Il semblerait que la gaullomanie – cette idéologie reposant sur l’idée que de Gaulle est un demi-Dieu, non seulement un grand homme d’Etat, mais aussi un grand moraliste, un grand écrivain et même un type rigolo comme tout – ne puisse désormais que refluer, écrasée sous le poids de ses affabulations. Ses partisans se contentent de brandir des idées générales ou des slogans propres à flatter ce goût pour l’exaltation sous l’empire duquel chacun d’entre nous est prêt, à différentes périodes de sa vie, à faire n’importe quoi. Les opposants du Général, eux, ont toujours invoqué des faits, sanglants pour la plupart. Le plus brillant de ces opposants fut Jacques Laurent, dont le Mauriac sous de Gaulle est un bijou de vérité, d’ironie et de courage.

Mythomanie sanglante

La postérité du gaullisme risque ainsi d’être contrariée par le souvenir des victimes qui jonchent sa route. Et c’est par le roman – quoi de mieux qu’un roman pour rendre compte de la réalité ? – que cette mythomanie sanglante est écornée aujourd’hui.

Les écrivains parfois écrivent de manière parallèle sans s’en rendre compte, évidemment : ce n’est qu’à la publication qu’on s’aperçoit par exemple que deux romans sortis en même temps ont pour cadre principal le mois d’août 1962, et un sujet commun : la trahison.

Dans Je ne vous oublie pas, (Cherche-Midi), Emmanuel Sabatié fait resurgir du néant les supplétifs de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Son roman commence dans l’atmosphère propre aux périodes dites de « libération », que l’auteur restitue à merveille et qui donne d’emblée au récit une dimension universelle. Un harki cherche à gagner la France avec sa femme et ses deux enfants. Il n’est pas possible d’en écrire plus, car ce roman, que l’on lit d’une traite avec la sensation d’une douleur physique au ventre, n’est pas de ceux que l’on chronique distraitement avec des mots choisis et élégants. Il rappelle simplement la sauvagerie des hommes dès qu’ils sont livrés à eux-mêmes, et surtout lorsqu’ils sont encouragés par le pouvoir en place.

Vieil homme cruel

C’est justement le sort de ces supplétifs qui constituent les plus belles pages du roman d’Alice Ferney Passé sous silence (Actes Sud) et qui, parmi d’autres motifs, ont conduit Bastien-Thiry à commettre son geste désespéré au Petit Clamart. Alice Ferney convoque ainsi cette belle figure (sous le nom de « Donadieu »), qu’elle oppose au fameux général au menton mou (« Grandberger », dont la description physique page 60 vaut le détour). Elle n’en rajoute pas : son récit est précis, d’une objectivité que ne renierait pas un historien pointilleux. De Gaulle n’est pas dénué de qualités : indifférent au danger physique, par exemple.

Mais cette confrontation à distance entre Grandberger « vieil homme cruel » et Donadieu « l’homme d’exception » n’est pas à l’avantage du premier et éclaire toute la période, bien mieux que cinquante ouvrages universitaires sur la guerre d’Algérie. Elle nous rappelle par exemple que l’armée avait vaincu la sédition, rendant ainsi possible toutes sortes de solutions, y compris éventuellement l’indépendance sans les massacres.

Il présente l’intérêt, aussi, de nous restituer le vrai Bastien-Thiry : ce n’était pas un « activiste » (terme bien commode pour fusiller les gens en insultant vaguement leur mémoire), il n’a jamais été membre de l’OAS, on ne lui connaît aucune opinion politique (sauf peut-être gaulliste, justement). C’était un des plus brillants scientifiques français, haut gradé, promis à une belle carrière, père de trois filles. Pas vraiment le profil du tueur fascisant que la légende gaulliste (comme ces deux termes, « légende gaulliste », vont bien ensemble !) a colporté.

Ces deux écrivains prouvent ainsi la supériorité, parfois, du roman sur d’autres formes d’écritures : les historiens se perdent en nuances ou même, dans le cas des harkis, ont carrément déclaré forfait.

Peut-être est-il enfin temps de laisser le Général à ses procès truqués, à sa justice aux ordres, à sa cruauté d’avoir livré aux bourreaux des Algériens qui avaient cru à ses promesses, à ses petits matins blêmes où l’on fusille à la sauvette, à son Paris outragé et à son Québec libre.

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