Champs Elysées. Sipa. Numéro de reportage : 00803153_000022.

Daoud Boughezala. L’assaillant des Champs-Elysées abattu hier soir après avoir assassiné un policier était connu de la justice. Le dénommé Karim C. avait en effet écopé de vingt ans de prison en 2003 pour tentative de meurtre contre des forces de police. Est-ce une faillite de la magistrature?

Eric Delbecque[1. Journaliste spécialiste de la sécurité et de l’intelligence économique, Eric Delbecque est l’auteur du Bluff sécuritaire (Editions du Cerf, 2017)]. En tout cas, cela pose question. Tant qu’on ne connaît pas le détail des dossiers, on ne peut pas se substituer aux magistrats mais on peut se demander ce qu’il faisait dehors en liberté. Il y a quelque chose qui vraisemblablement ne fonctionne pas dans la chaîne pénale. Reste à savoir si on a affaire à un individu qui, vus ses antécédents, voulait se venger du monde de la police et se couvre de la marque djihadiste Daech parce que c’est plus valorisant. Nous le saurons dans les jours à venir. Ce qu’on redoutait depuis un certain moment s’est produit : Daech pousse des gens plus ou moins équilibrés à commettre des actes criminels pour les revendiquer ensuite. C’est un processus parfaitement décentralisé qui permet de choisir une cible dans la rue et de l’attaquer avec les moyens du bord.

Face à cette menace, les patrouilles de militaires armés dans Paris sont-elles une arme antiterroriste efficace ou de la poudre aux yeux ?

Ce dispositif est avant tout de nature à rassurer nos concitoyens. Mais ce n’est pas véritablement dissuasif et efficace contre nos ennemis. La preuve, cela n’empêche pas les djihadistes d’attaquer. Sans être totalement inutile, cette mesure ne peut pas constituer le cœur de la réponse au terrorisme. Comme on l’a vu au Louvre, à Orly et hier aux Champs-Elysées, les forces de l’ordre sont placées en première ligne du front antiterroriste en tant que symboles de l’Etat et cibles faciles à atteindre parce qu’ils sont dans la rue. Pour le terrorisme low-cost, cela ne demande pas une grande réflexion de sortir s’attaquer à des militaires en uniforme pour provoquer un coup d’éclat.

Une fois n’est pas coutume, cette énième attaque terroriste n’a pas été suivie d’annonces tonitruantes du ministère de l’Intérieur. Pourquoi critiquez-vous l’octroi de moyens supplémentaires aux forces de sécurité ?

Donner des moyens supplémentaires aux forces de l’ordre est bien évidemment positif mais c’est un élément tactique qui ne règle pas la question de la stratégie : quel objectif veut-on atteindre ? Nos gouvernants n’ont pas d’objectif stratégique à atteindre. Ils gèrent la situation en priant très fort pour qu’il n’y ait pas de problème puis en léguant la patate chaude à leur successeur. L’Etat est dans une déshérence stratégique totale. Il ne pense pas au-delà des quelques mois à venir, ce qui est quand même fou car son rôle est de se projeter dans l’avenir ! Certes, cela n’a rien d’étonnant avec François Hollande, qui est l’antithèse de la pensée stratégique. Le drame, c’est que sans stratégie d’ensemble, notre politique sécuritaire ne peut pas marcher.

Vous vous opposez aussi à l’inflation législative contre le terrorisme. Mais face à une menace réticulaire en perpétuel mouvement, ne faut-il pas adapter notre arsenal législatif ?

Plutôt que de les empiler, il faudrait déjà appliquer les lois qui existent, ce qui pose la question des moyens de les appliquer, notamment en termes de places de prison. Des lois contre le terrorisme, on en a votées, y compris quand Bernard Cazeneuve était ministre de l’Intérieur. Prenons un exemple très concret : l’interdiction des sites Internet djihadistes. C’est bien joli, mais dans un monde où on peut ouvrir un site Internet à l’autre bout de la planète en quelques minutes pour diffuser de la propagande, la loi Cazeneuve est un cautère sur une jambe de bois.

Qu’aurait-il fallu faire pour être à la hauteur de l’enjeu ?

Depuis trente ans, il aurait fallu régler les problèmes de fond, reprendre les fameux « territoires perdus de la République ». Il faudra bien régler la question un jour une bonne fois pour toutes, ce qui ne signifie pas qu’il faut s’y atteler avec brutalité ou n’importe comment, sans modèles de développement et de prospérité économique. Ces zones vivent souvent du trafic de stupéfiants, aussi doit-on leur proposer des alternatives socio-économiques. Quoi qu’il en soit, on ne peut plus négocier l’autorité de la République sur ces territoires. Autre problème de fond, plus abstrait mais essentiel, on a désarmé depuis des décennies l’Education nationale, mis à bas le récit national, diffusé la haine de soi et insinué que la France était toujours coupable. Cela n’a pas été sans conséquences. Idem pour notre politique étrangère, qui va d’errements en oscillations depuis des années, qu’il s’agisse de la Syrie, ou de nos relations avec la Russie.

Ces sujets n’ont que très peu été abordés dans la campagne présidentielle, qui s’est concentrée sur les « affaires » et des débats qui relèvent davantage de l’éthique personnelle que de la politique…

Pour faire des propositions dans ce domaine, encore eût-il fallu mener de longues réflexions et délibérations. Aujourd’hui, une mesure révolutionnaire consisterait à s’arrêter cinq minutes, de rassembler des gens compétents, pas seulement dans le domaine étatique, mais aussi des sociologues, des théologiens, des psychiatres, de la sécurité privée pour accoucher de préconisations qu’on appliquera enfin. Il faudrait peut-être créer une administration de mission sur la lutte contre le terrorisme. Parce que les rapports d’information parlementaires ont parfois de très bonnes idées mais s’empilent sans déboucher sur quoi que ce soit. Répondre au péril terroriste demande bien sûr un volet sécuritaire mais aussi des propositions éducatives, sociales, économiques, sans quoi on n’y arrivera pas. Sans oublier la gestion des frontières et de l’arrivée de migrants, autant de questions à traiter subtilement. Au fond, là est le seul enjeu de l’élection présidentielle : retrouvera-t-on une pensée stratégique ?