Théoricien de la démocratie directe, l’intellectuel préféré de certains gilets jaunes, Etienne Chouard, rappelle à Cyril Bennasar ses jeunes années. Avec les années, on apprend qu’il ne fait pas toujours bon idéaliser un peuple plein de passions tristes.


Quand j’étais anar

Entre l’âge de 15 et 30 ans, je parlais un peu comme Etienne Chouard. Je n’avais ni sa science ni son verbe, ni sa force de persuasion et sans doute pas ce qui semble être chez lui de solides convictions. Mais comme lui, je croyais que le peuple est un, qu’à défaut d’être bon, il a du bon sens et qu’il n’est pas plus bête qu’un autre pour s’occuper des affaires publiques. Comme lui, je prônais un retour aux sources de l’organisation démocratique, je versais dans le littéralisme comme un salafiste simple d’esprit et j’invoquais « démos » et « kratos » comme les témoins d’un héritage détourné, d’un testament trahi, comme si l’expérience des siècles était plus un long dévoiement qu’un laborieux enrichissement. Comme lui, j’aimais faire claquer les expressions qui effraient le bourgeois, comme « pouvoir au peuple », « démocratie directe », « assemblée populaire » et quand il fallait concéder un pouce de terrain au monde tel qu’il est, « contrôle continu du peuple sur des élus révocables à merci ». J’aimais aussi les belles idées qui font de belles formules : « L’anarchie, c’est l’ordre moins le pouvoir ». J’aimais les regarder s’envoler comme ces bulles de savon qui courbent les rayons du soleil. Comme lui, je me disais anarchiste.

Tout le pouvoir aux Soviets

Enfin pas tout à fait comme lui. Cet économiste qui semble devenir l’intellectuel préféré de certains Gilets jaunes a l’air profondément convaincu. Je ne l’étais pas autant. Je sentais vaguement que tout ça ne tournait pas aussi rond que dans les livres. Sans être totalement faux, je restais flou. Je ne restais pas sourd aux petites voix dissonantes dans les chœurs de l’armée rouge et noire mais je préférais préserver mon utopie de ces petites contrariétés en les étouffant sous le tapis épais de mes convictions. Comme pour Etienne, la démocratie directe, c’était ma grille, ma clef, celle qui allait ouvrir toutes les portes. Qu’on laisse le peuple prendre les choses en main, pas une fois tous les cinq ans mais tout le temps, partout, à l’usine, au village, au quartier, tout le pouvoir aux soviets et des communes libres naîtrait un monde meilleur.

L’envie de solidarité peut être de l’envie tout court

Je ne me souviens plus à quel moment je me suis réveillé d’un rêve si doux, ni quand exactement je suis devenu adulte. Peut être après ma première réunion de copropriété, ou de parents d’élèves on encore après avoir assisté à la rencontre d’un candidat à une élection locale avec les habitants de la commune. Mais je me souviens avoir éprouvé la même consternation que celle qui m’a abattu quand j’ai regardé l’une des diffusions du grand débat à la télévision. J’ai retrouvé à grande échelle les mêmes petites préoccupations et les mêmes minables doléances. J’ai compris une fois encore combien le besoin d’égalité peut être une passion triste et l’envie de solidarité de l’envie tout court. À Autun le 7 février, devant ma télé, j’ai souffert de voir la ministre Emmanuelle Wargon obligée de faire semblant de prendre au sérieux les réclamations de citoyens en gilets jaunes, de crétins à la syntaxe hasardeuse, à l’ignorance décomplexée et aux courtes vues. Pour tout projet, pour toute participation au débat, les uns réclamaient une moralisation bien plus drastique de la vie politique par un contrôle suédois de leurs dépenses, les autres se sentaient insultés par ces vestiges de tous les régimes, ce patrimoine venu d’un grand passé et vernis au tampon que constitue le mobilier national. Le spectacle de ces pauvres petits procureurs de l’égalitarisme qui ne supportaient plus que les ors de la république servent de décor à nos élus dans un pays où tant de gens vivent dans des HLM devrait suffire à nous dégoûter à jamais de toute forme de démocratie participative.

Mes amis, mes emmerdes

J’ai pensé à mes amis, à mes proches, à mon copain Manou qui ne comprend pas pourquoi on ne répond pas aux demandes communautaires en servant de la viande hallal dans les cantines, puisque ça n’enlève rien aux autres que la viande le soit, ou à Marc qui se demande et me demande s’il est vrai que les banquiers juifs ont financé Hitler, ou à Christophe persuadé que si les voitures ne roulent pas à l’eau, c’est parce que les lobbies pétroliers gardent secrète la technique qui le permettrait, ou à Muriel, correctrice au Monde qui ne comprend pas pourquoi l’Etat n’embauche pas davantage pour résorber le chômage, ou à Corine qui croit qu’il suffirait d’imprimer plus de billets pour que les gens soient moins pauvres1. Je pense à eux quand j’entends parler de démocratie directe. Heureusement, eux n’en parlent pas, certains ne votent pas et il faut s’en réjouir. Ils font partie de cette majorité pour qui la vie est ailleurs, qui évitent les réunions de copropriété comme les assemblés constituantes, qui ont juste assez de bon sens pour déléguer, comme ils laissent leur voiture au garage plutôt que de plonger les mains dans le cambouis du moteur, et qui se contentent de changer de garage quand la facture est trop élevée, quand la voiture tourne mal ou qu’elle consomme trop.

La démocratie directe n’est pas une solution

Je devrais peut-être leur demander de rédiger une Constitution, pour voir, puis j’enverrai le résultat de leurs travaux à Etienne Chouard puisqu’il prétend que nos problèmes viennent de nos démissions, de nos délégations, de nos représentations et que la solution dépend d’une reprise en mains du sort de tous par la participation de chacun. Je me demande s’il enfouirait ces précieux avis populaires sous le tapis de ses convictions ou si, le brouillard libertaire enfin dissipé, l’intellectuel gilet jaune reviendrait de ses illusions révolutionnaires et jetterait l’éponge. Peut être se garderait-il alors de toute activité militante comme le Trotski de la fausse interview de Roland Topor, pas du tout assassiné au Mexique mais à la retraite dans un petit pavillon de banlieue et accaparé par l’entretien d’un potager à qui l’on demandait : « Mais enfin camarade, comment un homme qui ambitionnait de changer l’homme, les rapports de classe et l’ordre du monde  peut-il trouver le bonheur en plantant des choux ? » et qui répondait avec une pointe d’agacement dans la voix : « Parce que ça pousse là où on plante ! »

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