Je crois aussi que Giorgia Meloni s’inscrit dans la ligne de Viktor Orban, c’est-à-dire dans une forme d’identité nationale très fortement marquée par un sentiment unitaire italien. Or, la Ligue du Nord est un mouvement d’origine presque séparatiste : il oppose le Nord et le Sud de l’Italie, avec le sentiment que le Sud de l’Italie entraînait le Nord dans sa chute. Elle remet en cause l’absence de rigueur budgétaire des pays du Sud. Matteo Salvini ne revendique d’ailleurs rien d’autre que le ministère de l’Intérieur. Or, Fratelli d’Italia, comme Vox en Espagne, l’AfD en Allemagne, et le RN en France, s’est adapté à un contexte plus large et ne se focalise pas uniquement sur le double problème de l’islam et des migrants.

Est-ce qu’une partie de la gauche et du centre a peur de Giorgia Meloni ?

Tout d’abord, Giorgia Meloni fait peur à tout le monde car elle va chasser tout un pan de la classe politique qui s’est enkystée dans le système politique depuis quarante ans. Il ne faut jamais oublier qu’avec 46% du corps électoral, elle aura deux tiers des députés, soit exactement le chiffre nécessaire pour engager une réforme constitutionnelle. La grande peur n’est pas tant que Giorgia Meloni arrive au pouvoir, mais qu’il y ait un changement constitutionnel et que tous les privilèges des sénateurs et de la Chambre des Représentants soient remis en cause par cette réforme. Ce principe, qui est un peu celui de la VIe République en France, entraînerait un coup de balai. Ce n’est pas tant sa personnalité, mais sa promesse de grand changement plus démocratique. Le principal leitmotiv de Fratelli d’Italia est de dire : « Nous ne sommes pas fascistes, mais démocrates car nous souhaitons passer par le vote. Notre légitimité vient du fait que les Italiens, en votant pour nous, disent qu’ils veulent de nous et plus des autres ».


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Jeune (dés)espoir du journalisme politique. Etudiant, pigiste, et un peu poète.

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