Même pas honte. Oui, la victoire du candidat FN, Laurent Lopez, à la cantonale de Brignoles (Var), m’a réjoui. J’ai même l’impression de n’être pas le seul. Pourtant, je reste circonspect sur la nouvelle respectabilité du parti. Je fréquente malgré moi son « noyau dur », socle de la vieille extrême droite : il rôde en bande autour de mon blog, en tablant sur la distraction de la modération.
Même à jeun, ces nostalgiques en treillis peuvent facilement bouffer du « bougnoule » ou du « bamboula ». Marine Le Pen jure faire le ménage, mais ces flambards n’ont pas l’air traqués. Ils prennent plutôt de l’assurance par les temps qui courent. C’est une candidate FN aux municipales, caricature de la bêtise fruste, qui a comparé Christiane Taubira à un singe, sans voir ensuite où était le problème. Elle a été immédiatement suspendue. Cependant, il est aisé d’entendre les mêmes pensées grasses sur le Net. Je ne dis pas que la patronne leur ressemble, non. Mais, même minoritaires, ces adhérents répulsifs existent et s’accrochent.

De toute façon, Mme Le Pen n’est pas de ma chapelle ; elle est irresponsable quand elle promet la retraite à 60 ans et autres démagogies du même tabac. Il n’empêche − et voilà où je voulais en venir −, en toute franchise, car cela me perturbe : si j’avais habité Brignoles, j’aurais sans doute pu voter Lopez. Histoire de me détendre devant les états-majors paniqués et les mines graves des commentateurs. Histoire d’enclencher, par un bout, la révolution attendue. Mon bulletin aurait envoyé paître le Parti de l’ordre, la maréchaussée médiatique et les docteurs Folamour de l’Homme nouveau. Je suis comme l’Indien sur le sentier de la guerre, décidé à protéger sa terre des brutes qui la saccagent. Touche pas à ma France !
J’aurais pu voter Lopez parce que je me sens solidaire des Français désespérés de ne plus être entendus des puissants. Ces oubliés ne sont pas des « fachos », comme l’assure le manichéisme des perroquets à carte de presse. Les insultés s’angoissent de disparaître des écrans radars et de devoir céder la place. Je les écoute, je les comprends, je partage leur colère contre les « élites », si mal nommées quand elles volent si bas. Je me fais volontiers l’écho de leur exaspération car je la crois utile, saine, honorable, légitime, républicaine. Je fais partie de ces indigènes rancis − n’est-ce pas ainsi que Boboland nous voit ? – qui n’acceptent pas le deux poids-deux mesures du hollandisme dévoué exclusivement aux « minorités ». Les authentiques Indignés (que Stéphane Hessel n’avait pas vu venir) refusent de voir leur pays se fracturer sous le poids du communautarisme, reculer sous les intimidations de l’islam politique, se dissoudre sous l’effet d’une immigration de peuplement que la gauche au pouvoir, refugiée dans son narcissisme compassionnel, ne fait rien pour modérer.
Ah ! J’oubliais : j’aurais aussi pu voter Lopez pour bien faire comprendre à son adversaire UMP ce que je pense de son parti trop centriste, mollasson, propre sur lui, que je n’ai cessé de soutenir, faute de mieux, en dépit de ses incohérences. Je n’ai pas oublié, par exemple, les contradictions de Nicolas Sarkozy, plaidant pour l’identité nationale tout en défendant l’impératif du métissage. Aujourd’hui, l’UMP a un boulevard devant elle. Mais elle est incapable de l’emprunter – ce qui signifierait tenir son rôle d’opposant, émettre une idée claire, répondre aux abandonnés. Elle ne sait plus où elle habite. Je tente de la secouer comme je peux, voilà tout.
Et puisque j’en suis aux confidences (Élisabeth Lévy sait parler aux hommes), allons un pas plus loin. Je crois que la leçon de Brignoles, trop anecdotique pour les dénégationnistes qui ne veulent rien voir ni entendre, ne sera pas suffisante pour réveiller la droite assoupie et créer l’électrochoc. Étant donné le nombre de coups de pieds aux fesses qui se perdent, la lointaine Union européenne pourrait aussi prendre sa part de gnons aux européennes de 2014.
Je suis européen, libéral, atlantiste même. Un fédéralisme raisonnable ne me fait pas peur. Je n’envisage pas une France claquemurée, protégée par une immigration zéro, des droits de douane et des priorités cocardières. Vladimir Poutine, l’étoile qui monte et qui fascine jusqu’à François Fillon, m’inquiète par sa brutalité. Mais quand j’entends la commis- saire Cecilia Malmström plaider pour toujours plus d’immigration, le commissaire Nils Muiznieks réclamer la suppression de la loi française inter- disant le voile intégral, ou le président du Parlement européen, Martin Schulz, faire l’éloge des minorités et du sans-frontiérisme en traitant ses contradicteurs de « populistes » et de « racistes », me brûle l’envie de leur répondre, puisque l’UMP reste muette.
L’Europe que j’aime n’est pas ce monstre froid et désincarné qui méprise la diversité des peuples et les racines de leur culture commune. Je refuse de ressembler au portrait-robot que l’UE et ses eurocrates aimeraient imposer avec leur homme post-moderne, amnésique, remplaçable, docile, utilitaire. Bon chienchien. Oui, si décidément rien ne change d’ici là dans les discours aseptisés de la droite, incapable de faire front contre cette Union soviétoïde qui s’abandonne au multiculturalisme, cheval de Troie du fondamentalisme, je pourrais cette fois passer à l’acte. Je pourrais voter, pour la première fois, pour un candidat FN. L’écrire me rend furieux de tout. Je n’ai pas envie d’un slow avec Marine. Mais va pour une danse du scalp !
Les salauds ne sont pas ceux qui votent pour le FN. L’un des derniers maires de Brignoles, Jacques Cestor (UMP), était noir : il a été réélu trois fois à la mairie, et trois fois au conseil général. Le FN a ses vieux cons franchouillards, xénophobes, antisémites. Mais l’extrême gauche a sensiblement les mêmes (les franchouillards en moins) avec ses soutiens aux islamistes qui haïssent les Blancs, les juifs et les femmes affranchies, avec l’absolution des belles âmes de l’antiracisme. Les nouveaux venus qui se tournent vers Marine Le Pen ne cherchent pas à flirter avec un diable. Ils estiment ne plus avoir d’autre choix politique. Ils n’ont pas tort.

Ces électeurs écœurés viennent de la droite comme de la gauche. Ils fuient un monde politique incapable de se confronte aux désastres qu’il a solidairement engendrés en quarante ans de pouvoir partagé. Le discrédit de la politique s’étale spectaculairement quand une enfant rom de 15 ans, Leonarda, s’autorise à interpeller le chef de l’État et le met en difficulté. Ceux qui se tournent vers le FN veulent changer de système, rebâtir une société plus responsable et plus mûre. Ils font partie des acteurs de ce que j’ai appelé la « révolution des Œillères », ce mouvement de fond né du coup d’État permanent des réalités. Cette révolution sonne le glas des idéologies, redonne la parole à la société civile, oblige les puissants à descendre dans l’arène, à parler aux gens et à dessiller leurs yeux. Le vote FN est un des éléments de l’insurrection civique qui déboule et qu’attisent aussi l’insécurité, la paupérisation et l’éreintement fiscal.
Les salauds sont ceux qui maltraitent et humilient la France, mais aussi ceux qui les laissent faire. Ce sont ceux qui voient des « fafs » partout, sauf dans les cités sous l’emprise salafiste. Ce sont ceux qui répètent, François Hollande en tête, que la crise n’est qu’économique et sociale et qu’elle s’estompera avec les premiers résultats sur la baisse du chômage. Ceux-là ont décidé d’ignorer l’inquiétude identitaire, le mal-vivre ensemble qui est au cœur de la dépression française. Les salauds sont ceux qui persistent à faire croire aux démunis du tiers-monde qu’ils peuvent risquer leur vie pou l’Eldorado européen. Ces sirène savent qu’elles contribuent à créer des ghettos, des repliements, des chocs de cultures qui se termineront peut-être en guerres civiles. Les salauds sont ceux qui vident les prisons, poussant les citoyens à se protéger eux-mêmes et à rendre une justice expéditive.
Les salauds appliquent le conseil de Bertolt Brecht : ils ont choisi de changer de peuple indocile. C’est ce qu’a théorisé Terra Nova en conseillant au PS de laisser tomber la classe ouvrière au profit de l’immigré du tiers-monde, ce nouveau damné de la terre. Les salauds sont ceux qui, par accommodements, ont abandonné la défense de la laïcité et de la liberté d’expression. Les salauds sont ceux qui poussent Robert Redeker à se cacher depuis 2006, Richard Millet à envisager l’exil, Renaud Camus à devoir répondre de ses écrits devant un tribunal, Charb, patron de Charlie Hebdo, à avoir deux gardes du corps en permanence[1. Je viens moi-même d’être mis en examen après une plainte du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) faisant suite à une libre opinion que j’avais émise sur RTL à propos de leur campagne « Nous sommes la nation ». L’affaire sera jugée en correctionnelle.]
Les salauds sont ceux qui m’obligeraient, demain, à valser avec Marine.

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21482993_000009.

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