Il était le faire-valoir des « stars ». Et un peu plus que ça… L’acteur François Perrot est décédé à l’âge de 94 ans. Vous l’avez vu dans Pour 100 briques t’as plus rien ou Le Corps de mon ennemi. Il était le style et l’élégance, la figure du notable, il avait le verbe juste. 


Il y a des seconds rôles qui portent des films par leur aura discrète. Des acteurs de premier plan qui ne tirent pas la couverture à eux et qui ne prononcent jamais le mot de trop. Ces professionnels-là ont le geste sûr, la parole mesurée, le sens du texte, une interprétation sans emphase et sans faux accords. Ils sont seulement là, en appui, solide soutien de la star qui a son nom en majuscules sur l’affiche, ils leur renvoient la balle en fond de court comme personne d’autre. Ils sont le meilleur reflet des étoiles. Ils jouent sur du velours. Ils huilent la mécanique des situations. Les metteurs en scène en sont dingues. Leur aisance naturelle, cette fluidité qui ne s’obtient que par le travail, a quelque chose de délicieux à l’oreille. Chez eux, les répliques marquent toujours leur cible. Leur présence ne relève d’aucun artifice, d’aucune école de pensée.

Chabrol, Verneuil, Deray, Zidi…

François Perrot était l’un de ces stylistes merveilleux dont chacune des apparitions nous ravissait par son élégance oldschool, sa voix d’une mélancolie insondable et aussi cette sorte de fêlure à peine voilée. Il était irrésistible chez Chabrol, Verneuil, Deray, Zidi, Tavernier ou Téchiné. Dans la comédie comme le drame, il imprégnait notre imaginaire d’enfant. Il laissait un parfum de mystère, une traînée de sensations inconnues pour notre jeune âge. On savait confusément qu’il dégageait des ondes imperceptibles et cependant essentielles à notre formation d’homme.

François Perrot incarnait, à sa façon, le vieux monde tant honni. Jamais quelconque, jamais sordide, son jeu patinait les films de cette qualité française qui nous fait aujourd’hui tant défaut. Au théâtre chez Jean Vilar ou Balachova, au Saint-Georges ou à la Gaîté-Montparnasse, il montait sur scène en charentaise avec la facilité des très grands. Sans forcer. Sans singer. Sans trahir. Un régal pour les spectateurs.

François Perrot, l’étrangeté séduisante

À force d’endosser les rôles de toubibs, directeurs de banque ou commissaires de police, j’ai longtemps mélangé le symbole de l’autorité avec son visage avenant. Quand j’ouvrais la porte d’un cabinet médical, je m’attendais à voir François Perrot derrière un bureau de style, une ordonnance prête à signer, et moi fragile patient, hésitant entre le respect et le sourire. On m’aurait demandé à quoi ressemble un notable dans les années 70/80, j’aurais fait immédiatement le portrait précis de l’acteur. Une allure statutaire, des cheveux légèrement blanchis et le verbe profond. Aucune banalité n’émanait de sa personne.

Ma génération, celle des quadras fatigués, l’a rencontré dans Banzaï, Pour 100 briques t’as plus rien, Que les gros salaires lèvent le doigt ou Inspecteur la Bavure, inénarrables farces débonnaires du dimanche soir où il imposait sa majesté comme le regretté Jacques François. Je rattache ces deux comédiens à cette longue tradition héritée de Paul Meurisse, une distinction qui flirte avec le rire sans y souscrire complètement. François Perrot portait en lui cette étrangeté séduisante qu’il mettait au service d’un patron de boîte de nuit ou d’un officier de carrière.

Juste au-dessus de Belmondo

Aujourd’hui, l’image qui m’assaille et dont je ne peux me défaire reste son interprétation dans Le Corps de mon ennemi aux côtés de Jean-Paul Belmondo. Nous sommes dans le Nord industriel, Jean-Paul a soif de revanche sociale, la ville tourne autour du melon de Bernard Blier, potentat local irrésistible, Marie-France Pisier n’a jamais été aussi désirable en robe à fleurs, Nicole Garcia a le regard désarmant de l’amour volé et Perrot, alias Raphaël di Massa, préside les destinées du « Number One ». Une boîte de nuit où viennent s’échouer toutes les désillusions de la région. Frida de Düsseldorf sur une caisse enregistreuse feint un numéro de nu intégral. Les bouteilles de champagne circulent entre les tables. Deux joueurs de foot, Cojac et Dominguez, préparent leur match du lendemain à coups de cocktails. Belmondo veille sur cette basse-cour en mâle dominant. Mais, au-dessus de lui, il y a Di Massa en cravate à motifs géométriques d’inspiration Victor Vasarely, un gros nœud Windsor sous une veste claire, ce voyou aux belles manières a imprimé ma mémoire et ne m’a plus quitté.

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