Guy Debord, du haut du ciel auquel il ne croyait pas, devait être ravi, dimanche soir de voir encore une fois – et de quelle manière ! – la politique française illustrer ce culte du spectacle dont le peuple aime à s’étourdir. Cette fête de la victoire macronienne fut un festival de signifiants concentrés dans un minimum de temps, de gestes et de mots. Le Louvre des rois de France, la cour Napoléon, la pyramide de la modernité hardie, la marche mitterrandienne au son de l’Hymne à la joie, la Marseillaise la main sur le cœur comme aux States : on a frôlé le kitsch, mais sans tomber pour autant dans le ridicule. Chapeau l’artiste !

 

L’homme de la verticalité

Cependant, derrière la feinte modestie du vainqueur, se profile un président dont le premier souci n’est pas de « rendre le pouvoir au peuple », mais de l’exercer dans la plénitude des moyens que lui donne la Cinquième République, répondant ainsi à une forte demande populaire d’autorité au sommet du pouvoir. Macron est l’homme de la verticalité, du primat de l’action sur la délibération, de l’acceptation du caractère exceptionnel de la fonction qui lui a été confiée, qui n’est ni le « job » revendiqué par Sarkozy, ni la bonhomme « normalité » affichée, à son plus grand détriment, par François Hollande.

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Jacques Lacan s’écriait, en plein cœur de la tourmente de mai 1968, face aux étudiants gauchistes : « Vous cherchez un maître ? Eh bien vous l’aurez ! ». Parole prophétique, qui a mis tout de même plus d’un demi-siècle à se réaliser !

« En Marche ! », une discipline quasi bolchévique

En observant le blitzkrieg d’Emmanuel Macron pour la conquête de l’Elysée, il fallait être aveugle pour ne pas voir que cette incarnation autoritaire du pouvoir était à l’œuvre dans le mouvement rassemblé autour de lui. Composé de bric et de broc avec des socialistes orphelins de DSK, des centristes en déshérence de leader charismatique, de marginaux et de néophytes de la vie politique, économique et culturelle, « En Marche ! » a fait montre d’une discipline quasi bolchévique dans son expression publique. Ses porte-parole ne déviaient pas d’un millimètre des éléments de langage élaborés au sommet. Ce fut même au point que le grand chef lui-même se réservait le droit à la cacophonie et à la bousculade du principe de non-contradiction, sur la question de la colonisation « crime contre l’humanité » ou ses divagations sur la prétendue inexistence de la culture française. Cela ne lui a pas nui, car les Français avaient enfoui en eux un désir de patron, dans toutes les acceptions du terme, politique, économique et même appliqué aux clubs sportifs, au peloton du Tour de France, au club des majorettes de Saint-Jean-du-Gard…

Face à lui, tous les autres aspirants chefs ont subi une sérieuse diminutio capitis, à commencer par son adversaire du second tour, Marine Le Pen, plombée par sa piètre performance du débat du 3 mai, et un score médiocre au regard des espoirs de ses partisans. Chez les socialistes, le rétrécissement est en marche, et va se traduire par une défaite électorale aux législatives encore plus catastrophique qu’en 1993. La situation semble moins tragique chez les Républicains, qui ont préservé une façade unitaire dimanche soir, mais dont la maison se fissure à grande vitesse. Le nouveau taulier de la droite républicaine, François Baroin est contraint de brandir le gourdin de l’exclusion de ses ouailles lorgnant vers Macron : il confond, ce faisant, autoritarisme et autorité. Mélenchon se radicalise, se caudillise oublieux qu’il est que son score brillant du premier tour était tout autant un vote utile d’une gauche caressant l’espoir d’être présente au second tour qu’une adhésion à son programme néo-bolchevique… De ce type d’autorité là, il semble que la majorité des Français ne veulent pas plus que du ressentiment hargneux incarné par Marine Le Pen.

L’amour vache

Emmanuel Macron est donc arrivé au sommet de la colline. Lui seul peut, de cette position, voir le paysage qui se présente pour lui-même et le pays, bien différent de celui que l’on imagine en gravissant la pente. Quelques signes, bien légers, je le concède, montre qu’il a pris la mesure des vrais défis qui l’attendent. On aura remarqué que ses fans, au Louvre, ne distribuaient que des drapeaux tricolores, et pas de bannière bleu étoilée de l’UE. Il sait que le « printemps européen » attendu par certains de ses partisans (dont Bernard Guetta est la voix la plus exaltée) risque d’être moins radieux qu’annoncé. L’amie Angela entre en campagne électorale, et Macron doit s’attendre à ce qu’elle fasse la sourde oreille à ses idées de gouvernement de la zone euro (où l’Allemagne risque d’être mise en minorité) qui fait horreur à l’électorat conservateur d’outre-Rhin. La menace terroriste n’est pas levée, loin de là, et il a eu, dimanche soir des accents de chef de guerre sur cette question. L’ordre intérieur est menacé par une minorité violente de black-blocks, de zadistes radicaux qui ont encore, dimanche soir, cherché la bagarre avec les forces de l’ordre. « Je vous servirai avec amour ! » a conclu Macron dimanche soir. L’amour en question risque d’être vache… Certains aiment cela, d’autres moins.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...