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Espagne: et si on laissait les Catalans décider?

Espagne: et si on laissait les Catalans décider?
Rassemblement pour célébrer l'annonce de la proclamation de la "République catalane", Barcelone, 27 octobre 2017. Photo: Joan Valls/Urbanandsport/NurPhoto

A l’ère de la mondialisation, vouloir créer une nation supplémentaire semble à beaucoup utopique, voire suspect. Mais faut-il pour autant bafouer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?


Comment peut-on être catalan ? Ce qui a dominé cet automne dans les réactions à la revendication indépendantiste des autorités catalanes, c’est l’incrédulité. À l’heure de la mondialisation et de l’Europe, comment faire plus régressif ? Plus authentiquement réactionnaire ! Aux yeux de beaucoup, les nations ont vocation à être dépassées. Dans ces conditions, en créer de nouvelles apparaît surréaliste. En Afrique ou au Moyen-Orient, voire en Europe de l’Est, passe encore : ce peut être un moyen de résoudre des conflits, comme on l’a vu avec la partition de l’ex-Yougoslavie. Mais que l’Europe occidentale, berceau de la démocratie, puisse être en proie à des secousses d’un autre âge, voilà qui dépassait purement et simplement l’entendement !

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Alors, bien sûr, si les Catalans revendiquaient leur indépendance, ce ne pouvait être que pour de mauvaises raisons : par égoïsme de nantis, a-t-on pointé ; le reste de l’Espagne étant plus pauvre. Comme si les revendications identitaires pouvaient se réduire, toujours et partout, à leur dimension économique ! Comme si toutes les régions riches rêvaient de faire sécession ! Pas l’Île-de-France, en tout cas ! Comme si aucune région pauvre n’était tentée de faire cavalier seul ! Pas la Corse, semble-t-il !

Même les souverainistes sont perplexes…

Alors, bien sûr, les indépendantistes catalans ont été accusés de vouloir imposer leur point de vue de façon expéditive. Comme si l’attitude du gouvernement de Madrid était un modèle de dialogue et de démocratie ! Comme si un autre indépendantisme à l’autre bout des Pyrénées, l’indépendantisme basque, n’était pas, lui, vraiment sorti de la légalité pour basculer dans la violence : les attentats de l’ETA ont fait des centaines de victimes. En regard, les indépendantistes catalans font figure de bisounours.

Alors, bien sûr, des voix se sont élevées pour affirmer que céder à la Catalogne reviendrait à mettre en danger les nations voisines. Comme si toutes les régions d’Europe menaçaient de revendiquer leur indépendance ! Comme si l’Andalousie ou la Bourgogne, par exemple, risquaient de suivre l’exemple catalan, en suscitant ex nihilo des mouvements de libération nationale !

Alors, bien sûr, beaucoup ont mis en garde les Catalans : en sortant de l’Espagne, ils sortiraient aussi de l’Europe ! Comme si la situation géographique d’un pays ou d’une région pouvait varier en fonction de paramètres politiques. Comme si l’Europe des 28 ne pouvait pas fonctionner à 29 !

Même les souverainistes, attachés eux à la primauté des nations, ont paru décontenancés devant la brise soufflant du côté de Barcelone. Il est vrai que l’émergence d’une éventuelle nation catalane ne pourrait que reconfigurer à la baisse la nation espagnole. Entre les deux, laquelle privilégier ? Éric Zemmour a ainsi commencé par déplorer dans Le Figaro que « la tentation indépendantiste se fasse plus forte que l’appartenance nationale. » Avant de souligner sur RTL que « l’envie d’indépendance des Catalans ne date pas d’hier. Elle est dans leurs gènes depuis longtemps. » Ce sont « des Espagnols malgré eux », a-t-il ajouté. Avec raison.

« Un plébiscite de tous les jours »

Étonnamment, c’est un jacobin militant, ennemi juré de tous les particularismes régionaux, qui a eu le mot le plus juste : une nation ne peut pas être « une camisole de force », a tweeté Jean-Luc Mélenchon, sans doute inspiré par ses correspondants espagnols parmi lesquels Podemos. Le leader de la France insoumise a en l’occurrence été fidèle à la conception française de la nation jadis énoncée par Ernest Renan : « un plébiscite de tous les jours ».

Ce qui veut dire que le jour où il n’y a plus plébiscite, il n’est pas anormal de tourner la page.  Surtout à l’ère démocratique ! C’est le plus surprenant dans l’attachement viscéral aux frontières héritées de l’Histoire qui s’est manifesté un peu partout : cela revient à oublier que, sans être toujours artificielles, loin de là, ces frontières sont aussi souvent la résultante de conquêtes militaires ou de mariages entre altesses. Au nom de quoi les déclarer intangibles maintenant que les peuples peuvent décider de leur destin ?

Un bel exemple d’aberration historique nous a été offert dans l’actualité récente avec la Crimée. Son rattachement à l’Ukraine résultait d’un caprice de Nikita Kroutchev qui, du temps de l’URSS, l’avait détachée de la république de Russie pour la confier à Kiev. Il est naturel qu’elle ait regagné le giron russe, même si la méthode choisie par Vladimir Poutine, le rattachement par la force suivi d’un référendum sans garantie d’impartialité, ne saurait servir de modèle en matière de rectification de frontière.

Un accident de l’histoire

Le fait que la Catalogne dépende de l’Espagne est aussi largement dû à un accident de l’Histoire. La principauté de Catalogne a longtemps fait partie du royaume d’Aragon. C’est le mariage de Ferdinand II d’Aragon avec Isabelle de Castille, en 1469, qui a abouti à fédérer l’Espagne avec Madrid pour capitale, plaçant mécaniquement Barcelone sous sa tutelle. Alors même que personne ne doute, y compris parmi les anti-indépendantistes, qu’il y ait un peuple catalan doté d’une histoire, d’une culture et d’une langue originales ; une langue soit dit en passant plus proche de « notre » occitan que du castillan !

Devant la suspension de l’autonomie catalane par le gouvernement espagnol, on se prend à rêver d’une procédure sous garantie internationale qui permettrait aux cocus de l’Histoire de faire appel de leur infortune : les Catalans, mais aussi les Kurdes, les Tibétains, les Tchétchènes et quelques autres. Car tous les pays n’ont pas la sagesse – et la fibre démocratique – de la Grande-Bretagne, qui a organisé un référendum sur l’indépendance écossaise. Assez naturellement, le réflexe des États est plutôt de défendre leur pré carré. Dès lors, une institution internationale, dépendante de l’ONU, serait la bienvenue pour garantir un droit qui a bouleversé la carte du monde au xxe siècle et qui ne mérite pas d’être rangé au magasin des accessoires au XXIe : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C’est aux Catalans de décider

Un droit à nos yeux imprescriptible, mais qui n’implique nullement des accessions mécaniques à l’indépendance. Les peuples ont naturellement le droit de dire « non ». De rester dans le pays où l’Histoire les a rangés. Pour notre part, nous nous interdisons de nous prononcer sur l’indépendance de la Catalogne. C’est aux Catalans d’en décider. Tout ce que nous affirmons, c’est qu’ils ont le droit de la voter… ou pas.

Difficile aujourd’hui de dire jusqu’où ira l’épreuve de force en Espagne. De nouvelles élections régionales devraient avoir lieu dans quelques mois. Madrid autorisera-t-il les indépendantistes catalans à y participer ? Si oui, ceux-ci pourraient prendre leur revanche, être à nouveau en mesure de former un gouvernement régional… et proclamer l’indépendance sans que l’on puisse cette fois crier au scandale. Mais Madrid paraît décidé à museler toute velléité sécessionniste. Si les indépendantistes sont interdits d’élections, celles-ci perdront toute valeur. Que se passera-t-il ensuite ? L’Europe pourra-t-elle longtemps accepter en son sein pareil déni de démocratie ? Une ETA andalouse ne risque-t-elle pas de se constituer ? Le feuilleton catalan promet d’être riche en rebondissements…

Novembre 2017 - #51

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste et essayiste, auteur des Beaufs de gauche et de La Gauche et la préférence immigrée.

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