Alors voilà, une étrange maladie, depuis de nombreuses années, touche aussi bien des gens de droite que des gens de gauche. Des partisans de la réindustralisation à tout crin comme des écologistes hédonistes. Des néo-ruraux exténués par la ville comme des festivistes urbains à fort pouvoir d’achat amoureux des pistes cyclables et des performances artistiques citoyennes. Des gens qui ne pourraient pas vivre sans des centrales nucléaires, de la bagnole, des trains à grande vitesse et des décroissants qui recherchent la simplicité volontaire dans le végétarisme et les toilettes sèches.
Non, décidément, cette maladie n’épargne personne et vous verrez ses symptômes toucher aussi  biens les tenants de l’idéologie sécuritaire la plus féroce et ceux qui pensent que dans une société inégalitaire, la répression ne sert à rien sans  une politique de prévention digne de ce nom  (si, si, il y en encore quelques uns dont votre serviteur).
Il n’empêche que moi aussi, sans doute, je suis un porteur sain de cette maladie qui ne demanderait qu’à se réveiller car après tout, pour être communiste je n’en suis pas moins homme : il suffirait de circonstances particulières pour que je laisse parler mon égoïsme, ma peur et mon refus d’effacer mon intérêt particulier devant l’intérêt général, que je laisse la pulsion dépasser ma raison, bref que j’oublie d’éviter d’être de droite (humour, évidemment…).
Cette maladie identifiée depuis quelques années est désignée  par un acronyme anglo-saxon. C’est le syndrome « Nimby » : Not in my backyard. Littéralement, « Pas dans mon jardin ou pas dans ma cour. »
Ce qui nous a fait y songer est un récent article du Monde sur l’opposition des habitants de Balcombe, un village du Sussex, à l’exploitation du gaz de schiste. Le village de Balcombe est présenté par Le Monde comme « cossu ». On visualise tout de suite ce que ça signifie, un village cossu du Sussex, surtout quand les témoignages des opposants sont ceux d’enseignants et de musiciens. On se dit qu’on est dans une ambiance à la Tamara Drewe, le délicieux film de Stephen Frears où la non moins délicieuse Gemma Atterton, dès 2010, annonçait le retour pour les filles du minishort en jean.
À Balcombe, donc, il est hors de question qu’on vienne saloper le beau village avec des machines bruyantes, de la fracture hydraulique et de l’eau polluée qui sort des robinets. Seulement voilà, Balcombe n’est pas seulement un village bobo version crumpets et sandwich au concombre. C’est aussi une circonscription conservatrice qui vote en rang serré pour Cameron, grand partisan de l’exploitation du gaz de schiste. Seulement, ses électeurs de Balcombe, qui sont sûrement pour le gaz de schiste, veulent bien avoir encore de l’énergie fossile pour soixante ans (après ils seront morts, ils s’en foutent) mais ils ne veulent pas qu’on détruise leur charmante Arcadie britannique. Ils soutiennent donc les bobos de Balcombe, dans un accès typique de nymbisme. Mais soyons honnêtes, ces mêmes bobos de Balcombe sont sûrement utilisateurs des Eurostar qui les emmènent pour des week-ends so romantic à Paris en deux heures. Il suffirait qu’une modification du tracé de la ligne, un embranchement quelconque, une nouvelle gare soit construite à proximité de chez eux et on les verrait aussi hurler à la mort.
À droite, on aime beaucoup les prisons, sauf quand on fait des erreurs administratives telles qu’on se retrouve dix ans après avec des prisonniers détenus illégalement qu’il va falloir libérer. Mais allez construire une nouvelle prison, un nouveau centre éducatif fermé à proximité d’un village où les matamores de la sécurité ont une résidence secondaire et vous verrez leur réaction. Ils en deviendraient presque taubiristes, c’est dire…
Au fond, le syndrome nimby nous renvoie, assez cruellement, à notre triste humanité. Je reste partisan du nucléaire mais qu’on m’annonce la construction d’une centrale pas loin de chez moi, et je vais avoir des sueurs froides, ou celle d’un incinérateur d’ordures et vous me verrez manifester alors que pourtant, comme tout le monde, je sais que c’est nécessaire si on veut éviter les décharges à ciel ouverts, façon Los Olvidados de Bunuel.
En fait, le rêve secret ou inconscient de toute personne atteint de nimbysme, c’est qu’on trouve du gaz de schiste en Seine-Saint-Denis, qu’on construise les prisons dans les quartiers nord de Marseille (il y aura moins de chemin à faire pour les usagers) et qu’on trouve un moyen que les déchets radioactifs soient stockés aux Minguettes. Après tout, les pauvres, c’est fait pour ça et ça ne nous empêchera pas de les plaindre par ailleurs.
On en est tous là. En France, les premiers comportements nimbystes, dans les années 60, firent comme victimes les banlieues rouges de Paris. Alors que le patronat ramenait en masse des travailleurs immigrés, notamment pour le bâtiment et l’automobile, il n’allait pas quand même faire vivre ces gens-là dans le triangle NAP. Non, mais sérieusement, vous imaginez Mouloud après huit heures de travail à la chaîne sur l’Ile Seguin se présenter à un rallye ? Alors on a stocké les immigrés dans les banlieues communistes. Et on en voit les brillants résultats aujourd’hui.

*Photo : Scott Beale.

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