L’avocat Eric Dupond-Moretti dénonce la collaboration entre les nouveaux juges et les journalistes d’investigation. Elisabeth Lévy l’a interrogé sur les dernières révélations de Mediapart au sujet de l’affaire Benalla. 


C’est le saint patron du journalisme, le symbole vivant d’une profession qui est elle-même le sel de la démocratie, la statue de la vérité. Celui à qui rêvent de ressembler les apprentis-journalistes. Toute la semaine, Edwy Plenel a fait une tournée triomphale des popotes médiatiques dans son rôle préféré, celui du courageux petit journaliste affrontant à la force de sa plume et de ses convictions un pouvoir habité par de sombres démons dans lesquels les mânes de Fouché s’acoquinent à celles de Pétain. Pour dénoncer un « scandale politique » : la justice a osé essayer de perquisitionner les locaux de Mediapart. En vain du reste car il a suffi aux intéressés de dire « non » pour que policiers et magistrats rebroussent gentiment chemin. Cette victoire sans grand péril a néanmoins permis au duo Plenel/Arfi de se couvrir de gloire, grâce à la complaisance (ou peut-être à la prudence) de nombre de confrères, qui adhèrent sans réserves au fatras de la transparence et de la purification démocratique sans s’aviser qu’il est en train d’accoucher d’un monde totalitaire. En effet, s’il faut choisir, mieux vaut vivre avec des escrocs qu’avec des terroristes. Avec les premiers, on peut toujours s’arranger.

Derrière l’affaire Benalla, il y a bien un scandale Mediapart, sauf qu’il ne s’agit pas de la perquisition avortée, mais de la diffusion d’enregistrements d’une conversation privée entre Alexandre Benalla et Vincent Crase qui ont nécessairement été réalisés à l’insu d’au moins un des deux interlocuteurs. Peu importe en l’occurrence la mystérieuse source, que l’on imagine inspirée par les plus nobles motivations. Certes, ces enregistrements révèlent ou confirment que l’ancienne coqueluche du président était en affaires avec un escroc russe, ce qui n’est pas rien. Peut-on vouloir savoir à tout prix ? En publiant, comme il l’a déjà fait, des documents issus de captations clandestines, Edwy Plenel proclame que, pour les journalistes, la fin justifie tous les moyens. « La liberté de la presse, c’est le droit des citoyens de savoir tout ce qui est d’intérêt public », répète-t-il avec son inimitable ton faussement modeste et réellement exalté. À partir de quel moment les maîtresses de l’un, les mauvaises pensées de l’autre, les petites manies d’un troisième sont-elles d’intérêt public ? Et qui décide de ce qui est d’intérêt public ? Des juges qui, depuis vingt ans, n’ont jamais osé sanctionner les innombrables violations du secret de l’enquête et de l’instruction (ou plutôt les recels de ces violations) qui sont le carburant principal du journalisme d’investigation ?

Devant l’intérêt public, il n’y a donc pas de secret qui tienne. À cela, il faut ajouter que Plenel, inventant une sorte d’article 40 pour les journalistes, se croit obligé de dénoncer tout manquement à la justice. Enfin certains manquements. M’dame, ils ont violé leur contrôle judiciaire et moi qui n’ai fait que les dénoncer on m’embête. Imagine-t-on des journalistes balancer de braves citoyens venus manifester pacifiquement avec des manches de pioche ? Ou même publier le nom de dealers que tout le monde connaît ? Le plus terrifiant, dans le fond, c’est que ces méthodes et la société qu’elles dessinent ne suscitent pas l’effroi. Il faut donc se féliciter qu’un avocat de la renommée d’Eric Dupond-Moretti ose affronter le patron de Mediapart – mais aussi les juges qui utilisent et couvrent ses douteuses méthodes.

Elisabeth Lévy. Après la tentative avortée de perquisition chez Mediapart, Edwy Plenel dénonce un scandale politique. Essaie-t-on de faire taire un média dans l’affaire Benalla ?

Eric Dupond-Moretti. Je me fiche de l’affaire Benalla, je ne la connais pas et je ne veux pas la commenter. Mais je n’ai pas envie de vivre dans une société où, quand je prends un verre avec un type dans un bistrot, je suis susceptible d’être enregistré de manière crapoteuse et de voir ensuite cet enregistrement diffusé par monsieur Plenel qui depuis vingt ans se plaint à juste raison d’avoir été écouté par François Mitterrand.

Quant à la défense de Fabrice Arfi, elle laisse songeur : les conversations de bistrots ne relèvent pas, selon lui, de l’intimité de la vie privée. Quand l’intimité de la vie privée commence-t-elle pour Mediapart, quand on franchit le seuil du lit ?

Il y a autre chose qui ne semble étonner personne. Plenel clame partout que Crase et Benalla ont violé leur contrôle judiciaire et somme la justice de prendre des sanctions. Est-ce le rôle d’un journaliste ?

C’est cela, l’ère de la transparence. On a ennobli les délateurs qu’on appelle désormais les lanceurs d’alerte. Quand Plenel écrit au procureur pour exiger des poursuites contre Cahuzac, quand, dans l’affaire Bettencourt, il explique qu’une ordonnance de non-lieu est une preuve de culpabilité, quand Fabrice Arfi écrit que c’est un mauvais signal pour la société que Cahuzac n’aille pas en prison, ils se comportent comme des flics et se prennent pour des juges. Du reste, cela fait longtemps ces gens travaillent main dans la main avec des juges qui leur ressemblent. Ces nouveaux juges qui portent les mêmes valeurs morales qu’eux se sont affranchis des règles : ils utilisent des preuves obtenues par n’importe quel moyen, y compris des violations du secret professionnel de l’avocat ou du notaire. D’ailleurs, on se demande pourquoi perquisitionner Mediapart puisque Plenel donne tous les documents à la justice et à la police. On est en pleine confusion des genres.

Cependant, si on ne protège pas le secret des sources, qui parlera aux journalistes ?

Dans cette affaire, les cris d’orfraie sur le secret des sources relèvent de l’enfumage. On ne demande pas à Plenel de dire qui lui a donné cet enregistrement, mais on est bien obligé de se demander où et dans quelles conditions on utilise des moyens de basse police. En tout état de cause, il est aussi indigne de le diffuser que de le réaliser. Je respecte infiniment le secret des sources, mais je n’oublie pas le secret professionnel de l’avocat et du notaire, ni le secret de la vie privée. Or, de ce point de vue, les journalistes de Mediapart sont des multi-récidivistes : ils ont diffusé une conversation entre Liliane Bettencourt et son avocat, Me Kiejman, enregistrée clandestinement par un majordome, puis entre Bettencourt et son notaire. Ensuite, encore un enregistrement crapoteux de réunions à la Fédération française de foot. Ces méthodes sont indignes, dégueulasses, staliniennes, toute la presse devrait être vent debout contre elles. Du reste, j’ai le sentiment qu’elles indisposent pas mal de vos confrères.

Eh bien ils ne font pas beaucoup de bruit. Plenel et Arfi sont accueillis en triomphateurs. Le président de Reporters sans Frontières vole à leur secours. À d’aussi nobles fins, tous les moyens sont bons. 

Précisément ! À chaque fois qu’on attaque leurs méthodes, ils se drapent dans leur insupportable prétention à dire la morale publique. Eh bien, nous n’avons pas la même conception de la morale, j’ai envie de pouvoir continuer à dire des conneries au bistrot sans être enregistré. Je me demande la tête que ferait Plenel si j’enregistrais ses conversations. Au nom de la morale publique, et avec les nouveaux juges, ces gens-là ont tué le secret de l’instruction. Cette collaboration bien rodée est un cercle vicieux. Les policiers de notre grande démocratie n’ont pas le droit d’écouter les gens en loucedé sauf autorisation judiciaire particulière. Tout de même, voilà des moyens interdits à la police dont les résultats finissent dans les dossiers des juges. En effet, je trouve très souvent dans mes dossiers des éléments issus de Mediapart ou de l’émission de Madame Lucet. Autrement dit, quand il existe des éléments qu’un juge ne pourrait pas obtenir légalement ce sont des journalistes qui les lui donnent. Le journalisme d’investigation ne justifie pas tout. À ce compte-là, autant se passer de policiers, il n’y a qu’à utiliser Plenel et Arfi. Désolé, je n’ai pas envie de vivre dans une société qui leur ressemble.

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