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François Cheng boute l’anglais hors du français

François Cheng boute l’anglais hors du français
François Cheng, 1998. Sipa. Numéro de reportage : 00352124_000004.
francois cheng gloire ici
François Cheng, 1998. Sipa. Numéro de reportage : 00352124_000004.

Storytelling, page-turner, bit-lit, feel-good book, Business plan,… Ces anglicismes renvoient la langue française et sa littérature à une époque, si l’on en croit Macron et son déni de la culture française, totalement inexistante. Beaucoup ont déjà déploré brillamment l’invasion de l’anglais financier sur le territoire de notre langue. Nous attendons toujours la Jeanne capable de bouter l’envahisseur hors les murs. Il est encore permis de rêver. Ringard, le français, apparemment. François Cheng, né chinois en 1929, Académicien depuis 2002, a pourtant fait de la langue française sa langue d’écrivain, de poète. Une terre désirable depuis laquelle il pense. Depuis laquelle il crée. Une langue aux pouvoirs attractifs pour les êtres subtils. On les croit en voie de disparition ? Ne serait-ce pas le contraire ?

« Étoile de sang voici l’homme »

Après À l’orient de tout, la collection Poésie/Gallimard accueille le deuxième ensemble du poète Cheng, La vraie gloire est ici. Le titre renvoie à la matérialité métaphysique (en voilà un gros mot) de l’homme en ce monde, car l’intérêt de Cheng pour la langue, donc pour le chant et pour la vie, n’est autre que de se lier à l’Être, comme il le dit dans un poème dédié à Shelley : « À quoi d’autre, sinon à l’Être ?/Chanter, vraiment chanter, c’est se hausser/À l’incessant appel de l’Être, c’est être ! ».

La gloire ici n’est pas la vanité de tapis rouge et de strass de stars. C’est le poème réalisé, méditant l’invisible à travers chaque élément offert à notre for intérieur par le quotidien. Comme le trajet de la sève parcourant le tronc de l’arbre jusqu’à sa cime.

Royaume et gloire

La parole de Cheng balance harmonieusement entre la vision haute et l’expression d’une juvénilité relevant de la source de jouvence. Si le poète observe la musique des sphères, sa langue a le devoir d’en traduire les conquêtes de façon compréhensible. Semeur en l’esprit de son frère. Son chant tient de la sérénité propre à sa langue maternelle, le chinois, mais aussi de la tradition sapientiale de cet héritage millénaire. Chant du remerciement métaphysique (encore ? beuark !) dépassant la tragédie d’exister en tant qu’être humain : « Broyée la promesse,/Rompre la parole,/Étoile de sang voici l’homme ». Courageux en ces temps de nihilisme organisé. Les mots « royaume » ou « gloire » forment résonance dans ses poèmes où s’approfondit la conscience en marche du poète, et sa conquête livrée par son chant des hautes mers.

La construction en écho est le propre d’une parole ouverte et, comme le dit André Velter dans la préface au recueil À l’orient de tout, cette poésie « est en quête d’un accord partagé (…). Son territoire tient pourtant du prodige, sinon de l’impossible. Et l’on se demande quel alchimiste s’est jamais soucié, avant François Cheng, de changer l’or en or ? ». Spirale, montagne, alchimie. L’état de poète est un état d’être et Cheng indique une voie praticable.

Authentiquement fraternel

Le poème de Cheng s’apparente aux chants mystiques des grandes civilisations, indiennes, asiatiques, arabes, chrétiennes. C’est hic et nunc que la vie mérite d’être muée en chant : La vraie gloire est ici. Ainsi ces vers lumineux, où le poète laisse parler à travers lui une autre voix : « Nous avons créé des signes/Pour que Tu nous fasses signe./(…)/”plus que nommer, déchiffrez !”. »

Cette injonction est celle d’un poète ayant totalement ouvert son être à l’accueil d’une langue parlant à travers lui, fidèle, par delà tout exil, à une voie/voix authentique. D’autant que cet héritage est transmué dans sa langue étrangère, la nôtre. François Cheng n’est pas un de nos « grands » poètes. Il est poète.

La vraie gloire est ici

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